La technique, le vivant et la calculabilité

 

- “faire du chiffre” -

 

 

1 - La technique empirique comme continuité du vivant

 

L’être humain se caractérise par sa capacité à fabriquer des outils qui peuvent être vus comme le prolongement du corps humain. Les outils sont des objets techniques issues de l’observation et de l’expérience pratique. Ils sont facilement maîtrisables par l’individu et étaient bien souvent construit par lui. Ce sont par exemple les outils de l’artisan.

 

2- La science moderne: la nature comme livre écrit en langage mathématique

 

L’avènement de la science moderne rompt avec la conception aristotélicienne et antique de la nature. On voit souvent dans la pensée de Francis Bacon une expression de ce tournant. Néanmoins, l’apport de Bacon à l’épistémolgie repose principalement sur l’idée d’expérimentation. A la différence de la simple observation, il s’agit de tester les hypothèses scientifiques par des expériences. C’est la théorie de l’expérience cruciale. Bacon défend un autre principe de la science moderne, c’est l’élimination des causes finales. Mais force est de constater que la science moderne éprouve même encore actuellement des difficultés à éliminer la finalité dans l’étude de la nature. En effet, le principe de la sélection comme survie du plus apte laisse en place une finalité: la survie. De même, pour expliquer le fonctionnement des organismes vivants, il s’avère difficile d’éliminer tout recours à la notion de fonction qui introduit l’idée d’une finalité. Néanmoins, cette finalité n’est pas pensée comme supposant une intention consciente d’origine divine ou de manière anthropomorphique. C’est la distinction entre téléologie et téléonomie chez Monod.

 

Or ce n’est donc pas là que s’opère la principale rupture qu’effectuent les sciences modernes avec le monde ordinaire. Ce qui constitue la rupture, c’est la mathématisation de la nature. Le principe selon lequel tout devient calculable. Toute la nature peut être réduite en unités ultimes qu’il est possible de combiner et d'additionner comme dans un jeu de briques mathématiques. Ces unités en physiques sont l’atome (voire des constituant plus petits encore de la matière), dans le vivant, il s’agit des cellules, voire des gènes. Cette conception de la science moderne atomistique et mathématique s’est effectuée en éliminant de la science légitime les conceptions holistes et qualitatives, telles quel’hylozoisme ou le vitalisme.

 

3- La science moderne et les principes de l’économie néo-classique

 

Les présupposés de l’économie néo-classique se sont élaborés à partir de ceux de la science moderne. La société est composée d’atomes, les individus. Ces individus sont tous identiques dans leurs désirs. Ils sont comme tous les êtres vivants: ils cherchent à maximiser leurs plaisirs et à minimiser leurs peines. Cet optimum est l’utilité. L’action des êtres humains peut être mathématisée. Il est possible de construire des modèles efficients à partir des outils mathématiques qui rendent approximativement compte de la réalité. Ces modèles peuvent inclure des calculs de probabilités. La calculabilité permet en outre d’accorder une valeur quantitative à toute réalité. Ce qui disparaît dans une telle conception de la société, ce sont les relations d’interdépendance, de solidarité entre les individus, qui correspondent à une vision holiste de la société.

 

4 - La technoscience et le vivant

 

Les sciences modernes ont permis la construction de nouveaux objets techniques. Ces objets ne sont pas le produit de l’expérience, mais d’une mathématisation de la nature. Il s’agit alors d’imiter le vivant. Le premier paradigme utilisé est celui de la mécanique. Il est possible en assemblant des éléments matériels de produire une machine ayant une automaticité. Ce sont les automates ou les machines. Avec la cybernétique, il s’agit d’imiter les phénomènes d’autorégulation du vivant pour les appliquer à des machines. Ce sont les robots. L’étude du vivant et du cerveau permettrait de construire des machines qui se rapprocheraient davantage des êtres vivants et des êtres pensants. Dans une telle vision, il n’y aurait pas de différence de nature entre la machine, l’être vivant et l’être humain. C’est la notion de cyborg.

 

5- La critique anti-technoscientifique

Les visions du vivant et de l’être humain qui s’opposent à un tel projet sont diverses. Il est possible néanmoins de noter que certaines s’appuient en particulier sur une critique de la prétention de la science à mathématiser la réalité. Si on admet que l’être vivant recherche ce qui est utile à sa survie, ce n’est pas alors tant l’utilitarisme qui constitue la difficulté liée à cette conception commune aux sciences modernes et au libéralisme économique. C’est plutôt la raison calculante qui tend à tout soumettre à son emprise: tout peut être divisé en unités de base, quantifié et réduit à un prix économique.

 

Conclusion:

 

En philosophie, la tradition spiritualiste rationaliste française a fait porté sa critique principalement sur la dimension utilitariste de ce projet. Mais il n’est pas certain qu’il s’agisse de l’aspect le plus pertinent. On peut en effet se demander si la difficulté ne porte pas plutôt sur une certaine conception de la raison, entendue comme raison calculante. On peut certes reprocher à l’utilitarisme de réduire toute valeur, au fait de savoir si un chose, nous sert, et si toute réalité, à commencer par autrui, est à notre service. Mais l’utilitarisme est surtout problématique lorsqu’il est combiner avec l’individualisme méthodologique. Dans les sociétés traditionnelles, on réalise des travaux utiles, mais l’action humaine s’intègre dans une totalité, la communauté ou la nature. De fait, cette relation d’utilité est comprise comme une relation d’interdépendance. A contrario, on peut remarquer des logiques qui ne sont absolument pas utilitaristes, mais qui peuvent être destructrices (comme ce fut le cas de la logique d’extermination mise en place par les nazis). Que ce soit dans une logique bureaucratique (comme le nazisme ou le stalinisme) ou dans l’utilitarisme économique, ce qui devient déterminant, ce sont des problèmes de calcul. Tout n’est plus qu’une question de calcul. Les êtres humains sont réduits à des unités chiffrées. 

 

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