Bacqué Marie-Hélène et Biewener Carole, L’empowerment une pratique émancipatrice


La Découverte, 2013, 16 euros, 175 pp.

 

Marie-Hélène Bacqué et Carole Biewener proposent dans cet ouvrage une introduction à la multiplicité des usages de la notion d’empowerment en s’appuyant en particulier sur une comparaison entre les Etats-Unis et la France. Elles rappellent tout d’abord les difficultés liées à la traduction de ce terme en français, qui n’est pas encore bien stabilisée: capacitation, autonomisation, pouvoir d’agir... En effet, l’empowerment est tout autant processus que résultat de ce processus. La notion d’empowerment au sens strict ne commence à être introduite en France que dans les années 1990, à la faveur de son intégration dans le vocabulaire des organismes internationaux. Le problème qui se pose alors autour de cette notion est le suivant: l’empowerment peut-il caractériser un processus de changement radical ou n’est-il que l’expression des injonctions néolibérales à l’autonomie et à la responsabilité individuelle ? En effet avant d’être une notion des politiques internationales de développement, l’empowerment est né dans les franges radicales des nouveaux mouvements sociaux aux Etats-Unis dans les années 1960-1970, en particulier dans le mouvement féministe. Les auteurs distinguent ainsi trois idéaux-types de l’empowerment à partir de la méthode des “chaînes d’équivalence[1]”. Le premier est le modèle radical qui se donne pour objectif la transformation sociale. Le deuxième est le modèle social-libéral, qui consiste à associer la démarche d’empowerment à des institutions de régulation sociale. Le troisième est le modèle néolibéral, qui est centré sur le marché. L’ouvrage s’organise autour de cinq chapitres:

 

1- L’empowerment, un nouveau paradigme pour l’intervention sociale.

 

A l’origine, la notion est utilisée aux Etats Unis dans les mouvements sociaux, par les praticiens et les universitaires. Les auteures font remonter la démarche d’empowerment au XIXe: il s’agit d’orienter le travail social vers le self help plutôt que l’assistance. Les deux auteures accordent une place particulière dans ce processus au travail de Saul Alinsky dont un des ouvrages a été republier en français récemment sous le titre: Etre radical. Manuel pragmatique pour radicaux réalistes. L’autre source mise en avant ce sont les groupes féministes de “conscientisation” dont les auteurs soulignent la proximité avec la démarche proposée par le pédagogue brésilien Paulo Freire. C’est en particulier par rapport aux violences faîtes aux femmes que se développent les pratiques d’empowerment.

C’est dans durant la deuxième moitié des années 1970 que la notion d’empowerment entre dans le vocabulaire du travail social. C’est en particulier via les travaux de praticiennes-théoriciennes issues des minorités racisées que la notion acquiert une légitimité plus large. Les deux auteures s’arrêtent plus particulièrement sur la réception de la notion d’empowerment dans le mouvement noir américain. La littérature du travail social aux États Unis sur l’empowerment fait apparaitre trois axes: 1) la dimension individuelle ou intérieure de développement de sa conscience et de son pouvoir d’agir 2) la dimension interpersonnelle ou collective d’”agir avec” et d’”agir sur” 3) la dimension socio-politique de transformation sociale par l’action collective. Les auteurs analyses ainsi plus particulièrement le cas du développement des démarches d’empowerment dans la psychologie communautaire. Le chapitre s’achève sur une réflexion sur l’ambivalence de la notion en se demandant si elle n’a pas favorisé “une rhétorique professionnelle conservatrice de la responsabilisation des individus”.

 

2. De la conscientisation à l’émancipation: une vision féministe de l’empowerment 

 

Ce chapitre s'intéresse en particulier à la manière dont la démarche d’empowerment s’est diffusée à partir des ramifications féministes. Les auteures distinguent deux mouvements. La transnationalisation désigne la diffusion par le bas, par les mouvements sociaux. L’internationalisation renvoie à l'homogénéisation du vocabulaire dans les instances internationales. Ainsi, les auteurs s'intéressent à la manière dont s’est développée la démarche d’empowerment en Inde. Trois démarches d’empowerment en Asie du Sud-Est sont ainsi présentées: celle dite du développement intégré, celle dite du développement économique et enfin l’approche dite de conscientisation et d’organisation. De manière générale, il est possible de considérer que les démarches d’empowerment des femmes dans les pays du Sud présentent les caractéristiques suivantes: “un processus, à la fois individuel et collectif, reposant sur l’auto-organisation des femmes marginalisées et articulant différentes étapes: de la prise de conscience individuelle et de l’analyse du contexte à la formation d’organisations autogérées, puis au développement des stratégies de changement” (p.68).

 

3. La normalisation de l’empowerment: entre néolibéralisme et libéralisme social

 

Les auteures rappellent que la notion d’empowerment se diffuse rapidement à partir de la seconde moitié des années 1990. Le social-libéralisme est en particulier présent à l’ONU où il s’agit de développer les capacités des “pauvres”.  La notion d’empowerment se retrouve donc travaillée par celle de “capabilité”, théorisée par l’économiste Amartya Sen. Les capabilités désignent les conditions de possibilité qu’il faut garantir aux individus pour qu’ils puissent agir librement. L’accent est mis en particulier sur l’éducation. En ce qui concerne les femmes, il s’agit surtout de garantir l’égalité d’accès au travail et à l’action politique. Mais cette approche ne prend pas en compte des transformations institutionnelles ou structurelles. Cette conception est centrée sur l’action individuelle. Les auteures reviennent en particulier sur l’exemple de la micro-finance théorisée par l’économiste Muhammad Ynus comme exemple paradigmatique de l’empowerment tel qu’il a pu être conçu dans les instances internationales de développement. De manière générale, on peut considérer que dans une telle vision, l’empowerment est défini comme “un processus permettant à un individu ou à un groupe de développer ses capacités à faire des choix intentionnels (purposive choices) et à transformer ces choix en actions et résultats” (p.92). Ce qui disparaît donc dans une telle vision c’est l’empowerment comme action collective de transformation sociale. Au contraire, cette approche sociale libérale est centrée sur l’individu comme acteur rationnel capable de faire des choix intentionnels et efficaces. Elle valorise l’esprit d’entreprise et la propriété privée. Néanmoins, cette approche ne doit pas être confondue avec la version neolibérale. En particulier, l’agency (la capacité à faire des choix) n’est pas considérée comme naturelle, mais comme l’effet d’une construction impliquant une prise de conscience. En outre, cette vision n’est pas centrée uniquement sur le marché, mais met en jeu toute la société plus largement.

 

4. L’empowerment dans les politiques publiques: conservatisme et troisième voie

 

Dans le champ politique, aux Etats-Unis, l’empowerment a d’abord été défendu par les conservateurs, avant d’être repris dans les années 1990 par Bill Clinton, puis en Angleterre, par Tony Blair. Pour les conservateurs, il est synonyme de responsabilisation individuelle et s’oppose à l’assistanat jugé inefficace de l’Etat providence.

Avec la troisième voie, l’empowerment est mis en avant comme participation des citoyens au niveau local aux politiques publiques conduisant à pouvoir réformer les services publics de manière à les rendre plus efficaces. Il devient alors un corollaire des politiques de Nouveau management public. Pour les auteurs, que ce soit dans le cas des conservateurs ou de la troisième voie, la notion d’empowerment participe d’une logique de remise en cause des services publiques et de l’Etat providence. “De fait, dans la plupart des cas, l’empowerment renvoie à l’autoprise en charge des populations pauvres par elles-mêmes et à leur responsabilisation, laissant de côté la question de la redistribution des ressources et de la solidarité sociale” (p.116).

 

5. En France, une importation tardive du concept

 

Les auteures commencent par revenir sur les précurseurs de l’empowerment en France: Condorcet, Fourier, Proudhon, les mouvements d’éducation populaire, le mouvement ATD-Quart monde, les expériences menées par l’antipsychiatrie et les pédagogies actives, le mouvement autogestionnaire des années 1970 porté par le PSU et la CFDT....Mais elles rappellent que la revendication autogestionnaire reste pour l’essentiel centrée sur le monde du travail. Ce n’est que dans les années 1980 que la logique d’autonomisation est intégrée au travail social, au point que l’on a pu parler d’une injonction à l’autonomie.

 

Conclusion de l’ouvrage:

 

Les auteures, tout en montrant la récupération néolibérale dont peut faire l’objet la notion d’empowerment, ne souhaitent pas la réduire à ce seul usage. En effet, il existe d’autres chaînes d’équivalences mises en oeuvre. Elles en appellent à un usage contre-hégémonique de la notion d’empowerment, appuyé sur les critiques sociales et féministes. Elles rappellent trois enjeux que comporte la notion: “1) la reconnaissance et la prise en compte de l’agency et des subjectivités 2) l’articulation entre émancipation individuelle, collective et projet politique 3) la réflexion sur la nature et les différentes formes du pouvoir, pour en dégager les apports et les questions” (p.143). L’apport des démarches féministes d’empowerment réside dans l’articulation qu’elles ont proposé de ces trois dimensions. Sous cette forme, l’empowerment peut selon elles contribuer à faire émerger une transformation sociale vers un autre monde possible.

 

Avis critique sur l’ouvrage:

L’étude menée dans cet ouvrage autour de la notion d’empowerment s’avère tout à fait essentielle au vu de la confusion qui règne autour par exemple des notions de capacité, de liberté, d’autonomie, d’individu, de libéral et de libertaire.... Un certain nombre de notions sont communes ou reprises sous une forme néolibérale. Une première option consiste à abandonner ces termes et à en fabriquer d’autres. Mais cela ne résout pas la difficulté. Il apparaît au contraire bien plus intéressant de déterminer les critères qui permettent de déceler quand une notion est utilisée de manière émancipatrice et quand elle est utilisée de manière néolibérale. L’analyse menée dans cet ouvrage fait apparaître au moins deux critères. Le premier consiste dans une conception de la liberté centrée sur l’individu et qui ne prend pas en compte l’émancipation collective. Le second critère consiste dans une prise en compte de la liberté individuelle sans considération des conditions structurelles et institutionnelles qui en constituent la condition de possibilité.

 

 

 



[1] Celle-ci consiste à étudier pour un usage contextualisé d’un terme à quel reseau lexical il est associé.

 

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Commentaires : 1
  • #1

    collin.didier (lundi, 19 août 2013 05:16)

    dans le cadre d'un Masters en ingénierie et action sociale