L'abolition du mariage


 

En ces temps où la revendication du mariage est devenue progressiste, il peut paraître incongru de rappeler que, pour nombre de mouvements radicaux, au contraire, l’objectif a longtemps été  l’abolition du mariage.

 

Que ce soit les anarchistes, les féministes matérialistes et radicales ou encore le lesbianisme politique, ces différents courants ont prôné l’abolition du mariage. La notion de mariage est elle-même complexe. En effet, elle peut être analysée comme une institution ou un contrat.

 

Le mariage comme institution religieuse

 

Le mariage a d’abord été combattu par les mouvements radicaux en tant qu’institution religieuse. En effet, le mariage, par exemple pour les catholiques, étaient un sacrement: ce qui avait été uni devant Dieu ne pouvait être séparé que par Dieu. La dimension religieuse conduisait ainsi à sacraliser la monogamie, le couple hétérosexuel et la reproduction biologique.

Le mouvement d’opinion soulevé contre la revendication de l’ouverture du mariage aux couples de même sexe montre que cette vision perdure chez une frange de la population alors même que le mariage civil a été institué en France depuis la fin du XVIIIe siècle. 

 

Le mariage civil comme institution reconnue par l’Etat

 

Le mariage, pour les anarchistes, était à combattre car il supposait une reconnaissance par l’Etat: le mariage devant le maire, le droit de la famille... Derrière la définition juridique du mariage en droit civil, l’Etat promouvait un certain type de famille et de droits spécifiques attachés à ce régime juridique.

Le lesbianisme politique avait ainsi critiqué le mariage comme inscription juridique de la contrainte sociale à l’hétérosexualité.

La revendication du “mariage pour tous” semble au contraire s’inscrire dans ce qu’Axel Honneth appelle des luttes pour la reconnaissance. Il s’agit plus particulièrement d’une lutte qui vise la reconnaissance d’une égale dignité dans la sphère juridico-politique.

Néanmoins, cette reconnaissance par l’Etat d’un statut juridique au mariage se fait par l’instauration de privilèges fiscaux pour les couples mariés, même sans enfants, dont ne bénéficient ni les concubins, ni les célibataires. Cette revendication élargit la norme du couple et de la famille légale, mais elle ne l’abolit pas.

 

Le mariage comme contrat économico-sexuel libéral

 

Néanmoins, le statut juridique du mariage n’est pas clair: institution ou contrat ? Les analyses libérales du mariage tendent à en faire un contrat entre individus. D’une part, le mariage repose sur l’autonomie de la volonté. En cas d’erreur, de tromperie ou de contrainte, le mariage peut être annulé. En outre, l’autorisation du divorce par le droit civil a ainsi remis en question le caractère de sacrement indissoluble qui s’attachait au mariage, en donnant une plus grande place à la volonté des individus. D’autre part, le mariage s’accompagne d’un contrat portant sur des biens économiques: communauté de bien réduite aux acquêts, régime de séparation des biens... La dimension contractuelle apparaissait d’autant plus importante pour ceux qui possédaient un patrimoine. Cette dimension de contrat économico-sexuel que comporte le mariage a fait l’objet d’une critique de la part des anarchistes et des féministes matérialistes. Certes, la pratique de la dot en France a disparu. Néanmoins, une des dimensions de la différence entre le PACS et le mariage porte sur les droits de succession...

 

Le mariage comme contrat solidariste

 

La critique du caractère économico-sexuel du mariage hétérosexuel dans notre société garde néanmoins une actualité. En effet, dans une société où les femmes gagnent 25% de salaire en moins en moyenne que les hommes, le fait de vivre en couple peut ne pas être totalement dénué de conséquences matérielles. En particulier, cette inégalité salariale conduit au fait que dans nombre de couples, décision est prise, par calcul économique, que ce soit la femme qui prenne un temps partiel pour s’occuper des enfants. Le jour où le couple se sépare, le mariage garantit au moins à la femme l’espoir d’une prestation compensatoire, ce qui n’est pas le cas du concubinage ou du PACS.

Cette obligation de compensation que comporte le mariage ressort de la théorie solidariste du contrat: elle se distingue de la vision libérale en ce que le droit doit instaurer des mécanismes de protection de la partie faible au contrat. Le contrat supposerait une institution telle que l’Etat, qui protège les individus contre les abus produits par une trop grande inégalité sociale.

 

Conclusion:

Ainsi, deux points sont invisibilisés par la revendication du “mariage pour tous”. Le premier consiste dans le fait que la reconnaissance par l’Etat du mariage entre personnes de même sexe constitue certes un élargissement de la famille légale. Néanmoins, a contrario, elle n’abolit pas l’existence d’une norme reconnue par l’Etat, mais en élargit les contours. L’Etat institue et reconnaît ainsi une certaine unité comme étant la base des obligations de solidarité ou comme donnant droit à des privilèges particuliers.

Le second point, c’est que l’obligation de solidarité compense une inégalité sociale qui existe de fait, mais sans interroger son existence au point de vue social. En effet, ce qui n’est pas questionné est le fait de savoir pour combien de femmes, en particulier, le mariage constitue encore une garantie face à une situation économique précaire.

On peut par conséquent se demander s’il n’y avait pas d’inégalités économiques sociales - transmission de patrimoine et obligations de compensation - combien de personnes recourraient au mariage comme lien symbolique d’amour.

 

 

 

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