Les théoriciens libertaires et la sociologie de l'articulation des rapports sociaux - I

 

 

            Les diverses théories de l'intersectionnalité ou bien de l'imbrication des rapports de pouvoir remettent en cause le monisme réductioniste du marxisme. Pourtant, les théoriciens de l'anarchisme et du syndicalisme révolutionnaire peuvent apparaître comme ayant, dès le XIXe siècle, mis en avant l'existence d'une pluralité de rapports sociaux de pouvoir qui organisent l'inégalité sociale. A minima, ils ont dégagé l'existence de deux rapports sociaux: celui qui oppose le travail et le capital et celui qui oppose les gouvernants et les gouvernés.

            Nous allons nous intéresser ci-dessous à dégager les différents rapports sociaux de pouvoir mis en avant par les théoriciens anarchistes et syndicalistes révolutionnaires et la manière dont ils ont analysé l'articulation de ces rapports de pouvoir.

 

Première partie: Du XIXe siècle à la Seconde Guerre  mondiale:

 

I- Proudhon et Bakounine: l'analogie entre patriarcat, Etat et théologie

 

Proudhon :

 

Proudhon est le premier auteur à utiliser la notion d’anarchie pour désigner positivement sa position politique. L’anarchisme se caractérise par la double remise en cause de la propriété privée et du gouvernement:

 

“J’ai, pour la première fois, jeté dans le monde une négation qui depuis à obtenu un retentissement immense, la négation du Gouvernement et de la propriété”. (Idée générale de la révolution au XIXe siècle).

 

Bien que Proudhon soit considéré, à juste titre, comme un opposant au mouvement d’émancipation des femmes, on trouve la thèse chez lui que le principe d’autorité que combattent les anarchistes trouve son origine dans la famille patriarcale et que, par analogie, il est possible de constater son existence dans l’organisation gouvernementale et dans l’Eglise.

 

« La forme sous laquelle les premiers hommes ont conçu l'ordre dans la société est la forme patriarcale ou hiérarchique, c'est-à-dire, en principe, l'autorité, en action, le gouvernement. (…) L'idée gouvernementale naquit donc des moeurs de famille et de l'expérience domestique : aucune protestation ne se produisit alors, le gouvernement paraissant aussi naturel à la société que la subordination entre le père et ses enfants. » (Idée générale de la révolution au XIXe)

 

Le principe d’autorité se trouve à l’œuvre dans plusieurs types de rapports sociaux à partir du moment où se trouve socialement institué un rapport hiérarchique entre deux groupes dans la société :

 

« Dans la famille, où l'autorité est intime au coeur de l'homme, le gouvernement se pose par la génération ;

Dans les moeurs sauvages et barbares, il se pose par le patriarcat, ce qui rentre dans la catégorie précédente, ou par la force ;

Dans les moeurs sacerdotales, il se pose par la foi ;

Dans les moeurs aristocratiques, il se pose par la primogéniture, ou la caste ;

Dans le système de Rousseau, devenu le nôtre, il se pose soit par le sort, soit par le nombre. »

(Idée générale de la révolution au XIXe siècle)

 

Bakounine:

 

Cette analogie entre les rapports sociaux étatiques et ceux qui existent au sein de l’Eglise, on la retrouve reprise chez Bakounine :

 

« N’est-ce pas une chose remarquable que cette similitude entre la théologie – cette science de l’Église – et la politique – cette théorie de l’État –, que cette rencontre de deux ordres de pensées et de faits en apparence si contraires, dans une même conviction : celle de la nécessité de l’immolation de l’humaine liberté pour moraliser les hommes et pour les transformer, selon l’une, en des saints, selon l’autre, en de vertueux citoyens ». (Fédéralisme, socialisme et anti-théologisme)

 

 

II- Kropotkine et Reclus: Domination économique et politique, domination sur les êtres vivants

 

Kropotkine:

 

On trouve clairement énoncée chez Kropotkine la thèse que l’anarchisme serait la négation du principe d’autorité. Ce principe d’autorité se manifeste dans différents rapports sociaux. Il est à l’œuvre dans trois types : les rapports sociaux capitalistes, les rapports sociaux étatiques et enfin théologiques:

 

« Négation de l'Etat et de l'accumulation personnelle du Capital. Négation de toute espèce d'autorité. Négation encore des formes établies de la Société, basées sur l'injustice, l'égoïsme absurde et l'oppression, ainsi que de la morale courante, dérivée du Code romain, adopté et sanctifié par l'Eglise chrétienne » (Le principe anarchiste).

 

Reclus:

 

Reclus, en s’appuyant sur la notion d’entraide, est conduit à s’interroger sur l’existence d’un rapport social de domination institué entre les êtres humains et le reste du vivant. La communauté sociale que devraient fonder les êtres humains se trouve divisée par l’existence de rapports sociaux capitalistes, patriarcaux ou encore étatiques qui fondent le découpage en nations. L’idéal anarchiste devrait remettre en cause ces divisions sociales. Une fois réalisé cet idéal humaniste, Reclus avance que l’humanité pourrait être dans les conditions pour se poser la question de l’unité de l’être humain avec son milieu naturel et donc sa communauté avec les autres êtres vivants :

 

« Lorsque notre civilisation, férocement individualiste, divisant le monde en autant de petits États ennemis qu’il y a de propriétés privées et de ménages familiaux, aura subi sa dernière faillite et qu’il faudra bien avoir recours à l’entr’aide pour le salut commun, lorsque la recherche de l’amitié remplacera celle du bien-être, qui tôt ou tard sera suffisamment assuré, lorsque les naturalistes enthousiastes nous auront révélé tout ce qu’il y a de charmant, d’aimable, d’humain et souvent de plus qu’humain dans la nature des bêtes, nous songerons à toutes ces espèces attardées sur le chemin du progrès, et nous tâcherons d’en faire non des serviteurs ou des machines, mais de véritables compagnons. L’étude des primitifs a singulièrement contribué à nous faire comprendre l’homme policé de nos jours ; la pratique des animaux nous fera pénétrer plus avant dans la science de la vie, élargira notre connaissance des choses et notre amour. » (La grande famille)

 

 

III- Edouard Berth: l'analogie entre les intellectuels, les hommes politiques et les marchands

 

 

Edouard Berth, qui se réclame du syndicalisme révolutionnaire, est conduit pour sa part à poser l’analogie de fonctionnement entre rapports sociaux : la domination des hommes politiques dans l’Etat, la domination des intellectuels universitaires, la domination des marchands. Néanmoins, ces trois rapports de domination que subissent les travailleurs apparaissent comme trois aspects du rapport social capitaliste :

 

« Or, il n'y a à cela aucun doute: la classe qui, historiquement, a créé l'Etat moderne, c'est la bourgeoisie, — la bourgeoisie avec ses deux  groupes fondamentaux, les marchands et les intellectuels. (…)

Si, en effet, on compare ces trois choses, le concept, l'Etat et l'échange, ces trois manifestations de l'activité intellectuelle, politique et économique de l'homme, on découvre entre elles des analogies remarquables, analogies qui concernent tout autant leur être intime que leurs effets et, pour le dire tout de suite, le genre de libération qu'elles procurent. (…)

On peut comparer un Parlement à un marché: les partis ne sont que des entrepreneurs qui font l'échange d'un certain stock de voix contre certains avantages; et ce qui sort de ces combinaisons de mercantis, c'est ce qu'on appelle la Volonté générale, la Loi, divinité du monde marchand moderne, devant laquelle nos socialistes demandent aux ouvriers de s'incliner très bas, bien qu'elle signifie avant tout: respect à l'ordre établi! » (Les méfaits des intellectuels)

 

 

IV- Simone Weil: Rapports sociaux capitalistes et rapports sociaux technocratiques

 

 

Simone Weil, militante syndicaliste révolutionnaire, dégage l’émergence durant la deuxième révolution industrielle d’un second type de rapport social en plus de celui qui divise le capital et le travail. Il existe également un rapport social lié à la division technique du travail qui se trouve amplifiée par le machinisme :

 

« Si l'on néglige la manufacture, qui peut être regardée comme une simple transition, on peut dire que l'oppression des ouvriers salariés, d'abord fondée essentiellement sur les rapports de propriété et d'échange, au temps des ateliers, est devenue par le machinisme un simple aspect des rapports contenus dans la technique même de la production. À l'opposition créée par l'argent entre acheteurs et vendeurs de la force de travail s'est ajoutée une autre opposition, créée par le moyen même de la production, entre ceux qui disposent de la machine et ceux dont la machine dispose. L'expérience russe a montré que, contrairement à ce que Marx a trop hâtivement admis, la première de ces oppositions peut être supprimée sans que disparaisse la seconde. Dans, les pays capitalistes, ces deux oppositions coexistent, et cette coexistence crée une confusion considérable. Les mêmes hommes se vendent au capital et servent la machine ; au contraire, ce ne sont pas toujours les mêmes hommes qui disposent des capitaux et qui dirigent l'entreprise. » (« Allons nous vers la révolution prolétarienne ?» (1933)).

 

Lire de la deuxième partie

 

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Commentaires : 1
  • #1

    Lilly Sterling (dimanche, 22 janvier 2017 22:19)


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