Vocabulaire militant et vocabulaire militaire

 

Étude comparée du lexique militant et militaire

 

On peut remarquer que le vocabulaire militant utilise un certain nombre de termes militaires. On peut également constater cette utilisation en économie par exemple en management stratégique. Néanmoins, ce dernier usage tend à révéler un visage inavoué de l’économie: c’est qu’il ne s’agit pas d’un jeu à somme nul, mais bien d’un jeu dans lequel chacun se livre sous la forme de la concurrence une guerre commerciale.

On peut constater que les organisations politiques, liées au mouvement ouvrier, ont en particulier développées tout un vocabulaire guerrier. Le fait de considérer la lutte des classes comme une guerre sociale et la révolution comme une guerre civile, les exemples historiques de luttes armées et les épisodes sanglants, constituent certainement des éléments d’explication... A l’inverse, il peut-être exact qu’un certain nombre de militants ne se reconnaissent pas dans un paradigme guerrier à partir du moment où il ne s’agit pas pour eux de se situer dans une logique de conflit avec d’autres acteurs, mais d’une recherche de coopération entre acteurs.

 

Organisation militante et armée: à la différence d’une armée, l’organisation militante n’est pas soumise à la stratégie politique, c’est à dire à un pouvoir politique. En quelque sorte, sauf exceptions, elle définit à la fois la stratégie politique et la stratégie de lutte.

 

- Action directe: Désigne toute forme d’action légale ou illégale, non-violente ou violente, individuelle ou collective, qui vise l’obtention d’une revendication. L’action directe qui est une notion qui à l’origine provient du syndicalisme désigne alors principalement la grève. L’action directe au sens large désigne toute action qui s’exerce sans l’intermédiaire de représentants et en particulier de représentants politiques. De ce fait, on peut se demander si l’action directe est une action apolitique ou si elle constitue la continuation de la politique par d’autres moyens.

 

- Auto-défense féministe: La notion d’auto-défense du point de vue de la science politique renvoie à l’usage par des acteurs privés d’une violence qui normalement est du ressort de l’Etat. L’auto-défense féministe vise à développer l’empowerment des femmes et leur capacité à se défendre contre des agressions sexistes. Néanmoins, il faut noter que si l’auto-défense féministe fait appel à des méthodes de défense physique, elle centre en grande partie l’apprentissage sur des méthodes de défense verbale et sur l’empowerment psychologique des femmes.

 

- Avant-garde: terme utilisé dans le léninisme, mais aussi dans le domaine artistique. Il désigne à l’origine un groupe d’unité destiné à se déplacer devant l’armée.

 

- Boycott: Il ne s’agit pas d’une tactique militaire. Néanmoins, le boycott a pu jouer un rôle dans le déclenchement de guerres populaires. Ce fut le cas de la Guerre d’indépendance des Etats-Unis. Le boycott est l’une des tactiques prônées par les syndicalistes révolutionnaires.

 

- Blocages: Modes d’action de lutte que l’on a vu en France en particulier en 2006 lors du CPE et en 2010 au moment de la grève contre les retraites. On peut assimiler ce mode d’action à une tactique militaire. En effet, les militants dans ce cas essaient de bloquer le fonctionnement de zones stratégiques par exemple: les moyens ou les voies de communications, les zones de ravitaillement en énergie.

 

- Communication-guerilla (Manuel de): Titre d’un ouvrage qui illustre la réutilisation du vocabulaire militaire pour désigner l’action militante. Il s’agit dans ce cas de théoriser un ensemble de pratiques d’un militantisme spectacularisé dans la continuité des Yippies et des situationnistes. Il s’agit d’actions militantes menées souvent par de petits groupes dont la force tient à leur dimension de performance visant à surprendre les spectateurs, à les déconcerter...En France, les Casseurs de Pub peuvent être considérés comme des militants qui pratiquaient la communication-guerilla.

 

- Cyberattaque: Il existe un terme pour désigner le militantisme sur internet ou plus généralement usant de l’outil informatique, on parle d’hacktivisme: contraction de hacker et de activiste. Le militantisme sur internet recours également à la métaphore guerrière ainsi parle-t-on du lancement d’une cyberattaque par exemple pour désigner une attaque informatique menée contre un site Internet d’une entreprise ou d’une administration.

 

- Désertion: La notion de désertion renvoie à une tactique qui ne saurait être promu par une armée dans ses propres rang, tout au plus peut elle par la propagande encouragée les soldats de l’armée adverse à déserter. On trouve ce terme de désertion utilisé parfois dans la littérature anarchiste individualiste ou dans la mouvance autonome. Dans ce cas, il s’agit de déserter le salariat et d’établir un mode de vie autonome.

 

- Désobéissance civique ou civile: Théorisée à l’origine par David Henri Thoreau, on peut remarquer que la notion de désobéissance peut être utilisée également dans le vocabulaire militaire. Mais il ne s’agit en aucune manière d’une tactique prônée dans l’armée puisque l’action militaire valorise la discipline. Même si on peut remarquer que le Général De Gaulle a fait introduire dans le droit administratif la possibilité de désobéir à un ordre manifestement illégal. C’est ce que firent d’ailleurs des appelés du contingent au moment du putsch des généraux en Algérie.

 

- Diversité des tactiques: Concept utilisé entre autres durant le mouvement altermondialiste à partir de la seconde partie des années 1990. Ce terme désigne le fait d’accepter au cours d’une même manifestation que des groupes pratiques des tactiques différentes non-violentes ou plus violentes. Ces groupes peuvent s’organiser en bloc ou en groupes affinitaires. Des zones selon l’intensité de la confrontation sont ainsi définies: verte (sécurisée, tout public), jaune (action directe non-violente), rouge (black blocs)

 

- Drapeaux, auto-collants, badges: Tout comme les oriflammes ou les uniformes permettent d’identifier les camps en présence dans une guerre et le caractère massif des troupes, on peut considérer que les drapeaux, par exemple, on la même fonction dans une manifestation.

 

- Front de lutte: désigne les différentes causes ou lieux sur lesquels les militants entendent développés leurs activités. Par exemple, le front de lutte de l’anti-capitalisme ou de l’anti-racisme. Le front de lutte dans les entreprises ou dans les quartiers...

 

- Grève générale: Sorel la décrit, dans Réflexions sur la violence, en la comparant aux batailles napoléoniennes dans lesquelles deux armées s’affrontent en face à face sur un champ de bataille.

 

- Guérilla: Le terme est utilisé au sens figuré ou propre dans le vocabulaire militant. S’il existe ce que l’on appelle au XVIIIe s., la Petite guerre, la notion de guerilla est un terme d’origine espagnol désigne les techniques utilisées par les espagnols contre Napoléon. Mais c’est pour qualifier les tactiques utilisées par Mao, mais plus encore d’organisations marxistes latino-américaines que ce terme a été utilisé. Avec la théorie des “focos”, Guevara a donné une des théorisations de la guerilla les plus connues de la guerilla révolutionnaire. On peut également citer le Manuel du guerillero urbain de Carlos Marighela. On distingue ainsi guerilla urbaine et guerilla rurale.

 

- Guérilla gardening: Forme d’action non-violente consistant à lancer des graines sur une friche urbaine afin d’y faire pousser de la végétation.

 

- Hégémonie, Guerre de position/Guerre de mouvement: Expressions que Gramsci reprend entre autres de Clauswitz pour décrire la lutte des classes dans le capitalisme et en particulier au niveau culturel. (voir Ramzig Keucheyan, Guerre de mouvement et guerre de mouvements, textes choisis de Gramsci, Paris, La fabrique, 2012).

 

- Insurrectionnalisme, émeutes urbaines: L’insurrectionnalisme désigne une stratégie révolutionnaire qui consiste à penser que celle-ci se traduira par un soulèvement populaire. Une des tactiques utilisées pour déclencher des situations insurrectionnelles a été théorisée dans le mouvement autonome durant les années 1970 comme étant l’émeute urbaine en particulier au cours ou à l’issu des manifestations de rue.

 

- Lutte armée, lutte de libération nationale: La lutte armée a pu constituer une stratégie aussi bien dans des processus de décolonisation que d’instauration de régimes dits socialistes. La lutte armée dans le cas d’organisations militantes ne se réduit pas uniquement à la guerilla comme le montre le cas du maoisme, mais peut impliquer des confrontations plus directes aux troupes adverses.

 

- Manifestation/défilé: Il est possible de remarquer que le même terme est utilisé lors du 14 juillet pour les troupes armées et dans le cas des syndicats lors du 1er mai. Un défilé constitue une démonstration qui permet de passer en revue les troupes, de les faire admirer. Le défilé à une fonction symbolique et psychologique.

La manifestation de rue de ce point de vue n’est pas un simple défilé dans la mesure où elle vise à tenter de créer un rapport de force et à faire obtenir une revendication. Néanmoins de ce point de vue son impacte est discuté: certains jugent qu’il s’agit d’une forme d’action trop routinisée pour parvenir à établir un rapport de force.

 

- Militant: terme qui vient d’un mot latin et qui signifiait Soldat.

 

-Non-violence, exemple “grève de la faim”: Considérée comme “l’arme de faibles”. Elle est utilisée dans une situation de d'asymétrie. La non-violence est censée permettre selon ces prometteurs de prendre un ascendant moral, psychologique sur l’adversaire.

Si Tolstoï peut être considéré comme un stratégiste de cette forme d’action, les stratéges en sont plutôt Gandhi, Lanza del Vasto ou Martin Luther King.

 

- Occupation: La notion d’occupation est utilisée aussi bien dans le cadre militaire que militant. Néanmoins l’occupation militante semble se rapprocher davantage de la prise d’une place forte que de l’occupation d’un territoire par une armée.

Les militants peuvent par exemple se trouver assiégés par les forces de l’ordre et négocier leur sortie.

 

- Pétition: Le terme vient d’un mot latin qui veut dire supplique, requête. De fait, la notion de pétition semble entretenir peu de liens avec un répertoire d’action militaire. Ainsi, il arrive que des militants critiquent son inutilité dans l’instauration d’un rapport de force. Néanmoins, on peut supposer que la pétition peut jouer un rôle stratégique dans la mobilisation de partisans.

 

- Propagande, agit-prop: La notion de propagande est utilisée dans le vocabulaire militant et militaire. Les études consacrées à la propagande renvoie à la question de la fabrication du consentement par manipulation. La communication peut être utilisée comme instrument de domination. La théorie de l’argumentation, dans le sillage de la rhétorique, admet que dans le discours ne se jouent pas seulement des épreuves de légitimité, mais également des épreuves de force.

Si on peut définir la politique comme le fait d’essayer d’établir du consensus (provisoire) à partir de dissensus, il y a certainement plusieurs manières d’établir ce consensus. On peut y parvenir par la conviction rationnelle. On peut utiliser la persuasion. Celle-ci peut être psychologique ou user de la contrainte physique. La forme la plus extrême consiste à éradiquer de manière définitive les opposants.

Propagande par le fait: Tactique issue du militantisme anarchiste, souvent confondu à tort avec l’attentat. En réalité, il s’agit de considérer que l’on ne convainc pas de ses idées uniquement par la parole, mais par l’action. De fait, la propagande par le fait constitue toute forme d’action dans laquelle sont mis en place des pratiques anarchistes. Ainsi par exemple la constitution d’une coopérative autogérée peut être considérée comme de la propagande par le fait.

 

- Putsch: Il s’agit d’une action qui vise à tenter une révolution en renversant le pouvoir politique et en s’emparant du lieux où siège le gouvernement. C’est ce qui firent les bolchéviques en s’emparant du palais d’Hiver. C’est ce que tenta également Hugo Chavez en 1992: ce qui se solda par un échec.(syn. coup d’Etat)

 

- Sabotage: Il s’agit d’une tactique utilisée aussi bien dans les opérations militaires que dans certaines formes de militantisme. Dans le domaine militant, il a été théorisé par le syndicaliste revolutionnaire Emile Pouget dans une borchure intitulée Le sabotage.

 

- Slogan: Le terme provient d’un mot du vieux gaélique qui signifiait “cri de guerrre”.

 

- Révolution: L’armée joue un rôle central dans le cas des révolutions puisque c’est de son attitude que dépend bien souvent le caractère violent ou non-violent d’une révolution. En effet, si l’armée bascule du côté des insurgés ou les soutient, comme dans le cas du Portugal en 1974, mais aussi de la Tunisie ou de l’Egypte en 2011, la révolution sera plutôt non-violente. Dans le cas contraire, on assiste à une guerre civile comme en France en 1871, en Espagne en 1936 ou encore en Lybie en 2011 et en Syrie actuellement.

 

- Terrorisme, attentat: La notion de terrorisme renvoie tout d’abord à la terreur (épisode de la Révolution française). Les notions de terrorisme et d’attentats sont fortement connecté dans l’imaginaire collectif, dans leur forme militante, à l’anarchisme de la Belle époque. Pourtant, les anarchistes ne sont pas les seuls à avoir usé de cette stratégie à cette époque, on peut citer également les nihilistes.

La notion de terroriste pose souvent des difficultés comme catégorie descriptive. Les résistants sous la Seconde guerre mondiale, les militants du FLN durant la décolonisation algerienne, sont qualifiés de terroristes par les autorités.

Durant les années de plomb (mais déjà antérieurement), différents pays d’Europe constatent l’émergence d’organisations régionalistes (Espagne, France, Irlande...) ou d’organisations marxistes (Italie, Allemagne, France...) pratiquant des attentats. Les premiers considérant s’inscrire dans le cadre d’une lutte de libération nationale, les seconds d’une destabilisation révolutionnaire des démocraties occidentales. Les études stratégiques se sont en particulier attachées aux liens qu’il pouvait exister entre ces organisations révolutionnaires et les organisations palestiniennes par exemple.

Depuis les années 2000, on peut signaler deux points. D’une part, la tendance de certains analystes à chercher dans les attentats anarchistes de la Belle époque ou dans les réseaux de l’altermondialisme des éléments permettant de comprendre le terrorisme contemporain. D’autre part, une théorisation discutable du retour des années de plomb en Europe avec l’existence même de supposés réseaux européens autonomes et anarchistes prêts à commettre des attentats dans différents pays.

 

- Zone d’autonomie: La tactique des zones d’autonomie a été théorisée par Hakim Bey et reprise sous diverses formes. Des militants peuvent ainsi tenter de créer une zone d’autonomie dans le cadre d’une manifestation de rue, en créant un squat ou une communauté néo-rurale, ou dans le cadre du cyber-espace. La zone d’autonomie leur apparaît ainsi comme une zone libérée au moins de manière temporaire.

 

On peut néanmoins se demander si cette inflation de métaphores militaires ne correspond pas non plus à une tendance du militantisme au virilisme, à la valorisation d’ une image du masculin dans ce qu’elle a de plus guerrière. On peut ainsi percevoir chez certaines militants un plaisir à jouer aux tacticiens, voire à incarner des stratèges...

 

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Commentaires : 1
  • #1

    london (dimanche, 24 mars 2013 17:31)

    je voudrais avoir plus de vocabulaire sur le militant qui défant une cause humanitaire