Les épreuves de force militantes: stratégies de lutte et conflits sociaux

 

Une analyse pragmatiste et matérialiste des rapports sociaux pourrait gagner à utiliser des éléments d'analyse utilisés en polémologie, géostratégie, relations internationales ou stratégie des conflits...

 

Épistémologie d'une analyse des mouvements sociaux par les épreuves de force

 

L'entrée dans les mouvements sociaux par les épreuves de force permet d'analyser ceux-ci comme l'expression de rapports sociaux matérialistes. Il ne s'agit pas alors de centrer l'analyse sur le champ social et la manière dont celui-ci produit les épreuves de force. Il ne s'agit donc pas de se livrer à une sociologie explicative et déterministe. L'étude des rapports sociaux n'est pas alors une étude reposant sur une sociologie de la structure sociale.

La perspective appliquée ici privilégie la dynamique des rapports sociaux. Les rapports sociaux ne sont pas conceptualisés sous l'angle de la structure sociale, mais sous celle des tensions qui produisent deux groupes sociaux (Kergoat). L'analyse prend pour objet la dynamique des épreuves de force que se livrent les acteurs en présence.

Il s'agit donc d'une sociologie qui ne se centre ni sur les structures sociales, ni sur les intentions des acteurs, mais sur leurs actions entendues comme forces en présence. En tant qu'il s'agit d'une sociologie qui part des actions, elle est pragmatiste. En tant qu'elle se donne pour objectif une physique des forces, elle est matérialiste.

Cette approche sociologique n'est pas non plus individualiste puisqu'elle s'intéresse aux forces collectives en présence. Si elle ne dénie pas tout intentionnalité aux acteurs/actrices, elle ne se limite pas à cela. En effet, la réussite ou non d'une épreuve de force ne se limite pas aux stratégies mises en place par les actrices.

 

Épreuves de force et de légitimité.

 

La notion d'épreuve permet de se situer d'emblée dans une approche pragmatiste. Elle met en jeu une hypothèse ontologique qui n'est pas substantialiste, mais dynamique. Elle se centre sur les actes de discours, les actions, les rapports, les relations, les conflits....

S'il y a donc un monisme constitué par les actions, pour autant il y a un continuisme des propriétés. En effet, l'épreuve peut être de force ou de légitmité. Il y a une continuité entre la force et la légitimité, mais la légitimité ne se réduit pas à la force. Il y a donc une forme d’émergentisme graduel.

Néanmoins, cet émergentisme est continuiste comme le montre le travail de Francis Chateauraynaud sur la balistique de l'argumentation. Les arguments ont une portée et ils se déploient dans des arènes où il sont plus ou moins soumis à des forces importantes. Il existe des différences d'intensité de force en fonction que l'on soit dans une discussion amicale ou dans le cadre par exemple d'une négociation syndicale ou d'un débat politique.

La notion de rhétorique, de Gorgias à Perelman, montre également comment l'argumentation suppose la prise en compte d'épreuves de légitimité (agir communicationnel) et d'épreuves de force (effet perlocutoire).

 

Métaphore militaire et Cultural Studies

 

L'analyse en termes de stratégie militaire comme mode d'analyse matérialiste en termes de forces des phénomènes culturels a été introduite par Gramsci. Celui-ci, dont les analyses servent de base par exemple à l'oeuvre de Stuart Hall, a introduit des notions tels que guerre de mouvement, guerre de position, bloc, hégémonie...

 

La question stratégique en milieu militant

 

Alors que les questions stratégiques et les méthodes de luttes font l'objet d'une abondante littérature militante, elles ne sont pas ou peu prise en compte en tant que telle par la sociologie du militantisme. Cela est d'autant plus étonnant qu'il existe un certain nombre de disciplines scientifiques qui s'attachent à étudier ces questions lorsqu'il s'agit des conflits armées internationaux: relations internationales, polémologie, études stratégiques, war studies...

On se demande ce que serait une étude des conflits internationaux qui fasse l’impasse sur l’étude stratégique des conflits. En effet personne ne songerait à nier que la stratégie n’a aucun rôle dans l’efficace de l’issue d’un conflit ou du moins négligerait de s’en préoccuper. Ainsi les Etats, comme les entreprises, financent abondamment les recherches en analyse stratégique. Il faudrait avoir une vision bien idéaliste du social pour penser que la dimension stratégique n’a aucune importance dans l’étude des sociétés.

Le terme « militant » renvoie étymologiquement à la notion de soldat. En outre, la notion de mouvement social suppose un conflit et la désignation d’un ennemi à vaincre au cours d’une lutte... On se trouve bien dans le cadre conceptuel que la théorie militaire assigne à la notion de stratégie. La littérature militante de manière générale fait abondamment usage des métaphores militaires et l'action militante peut effectivement revêtir les formes de la guerre de manière non-métaphorique: guerilla, lutte armée, révolution armée... Néanmoins, ce n'est pas seulement dans le cadre de conflits armés que le vocabulaire guerrier est investi par le militantisme. Parfois, des notions sont communes aux deux types d'activité: ainsi la méthode du sabotage est utilisée dans des conflits armés tout comme dans des conflits du travail, il en va de même de la notion d'occupation... Les notions de guerre sociale, de front de lutte traduisent là encore la proximité entre le vocabulaire militant et celui de la stratégie militaire. On peut donc émettre l’hypothèse d’une continuité par degrés, et non de rupture, entre les situations de conflits sociaux courantes et les guerres civiles que sont les révolutions violentes... Si comme le dit Clausewitz (une des références de Lénine), “la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens” cela signifie qu’il n’y a pas de rupture ontologique entre la politique et la guerre, qu’il s’agit d’une différence de degrés et non de nature entre les deux.

La sociologie du militantisme a cela de commun avec les études polémologiques qu'elle porte sur des conflits. On peut voir dans Les réflexions sur la violence de Sorel, la tentative d'effectuer une analyse sociologique du syndicalisme révolutionnaire à partir d'une approche matérialiste qui tende à rendre compte du caractère dynamique des conflits sociaux en ayant recours aux concepts de la stratégie militaire. Ainsi, Sorel voit dans la grève la forme de lutte la plus propice à exprimer dans sa radicalité la lutte des classes car elle met face à face le patron et ses salariés. La sociologie de Sorel articule le matérialisme marxiste et la philosophie de la force nietzschéenne.

 

Les épreuves de force internes

 

L’analyse des épreuves de force militantes et des stratégies mises en oeuvre comme expression des rapports sociaux peuvent également intervenir à l’intérieur d’une même organisation militante qui peut se trouver clivée par des rapports de force. Un débat militant peut être l’expression d’un différend portant sur une épreuve de légitimité et d’un rapport social de force et donc constituer une épreuve de force.

 

Éléments pour une sociologie des épreuves de force militantes

 

L’analyse stratégique est restée cantonnée en sociologie du militantisme au paradigme de la mobilisation des ressources dont les implicites théoriques trouvent leurs sources dans le calcul rationnel de l’individualisme méthodologique sous la forme par exemple de la théorie des jeux (Mancur Olson). De même l’analyse stratégique (Crozier) en sociologie des organisations repose sur une théorie individualiste du calcul rationnel.

Néanmoins, on peut remarquer que si les questions stratégiques occupent une place importante dans le militantisme, ce n’est pas le modèle économique, mais militaire qui semble en être le paradigme. De même, on peut s’apercevoir qu’un certain nombre de théories de la stratégie d’entreprise utilisent non pas les modèles économiques de stratégie, mais les modèles militaires.

On peut certes se demander si les stratégies des acteurs sont réellement ce qui détermine leur comportement. La pensée en termes de moyen et de fin n’est peut être qu’une illusion de la conscience. Néanmoins, à défaut de se demander quelle est la réalité anthropologique de ce type de raisonnement en finalité, il est possible de les modéliser pour en décrire la logique.

Une sociologie des épreuves de force militantes se donne pour objectif d'analyser dans un premier temps la pluralité des stratégies mises en oeuvre par les acteurs. Ces stratégies peuvent être modélisées sous formes de grammaires.

L'analyse des stratégies de lutte militantes implique une vision large de la polémologie militante. Ces stratégies peuvent en effet impliquer le recours à la violence physique, à la lutte armée frontale ou à la guérilla, mais elles peuvent également prendre la forme d'action n'impliquant pas le recours à la violence physique. Bien souvent, dans les démocraties libérales, la guerre sociale prend des formes de basse intensité. Les grèves ou les actes de désobéissances civiques peuvent apparaître comme faisant partie des techniques de lutte mise en oeuvre dans ce cadre.

 

Ainsi l'analyse des stratégies et des tactiques militantes implique d'étudier par exemple:

 

  • les camps auto-désignés

  • les types d'organisation

  • les alliances effectuées

  • les techniques mises en oeuvre

  • les ressources prises en compte (logistique)

  • la propagande effectuée

 

Mais l'analyse des stratégies mises en oeuvre intentionnellement par les acteurs ne suffit pas à rendre compte de l'issue des conflits. Il est ainsi possible d'analyser les différentiels de force, les éléments structurels ou situationnels qui peuvent intervenir dans l'issue de la bataille:

 

  • les ressources économiques des camps en présence (capital économique)

  • leurs ressources symboliques (ex: maîtrise des techniques d'argumentation)

  • leurs ressources sociales (ex: capacité à mobiliser un réseau important, à pouvoir faire des alliances...)

  • les caractéristiques de l'espace géographique dans lequel se déploie le conflit

  • les événements imprévus qui interviennent et qui impactent les stratégies mises en oeuvre

 

 

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Classiques de la stratégie militaire:

Sun Tzu, L'art de la guerre

Machiavel, L'art de la guerre

Clausewitz, De la guerre

 

Sources primaires militantes:

Alinsky, Le manuel de l'animateur social

Collectif, Manuel de communication-guérilla

Debray et Guevara, Révolution dans la révolution

Gandhi, Résistance non-violente

Lénine, Que faire ?

Mariguela Carlos, Manuel du guérillero urbain

Morjane Baba, Guerilla Kit

Trotski, Notre morale et la leur

Serge Victor, Ce que tout révolutionnaire doit savoir de la répression

Sous-commandot Marcos, Ya Basta !

 

 

Biblio annexe: Philosophie et Sociologie:

Chateauraynaud, Argumenter dans un champ de force.

De Certeau, L'invention du quotidien.

Gramsci, Cahiers de prison

Lacoste, La géographie, ça sert d'abord à faire la guerre

Morelli Anne, Principes élémentaires de propagande de guerre

Schmitt, La notion du politique – Théorie du partisan.

 

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Commentaires : 2
  • #1

    Latina Trusty (dimanche, 22 janvier 2017 19:08)


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