Durand J.-P. et Gasparini W. (dir.), Le travail à l’épreuve des paradigmes sociologiques, Toulouse, Octarès, 2007.

 

 

L’introduction insiste sur la vigueur de la sociologie du travail, ce qui s’expliquerait par :

-la raréfaction de l’emploi, qui fait du travail un problème, voire un facteur d’exclusion sociale

-la diversité des objets d’études : relation de travail, régimes de mobilisation des salariés, évaluation des compétences, organisation de la production et du travail

-la variété et l’opposition des paradigmes et des échelles d’analyse

Précisément, l’ouvrage adopte une posture réflexive destinée à interroger, à travers la confrontation des paradigmes dominants et les possibilités d’articulation qui existent entre eux, les capacités heuristiques de la sociologie du travail.

C’est pourquoi cette fiche de lecture sera construite, non pas en suivant le plan des 23 contributions, fondées aussi bien sur des enquêtes que sur des réflexions théoriques, mais en tentant de repérer les oppositions théoriques et méthodologiques qu’elles révèlent et les réponses que les auteurs apportent à la question centrale de l’ouvrage : à quels principes doit obéir une sociologie du travail qui veut traduire le plus fidèlement la réalité sociale ?

 

Une sociologie du travail renouvelée par le post-fordisme ?

A travers les 23 contributions, semble se dégager un cadre économique commun, celui du post-fordisme (un terme qui ne semble pas soulever de débat). Les transformations du travail (dont la réalité semble faire l’objet d’un consensus entre les auteurs) ouvrent ainsi à la sociologie du travail, née dans les années 1950, de nouveaux objets tout en l’amenant à davantage prendre en compte le niveau microsociologique et l’individu, quel que soit le paradigme sociologique.

 

Le monde du travail, tel qu’il ressort des 23 contributions, se caractérise par :


-Au niveau de la place du travail dans la société : une perte de centralité (dans certaines contributions) : le travail n’est plus qu’une des scènes où se jouent les questions nouvelles de genre, d’ethnicité, d’identité ; une perte de conflictualité : certaines contributions insistent sur le développement, en particulier dans le discours des dirigeants économiques et politiques, d’une vision du travail non comme le lieu d’affrontements collectifs mais au contraire comme un lieu où chacun développe librement ses compétences.

 

-Au niveau de l’organisation économique: la précarisation et la flexibilisation de l’emploi, l’instabilité des statuts ; le renforcement des effets de signalisation sur le marché du travail, avec un rôle accru du diplôme et les effets stigmatisants du chômage dans un marché du travail de plus en plus sélectif; le développement de l’entrepreunariat, comme alternative au salariat, avec l’encouragement des pouvoirs publics.

 

-Au niveau de la division du travail : une invisibilisation des rapports hiérarchiques, des formes de pilotage par l’aval, une individualisation des relations, une autonomisation sous contrainte des travailleurs, liée à une injonction à la réflexivité et à l’engagement subjectif, des formes de délégation du contrôle social à différents niveaux de la hiérarchie, une compétition accrue des travailleurs.

 

-Au niveau de l’organisation du travail : une redéfinition des temporalités, aboutissant à une flexibilisation et une intensification ; une redéfinition des lieux du travail, en lien avec l’éclatement du processus productif et du développement des relations de service ; une flexibilisation des tâches et des postes, qui s’accompagne d’un appel à la polyvalence. Ces changements s’accompagnent d’une destructuration des collectifs comme ressources pour les travailleurs.

 

-Au niveau de l’évaluation et de la rémunération du travail : une substitution des compétences aux qualifications, une individualisation de l’évaluation et de la rémunération.    

Ces transformations semblent s’accompagner, en sociologie du travail, de glissements méthodologiques et théoriques qui se marquent principalement, du point de vue théorique, par un intérêt plus grand pour les individus, leurs intentions, leurs représentations et leurs stratégies, et du point de vue méthodologique, par le développement des observations au niveau micro et des démarches de type qualitatif. Sans que soit jamais affirmée la rationalité absolue des acteurs, les démarches théoriques issues de la sociologie compréhensive (qui met en avant les raisons des acteurs) ou de l’interactionnisme (qui met en avant la contribution des individus et des groupes sociaux à la construction des institutions) sont très présentes parmi les 23 contributions. Néanmoins, de nombreuses contributions se revendiquent du paradigme holiste et l’ensemble des travaux relie les phénomènes observés au niveau microsociologique à des enjeux sociaux et économiques macrosociologiques.  

 

Une multiplicité de programmes théoriques.

 

Dans la conclusion de l’ouvrage, William Gasparini, citant Kuhn et Lakatos, oppose paradigmes et programmes théoriques. Par paradigmes, le premier faisait référence à des principes et des valeurs qui confèrent la qualité de science et qui donnent lieu à des modèles. Par programmes théoriques, le second désignait les réponses qu’une discipline formule aux questions qu’elle se pose dans un contexte donné. Si les paradigmes ont pour scène le monde académique, les programmes théoriques se déploient dans un univers social plus large. Les 23 contributions de l’ouvrage parcoureraient ainsi plusieurs programmes théoriques qui s’échelonnent entre les deux pôles objectiviste et subjectiviste et les deux échelles micro et macro et qui proposent  des tentatives de dépassement des oppositions méthodologiques et paradigmatiques.

 

D’abord, on note une tentative de repenser les échelles d’analyse. La plupart des contributions combinent une observation au niveau microsociologique avec une analyse au niveau marco. Par exemple, dans le chapitre 15, Dominique Glaymann propose une démarche microsociologique de type compréhensif portant sur le travail en intérim. Mais l’objectif n’est pas de « comprendre le sens que les individus (intérimaires et employeurs) donnent à leurs actes» (p. 222) mais de s’interroger sur les mutations du système productif et les formes de légitimation et d’élargissement du recours à l’intérim (de la part des entreprises mais aussi des salariés). C’est l’intériorisation et la naturalisation des contraintes sociales qui aboutissent à l’interprétation par les individus de leur trajectoire en termes de choix et de stratégie. Dans le chapitre 16, Mihaï Gheorghiu et Frédéric Moatty s’intéressent au travail collectif en combinant démarche statistique et enquête qualitative. Ils montrent ainsi qu’en dehors des effets de la taille de l’entreprise et des transformations de l’organisation et de la rationalisation du travail, les trajectoires des individus et leurs dispositions ainsi que leur place dans la division du travail influent sur leur rapport au travail collectif, qui ne peut pas s’analyser seulement en termes d’interactions. Dans le chapitre 17, Pierre Stéfanon analyse les relations entre intérimaires et salariés permanents en interrogeant la notion de concurrence pour montrer que l’enjeu ne se limite pas aux stratégies déployées par les premiers pour garder leur emploi et par les seconds pour résister à l’intensification du travail. Ces stratégies ne se comprennent qu’à la lumières des transformations du travail, qu’il s’agisse de la généralisation de l’organisation de la production en flux tendu ou d’une division du travail qui oppose de plus en plus fortement salariés précaires et salariés permanents tout en délégant aux second une fonction de contrôle social sur les premiers. Mais dans le chapitre 18, c’est le niveau méso que Frédéric Rey présente comme particulièrement pertinent dans l’’étude du « local » comme nouveau lieu de régulation politique, économique et sociale. Dans un contexte de décentralisation administrative, de crise du syndicalisme et de recomposition des stratégies syndicales locales, de développement, en rapport avec la mondialisation économique, de réseaux locaux de production, il s’agit de développer les analyses au niveau mésosociologique, rompant ainsi la dichotomie micro-macro.

 

Un certain nombre de contributions témoignent d’une tentative de réévaluer la place des acteurs dans les dynamiques sociales. Les chapitres 2 et 3 proposent par exemple de penser, à partir de la subjectivité des acteurs, le travail comme un bien collectif. Michel Forestier montre que les recherches sur la qualité de vie au travail ne relèvent pas seulement d’une vision individualisante du social centrée sur les subjectivités individuelles : elles introduisent dans les modes d’évaluation économique du travail une dimension humaine tout en permettant aux acteurs de définir collectivement les critères de qualité. Danièle Linhart propose de penser, à partir de la subjectivité des acteurs et notamment du sentiment d’injustice et du don de soi, le travail comme le lieu d’un rapport altruiste à la société envisagée comme ensemble d’individus interdépendants. Les chapitres 10 et 11 réhabilitent les acteurs. Olivier Cousin se demande si le constat d’une « quasi disparition des acteurs » (p. 149) ne s’expliquerait pas par le fait que nous serions « prisonniers du modèle [taylorien], ce qui nous conduirait à ne pas accorder suffisamment de place aux logiques d’action présentes ». En effet, le monopole exercé sur la figure de l’acteur du mouvement ouvrier défini comme mouvement social (dans la sociologie tourainienne) « rend pratiquement dérisoires toutes formes d’actions sociales qui s’en écartent » (p. 149), consistant en fait dans la négociation et la résistance individuelle ou collective, voire dans des formes de retrait. Pour lui, « la logique même du mouvement social n’a pas disparu » (p. 149), mais elle s’incarne dans de nouvelles questions : genre, ethnicité, environnement, identité, migration, dans lesquelles le travail, qui a perdu sa centralité dans nos sociétés, est « une des scènes où sont débattus ces problèmes » (p. 149). François Aballéa montre comment la sociologie des groupes professionnels, qui renouvelle, dans le contexte des transformations postfordistes de l’économie, la sociologie des professions, redonne une place à une approche plus dynamique et processuelle de la formation des groupes professionnels en s’appuyant sur une conception renouvelée de la professionnalité par opposition à la simple qualification. Dans le chapitre 7, Marnix Dressen et Arnaud Mias, à travers l’analyse de la mise en place progressive d’une régulation collective du métier de coursier, montrent que les initiatives des acteurs sociaux ne sont pas seulement une adaptation aux contraintes. Les actions et les interactions « sont constructrices des institutions » et « façonnent l’environnement dans lequel agissent les acteurs » (p. 103).

 

D’autres contributions se proposent d’essayer de complexifier les paradigmes en refusant une coupure trop tranchée. Dans le chapitre 5, Fabienne Berton se demande comment appréhender les individus dans les études longitudinales sur les trajectoires de mobilité, qui obligent à aborder ensemble action individuelle et déterminismes sociaux. Les solutions semblent se trouver sur côté du pragmatisme et du sociocognitivisme, ainsi que dans les recherches sur le processus de décision : les échelles de préférence ne précédent pas le choix mais se construisent à travers les processus de décision, qui sont fortement liés aux contextes. Dans le chapitre 8, Marie-Christine Le Floch tente de faire l’articulation entre division sociale et division morale du travail, un concept né le l’interactionnisme américain (l’auteur cite les travaux de Hughes). Le rejet du sale boulot, analysé comme « un levier de valorisation ou de protection professionnelle » (p. 115), qui s’exprime dans des « logiques sociales interactives » (p. 115) qui en font le lot des « perdants », peut-il se comprendre en rapport avec les logiques macro-sociales de division du travail ? La question de la qualification (qui désigne « un rapport social, un processus de production et de reconnaissance des aptitudes » (p. 115) permet de résoudre le problème parce qu’elle renvoie à la fois à des « logiques techniques, sociales et de prestige » (p. 116) donc à la question du capital symbolique et de sa détention. Dans le chapitre 9, Jean-Pierre Durand vient démontrer que la sociologie interactionniste ne se réduit pas, contrairement à l’interprétation qui en est faite dans de nombreux travaux, à la saisie des interactions au niveau micro et renvoie à un ordre social global, quand bien même l’articulation des deux niveaux ne serait pas toujours clairement explicitée dans les travaux de ses fondateurs. Dans le chapitre 12, Elodie Segal propose de sortir de l’opposition entre substantialisme et relativisme dans l’analyse de la mobilisation des travailleurs à partir des notions de « compétence » et de « savoir être », en insistant sur l’importance d’une prise en compte conjointe des composantes technique et organisationnelle du poste et des conditions techniques et économiques d’une société ainsi que de l’importance du jugement de valeur porté sur les compétences par les groupes sociaux. Il s’agit ainsi de montrer que les compétences ne sont pas des qualités individuelles et innées mais des constructions liées à l’organisation sociale globale et à celle de l’entreprise.

 

Enfin, un certain nombre de contributions ont ceci d’intéressant qu’elles proposent, à partir d’analyses microsociologiques, une déconstruction des catégories de l’économie capitaliste. Dans le chapitre 1, Rachid Bouchareb propose de faire apparaître les « médiations non apparentes qui façonnent les comportements au travail » dans la description d’un nouveau « régime d’auto-emploi sous contrainte » (p. 22) qualifiant l’apparition, dans les années 1990, de petites entreprises fondées par d’anciens cadres salariés (licenciés après 40 ans notamment) et destinées à fournir des services. Loin de procurer une indépendance professionnelle, ce mode d’emploi consisterait en une forme d’« auto-exploitation » (p. 25). Dans le chapitre 4, Lionel Jacquot pose la question de savoir si l’appropriation individuelle et collective du travail à partir de la mobilisation de la subjectivité des acteurs « recouvre […] une capacité critique suffisante  qui puisse engendrer les conditions et les formes dans lesquelles une véritable politique du travail naîtrait au sein d’un collectif » (p. 55). Ce qui est appelé « politique du travail » renvoie à « un pouvoir politique des travailleurs faisant du travail le lieu d’une critique et d’une transformation de la reproduction du capital. En cela l’acteur au travail est politique, non seulement par les micro-décisions de ses conduites au quotidien, des visions du monde social et dans un certain nombre de position des choix partisans qui sont les siens, mais aussi parce qu’il s’allie et se lie à d’autres pour résister à la logique gestionnaire et l’hégémonie managériale, pour s’approprier les modalités de production, pour mieux lutter pour l’ « appropriation des atomes du temps » (p. 56). Dans le chapitre 6, Guillaume Tiffon montre que l’opposition micro-macro ne renvoie pas à l’opposition individualisme/holisme mais à « une dialectique entre situationnel et structurel ». L’analyse de la situation typique des clients qui font la queue dans un fastfood permet d’articuler le comportement du consommateur et l’analyse de la structure de l’économie capitaliste. La procédure de consommation fait l’objet d’un apprentissage qui vient plier les consommateurs, autant que les salariés, aux règles de productions de la plus value, permettant de parler d’exploitation du client.

 

Si ces dernières contributions nous ont particulièrement intéressée, c’est qu’elles soulèvent une question importante. La prise en compte de la subjectivité des acteurs et de leur participation, malgré les contraintes, à la construction de leur monde, ne risque-t-elle pas d’occulter une question essentielle : les contraintes elles-mêmes ne sont-elles pas des constructions, que la sociologie du travail doit précisément se donner pour tâche d’analyser pour permettre aux acteurs non seulement de les contourner mais aussi de les critiquer ? S’il est vrai qu’il y a une certaine convergence dans les 23 contributions autour de la nécessité de dépasser des dichotomies théoriques stériles, la réponse donnée par les auteurs à la question que nous posons ici est loin d’être unanime.

 

Nada Chaar

 

Sur le même sujet, voir aussi: Erbès-Seguin Sabine, La sociologie du travail, La Découverte, 2010

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Commentaires : 3
  • #1

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    When you feel hurt and your tears are gonna to drop. Please look up and have a look at the sky once belongs to us. If the sky is still vast,clouds are still clear, you shall not cry because my leave doesn't take away the world that belongs to you.Remember, the brick walls are there for a reason. The brick walls are not there to keep us out. The brick walls are there to give us a chance to show how badly we want someting. Because the brick walls are there to stop the people who don't want it badly enough. They're there to stop the other people. dcyh000061006

  • #2

    Juicer Review (vendredi, 12 avril 2013 12:09)

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  • #3

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