Enseignant(e) stagiaire dans l'Éducation nationale : ce qui doit changer !

 

            Le Conseil d’Etat a annulé dans un arrêt du 1er juin 2012 les décrets Chatel, dit de la Masterisation, portant sur la formation des enseignants. La réforme Chatel est désormais en sursit et c’est une promesse de l’actuel gouvernement de modifier ce dispositif.  Depuis sa mise en place, à la rentrée 2010, cette réforme a suscité d’importantes protestations notamment de la part du collectif Stagiaire impossible1. En 2011, ce collectif recueillait les témoignages de 165 stagiaires dans un Livre noir2. En particulier, les nouvelles modalités de stage ont conduit à mettre les stagiaires en responsabilité devant les élèves, non plus dans le cadre d’un mi-temps, mais à plein temps. Le rapport de la Cour des Comptes de février 20123 souligne que c’est principalement pour des considérations d’économies budgétaires que cette décision a été prise. De même, la formation s’est trouvée considérablement allégée, ne correspondant plus à un mi-temps, mais à un tiers-temps relégué en dehors des heures de service des enseignants stagiaires.

            Ma situation professionnelle, d’enseignante stagiaire en philosophie durant l’année scolaire 2011-2012, m’a permis de mener en tant que sociologue une étude en situation d’observation participante des nouvelles modalités de stage des enseignants du secondaire appliquées depuis 2010 dans l'Éducation nationale. Cette étude m’a permis de déceler un certain nombre de points problématiques que cet article vise à expliciter.

 

Ce qui doit changer dans les modalités de formation :

 

            Le dispositif de formation mis en place dans le cadre de la réforme Chatel et tel qu’il va être reconduit encore à la rentrée 2012 présente un certain nombre d’aspects problématiques.

 

Une formation de pré-rentrée à la charge des stagiaires :

 

            La circulaire de la rentrée 2012 prévoit un accueil des stagiaires avant la rentrée « d'une durée de cinq jours et destiné aux stagiaires volontaires ». Mes observations de l’année dernière m’ont conduit à constater que les stagiaires étaient « invités » à une formation organisée par le rectorat : au moins est-ce ainsi que cela s’est déroulé dans l’académie où j’ai effectuée mes observations.

            Or la plupart des stagiaires semblaient ignorer que cette formation n’était pas obligatoire, mais surtout ce qui signifiait « invité » et non pas « convoqué ». La différence tient au fait que le stagiaire n’est pas payé et que tous les frais – trajets, logement et déplacement – sont à sa charge.

 

Une formation inadaptée et qui augmente la charge de travail :

 

            La formation tel qu’elle a été prévue dans le cadre de la réforme Chatel prévoyait une charge de travail accrue en moyenne de 6h par semaines par rapport à un enseignant titulaire. La Cour des comptes, toujours dans son rapport de février 2012, souligne là aussi, que ce choix qui permettait des économies, a été pris au risque d’augmenter les difficultés des stagiaires enseignants qui en début de carrière ne possèdent pas de cours prêts. En outre, ce même rapport souligne l’insuffisance de la formation « tenue de classe » destinée à aider le stagiaire à faire face aux problèmes de discipline alors même qu’il s’agissait d’un des deux axes de prioritaire en matière de formation décidé par le Ministre.

            Mes observations m’ont conduit à constater que la plupart des formations auquel j’ai pu assister ont été prévues dans l’urgence en juin 2011. Les stagiaires avaient l’air peu satisfaits de ces formations qu’ils ne trouvaient pas suffisamment ajustés aux problèmes concrets qui se posaient dans leur pratique professionnelle.

            Les modalités de la rentrée 2012 prévoient une décharge de service de 3h pour les stagiaires : il n’en reste pas moins que leur surcharge de travail par rapport à un enseignant titulaire demeure de 3h.

 

Des conditions de stage et un accueil pas toujours à la hauteur

 

            Le rapport de la Cour des comptes souligne un certain nombre de difficultés auxquelles ont pu être confrontés d’emblée les enseignants stagiaires : plusieurs niveaux, service dans plusieurs établissements, classes difficiles, tuteur dans un autre établissement…

            J’ai pu constater également ces difficultés. J’ai été affectée avec la responsabilité de l’ensemble des sections technologiques de l’établissement (trois classes): ce qui m’a en outre conduit à avoir un nombre plus importants d’élèves que mes collègues chevronnés – soit six classes en tout et près de 170 élèves. Je n’ai pas été prévenue que deux classes étaient organisées depuis un an en plan de classe par leurs professeurs principaux. Il ne m’a pas été indiqué non plus quels étaient les outils de gestion de classe mis en place dans l’établissement et comment intervenir en lien avec le conseiller principal d’éducation.

Les conditions de stage peuvent être d’autant plus perturbantes pour le stagiaire que bien que le rectorat de mon académie ait pris soin d’affecter les stagiaires dans des établissements réputés calmes, j’ai eu à faire face au meurtre d’un de mes élèves devant le parking du lycée et à l’inculpation de deux autres de mes élèves dans le cadre de cette affaire. 

            De ce point de vue, il pourrait être souhaitable que les établissements se dotent d’outils d’accueil des nouveaux enseignants – en particulier stagiaires – peut être en mettant en place « une charte de bon accueil des stagiaires ». 

 

Des modalités d’évaluation discutables :

 

Le « tuteur » : le problème de la confusion entre conseil et évaluation

 

            Le nouveau dispositif de stage accorde une place accrue au tuteur. Celui-ci est un enseignant expérimenté choisi pour effectuer un « compagnonnage » auprès du stagiaire. Chacun doit assister aux cours de l’autre durant une partie de l’année. La notion de compagnonnage évoque un type de formation traditionnelle basée sur l’expérience acquise par la pratique.

           Néanmoins, l’Inspection générale souligne elle-même dans deux rapports (avril4et juillet 20115) les problèmes posés par ce mode de fonctionnement. Elle met en relief le danger d’enfermer le stagiaire et le tuteur dans une relation  de face à face où un type de pratique professionnelle serait érigé en dogme et semblerait plus favorable à une prise en charge plus collective du stagiaire. De même, un second problème se pose lorsque celui qui est là pour conseiller joue également un rôle dans l’évaluation. En effet, le tuteur remplit le livret de compétences et produit un rapport sur la pratique du stagiaire.

            Mes observations confirment les problèmes soulignés ci-dessus. En effet, dans mon cas, mon premier tuteur a été démis dès le mois de novembre pour avoir outrepassé ses fonctions. Un autre exemple: mon second tuteur ne m’a pas validé la compétence « maîtrise de la langue française pour enseigner et communiquer » sans apporter de justification. Ce jugement peut en effet surprendre : j’ai enseigné à l’université, publié plusieurs ouvrages, effectué de nombreuses interventions dans un cadre universitaire ou auprès du grand public…

 

Objectivation et subjectivité dans l’évaluation : le problème du pouvoir discrétionnaire

 

            L’évaluation fait intervenir par ailleurs d’autres acteurs : le Chef d’établissement et l’Inspecteur pédagogique. C’est ce dernier qui a un poids prépondérant. L’évaluation s’appuie conjointement sur un rapport et sur une grille de compétences.

            Le livret de compétence apparaît comme un instrument technocratique visant à objectiver l’évaluation du stagiaire. L’évaluation par compétences aussi bien des enseignants que des stagiaires fait l’objet de vives critiques, au moins de la part de certaines organisations syndicales. Mes observations m’ont conduit à remarquer qu’indépendamment du caractère controversé de l’évaluation par compétences, il demeure difficile pour le stagiaire de  s’appuyer sur des éléments d’objectivation à travers le livret de compétence quand bien même ce dernier est un élément de son évaluation. 

            En effet, lorsque j’ai demandé à mon proviseur de justifier des décisions portant sur des items, les réponses ont consisté dans les termes suivants : « c’est assez subjectif », « c’est un ressenti »…. Pour ce qui est de l’Inspection, à une évaluation par compétence, on m’a opposé une évaluation reposant sur une « observation », sur une « expérience »…mais qui ne pouvait s’objectiver dans le cadre de la grille de compétence. Mon dossier comporte même une compétence en informatique présentée comme non-validée alors que j’en avais été dispensée.

            Ainsi, cette grille, qui a une valeur juridique d’évaluation, puisque c’est un document officiel, ne m’a pas semblé pouvoir être opposée aux évaluateurs pour tenter de limiter le caractère discrétionnaire de l’évaluation.

           

Un item discutable : « Agir en fonctionnaire de l’Etat »

 

            C'est la première des dix compétences évaluées. On se souvient qu’en juin 2010, une partie du jury de l’agrégation externe de philosophie avait menacé de démissionner face à l’introduction d’une épreuve portant sur cette compétence lors des concours et exposé ses raisons dans une tribune publiée dans Libération6.

La validation de cette compétence, introduite en 2006 dans le référentiel d'évaluation des enseignants stagiaires ne va pas sans entraîner des difficultés. On peut citer deux exemples possibles. Prenons le cas des militants anarcho-syndicalistes de la CNT, il faut attendre un arrêt de la cour de cassation de 2010, pour que celle-ci statue, pour le privé, que le fait de prôner l'abolition de l'Etat ou l'action directe n'est pas contraire aux valeurs républicaines. Qu'en serait-il pour le Conseil d'Etat ? Par ailleurs, le droit administratif ne reconnaît que le droit de désobéissance à un ordre manifestement illégal. Faut-il en déduire, par exemple, que les enseignants qui refusent de remplir le livret de compétence ou qui refusent le fichage à l'école sous la forme de « Base élèves » n'agissent pas en fonctionnaire de l'Etat de manière éthique et responsable ?

            Dans mon cas, sans qu’il y ait de justifications dans mon dossier, cette compétence n’a pas été validée par l’Inspection et ma compétence en la matière a été présentée comme problématique par mon Proviseur. Ces deux points m’ont paru d’autant plus surprenants que je suis déjà fonctionnaire dans un autre Ministère depuis 2003 et que jamais il ne m’avait été fait de reproches sur ce point.

 

            Pour terminer, j’aurai l’opportunité de pouvoir poursuivre cette étude en situation d’observation participante lors de la rentrée 2012 car un renouvellement de mon année de stage a été prononcé (décision relativement rare, même si depuis les nouvelles modalités de stage, il semble qu’on ait assisté à une augmentation sensible des propositions de renouvellement). Il faut néanmoins savoir que depuis au moins trois ans le Ministère de l’Education nationale a pris la décision que le stagiaire doit être renouvelé dans la même académie, ce qui le conduit à devoir, contrairement à ce qui se passait auparavant, être évalué par le même Inspecteur, ce qui peut parfois s’avérer problématique. En outre, la saisie des vœux dans l’académie où j’ai été affectée a eu lieu entre le 18 juillet à 12h et le 19 juillet à 12h et l’affectation définitive annoncée donc après le 20 juillet….On imagine ainsi les difficultés d’organisation que supposent un déménagement en un mois.

 

Irène Pereira

 

Sociologue

GSPM/EHESS

 

Militante à Sud Education.

 

 

Autres documents :

 

APEN- Kit de survie des stagiaires : http://apen76.fr/KITS_de_SURVIE_STATUTS/kit_de_survie_STAGIAIRES_NEO-TITULAIRE_EN.html

Dejours Christophe, L’évaluation du travail à l’épreuve du réel, Paris, INRA, 2003.

Enquête IPSOS (2010-2011) – Commandée par le gouvernement :

http://www.ipsos.fr/ipsos-loyalty/actualites/2011-08-29-education-nationale-stagiaires-20102011-sont-globalement-satisfa

Enquête précarité de l’APEN, comprenant un volet stagiaire :

http://www.apen76.fr/spip/spip.php?article2422

Forum néo-profs : http://www.neoprofs.org/forum

Liste des textes réglementaires sur la Masterisation : http://www.sauvonsluniversite.com/spip.php?article2847

Rapport DGRH – novembre 2010 :

http://www.sauvonsluniversite.com/IMG/pdf/men-stagiaires.pdf

Le Roy Angelique, Professeure de philosophie, « Une résistance éthique contre l’évaluation », Le Monde, 02/07/2010. Disponible sur :

http://www.lemonde.fr/idees/article/2010/07/02/une-resistance-ethique-contre-l-evaluation_1382150_3232.html

Le Roy Angelique, A l'école des compétences, Paris, La Découverte, 2010.

 

 

Premier compte-rendu scientifique de l’enquête sur la situation des enseignants stagiaires :

 

Colloque scientifique et syndical : « La place des rapports hiérarchiques dans la fonction publique. L’exemple du secteur public » (Octobre 2012)

 

en collaboration avec Nada Chaar, doctorante au CURAPP, auteure d’une enquête par questionnaire sur l’entrée dans le métier.

 

Sur la question de la hiérarchie dans la fonction publique :

http://www.sudeducation.org/-Anti-hierarchie-.html

  • Questionnaire hiérarchie

  • Livre noir de la hiérarchie

  • Comment fonctionne la hiérarchie ?

  • Fiche harcèlement moral individuel

 

Pour compléter sur la transformation des modes de gestion dans le public et les résistances à ces transformations :

Irène Pereira, Les travailleurs de la culture en lutte – le syndicalisme d’action directe face aux transformations de l’Etat et du capitalisme dans le secteur culturel, Paris, Éditions D’ores et déjà, 2010.

 

1 http://www.stagiaireimpossible.org/

2 « Non, je ne suis pas un stagiaire heureux ». Disponible sur : http://www.stagiaireimpossible.org/pages/Non,-je-ne-suis-pas-un-stagiaire-heureux

3 Rapport du 08 février 2012. Disponible sur : http://www.ccomptes.fr/fr/CC/Theme-296.html

4 Disponible sur : http://cache.media.education.gouv.fr/file/2011/57/3/2011-045-IGEN-IGAENR_215573.pdf

5 Disponible sur : http://cache.media.education.gouv.fr/file/2011/52/6/2011-093_215526.pdf

6 Disponible sur : http://www.sauvonsluniversite.com/spip.php?article3853 . L’APPEP (principale association des professeurs de philosophie) s’est émue dans un communiqué de l’introduction de cette épreuve : http://www.appep.net/actu/Motion%20_Agir_en_fonctionnaire.pdf. La protestation face à l’introduction de cette épreuve a en outre donné lieu à la signature d’une pétition par plus de 5000 personnes.   

 

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Commentaires : 2
  • #1

    claudine (lundi, 07 janvier 2013 15:32)

    De nombreux excès de pouvoir ne sont pas énoncés par les stagiaires qui doivent être évalués par la hiérarchie.
    Le rôle du chef d'établissement a son poids : il devait être le recruteur et l'instance d'évaluation à la rentrée 2011. La tendance manageriale s'est exercée à fond mais par anticipation. Entretien d'embauche le jour de la rentrée !!!
    La hiérarchie soutient les siens - le recteur ne veut pas dédire un avis contestable émis par un chef d'établissement -- Il faut être super-stagiaire pour résister.
    On demande au stagiaire de réussir là où les titulaires échouent depuis des années : la hiérarchie met le stagiaire en situation d'échec -
    Eviter l'enseignement.

  • #2

    Lucien (samedi, 13 avril 2013 17:58)

    Je vous conseille le forum de profs ruedesprofs pour développer et débattre de cela. Il est disponible sur http://www.ruedesprofs.com