Petit cours de philosophie pragmatiste

  

 

 La philosophie désigne étymologiquement l’amour de la sagesse, à savoir la recherche d’un savoir pratique. Or ce savoir peut être compris de deux manières complémentaires. Il s’agit d’un savoir pratique: comment agir dans la vie ? C’est-à-dire d’un savoir permettant d’orienter notre pratique. Mais ce savoir pratique peut-être lui-même issue de l’expérience empirique, de la pratique. La philosophie désigne alors le savoir acquis à partir des conséquences pratiques de nos actions. Il est alors possible de dégager les hypothèses philosophiques qui constituent le sous-bassement de ces conséquences pratiques. C’est ce qu’effectue la philosophie pragmatiste.

 


 

I- La morale et le bonheur

 

La morale constitue cette partie de la philosophie qui s’interroge sur la manière dont je dois agir. La notion de “devoir” est ambivalente. Dans le cas du pragmatisme, elle désigne des “impératifs pragmatiques” (Kant): quels moyens dois-je mettre en oeuvre si je veux atteindre le bien-être collectif ? Il s’agit plus généralement d’impératifs hypothétiques: “si je veux obtenir tel résultat (le bien-être social), alors je dois procéder de telle manière...“. Il sont hypothétiques car ils consistent à raisonner à partir des conséquences de l’action. On se fixe un but et on trouve les conditions de possibilité techniques de sa réalisation.

Cette capacité à agir de manière à atteindre le bien-être collectif, qui est une vertu politique, Aristote l’appelle la prudence (phronesis). Elle ne nous permet pas de décider d’établir des principes absolus, car l’action nécessite de prendre en compte des circonstances qui sont changeantes. La phronesis suppose donc d’être capable d’établir la règle qui est la mieux adaptée aux circonstances. Cette règle n’est pas liée à la recherche du plaisir et à l’évitement de la souffrance puisque, nous dit Aristote, l’être humain qui prend appui sur cela pour établir ce qui est bon ou mauvais risque au contraire de voir ses capacités de réflexion inhibées par la peur de la souffrance ou au contraire la recherche du plaisir.


 

II- Le désir et la liberté


La liberté semble renvoyer tout d’abord à une spontanéité immédiate du sujet qui est mu par ses désirs. Je suis libre, je fais ce que je désire. Mais la spontanéité naturelle n’est pas celle d’un sujet individuel, mais d’un être social. Sa réalisation la plus complète a donc sa condition de possibilité dans la vie sociale. Il appartient à l’organisation politique d’établir la vie sociale la plus à même de rendre possible la plus grande réalisation possible de liberté collective et individuelle. Ce régime politique est la démocratie. Il est en effet le régime dans lequel chacun commande et obéit. C’est-à-dire que dans la démocratie, chacun participe à l’élaboration de la loi et affirme donc sa liberté comme autonomie.


 

III- Le travail, l’art et la technique


Ce qui constitue la condition de possibilité de passage de la physique à la vie sociale, de la lutte individuelle pour l’existence à la solidarité, c’est le travail. La force de travail est cette tendance naturelle qui est la condition de la plasticité de la nature humaine et qui conduit à ce que l’être humain ne soit pas déterminé comme dans l’instinct. L’activité humaine de satisfaction des besoins vitaux est ce qui rend possible la survie en l’adaptant aux diverses formes qu’elle peut prendre en fonction du milieu. Cette activité met en oeuvre des outils qui prolongent le corps humain. L’outil est ce par quoi l’instinct se transforme en intelligence. C’est à travers la fabrication et l’utilisation d’outil que l’être humain développe son intelligence.  


IV- La société et la politique


Les relations de travail constituent la base du lien social puisque le travail est constitutif d’une solidarité morale. Mais le travail est également générateur de rapports sociaux inégalitaires. La politique est l’action qui tente d’organiser le fonctionnement de la société de la manière la plus juste.


V- Le sujet, la raison et le réel


Le sujet est animé par une force vitale. Cette force vitale est confrontée à la réalité au sein de laquelle elle doit assurer sa survie. Pour assurer sa survie, elle est conduite à expérimenter des hypothèses en en testant les résultats par rapport à leurs conséquences pratiques. Cette expérimentation permet seulement de tirer des règles non pas absolues, mais probables. Les règles du raisonnement sont un ensemble de règles vraisembables. La vérité constitue la limite idéale de l’enquête.


 

Lexique pragmatiste:


Bonheur et devoir: La recherche de ce qui est bon pour l’individu et l’altruisme que suppose le maintien de la vie sociale ne s’opposent pas. L’être humain trouve la condition de possibilité de sa survie dans la vie sociale. Ce qui est bon pour l’individu n’est pas ce qui augmente son plaisir, mais ce qui lui permet d’assurer sa survie et au-delà d’augmenter sa puissance d’agir.


Conscience: La conscience est le produit de l’évolution naturelle. Elle a donc une fonction d’adaptation du sujet aux conditions extérieures. Les contenus de conscience ne sont pas des états, mais un flux continu, un courant de conscience.


Désir: Le désir est la forme que prend une pulsion dont le sujet a une représentation consciente sous forme de but. Néanmoins, comment expliquer la variabilité du désir alors que l’instinct posséderait un caractère immuable qui confine au mécanisme? La tendance vitale qui constitue le fond du désir humain ne doit donc pas avoir l’immuabilité de l’instinct. Cette tendance, certains auteurs l’ont appelée la perfectibilité: elle est une tendance naturelle qui peut être infléchie par les circonstances liées à l’expérience sensible et pratique du sujet.


Droit: Le droit est en continuité avec la force, mais ne s’y réduit pas. Il est le produit de la vie sociale. Les règles de la vie sociale ne sont pas les mêmes que celles de la lutte individuelle du plus apte pour la survie. La vie sociale suppose, pour se maintenir, des relations de solidarité.  


Inconscient: L’inconscient renvoie à la force vitale - instinct ou pulsion - qui pousse le sujet à agir d’une certaine manière déterminée.


Illusion (art, religion): L’illusion semble constituer un besoin psychologique nécessaire à la survie mentale de l’individu. Le sujet recherche du sens, de la signification, même là où il n’y en a pas en soi. Cette notion de sens est ambivalente: elle peut désigner soit ce qui une utilité pratique - ce qui sert -, soit ce qui serait l’expression d’une fin fixée par une intelligence. D’un point de vue pragmatiste, ce qui a du sens, c’est ce qui m’est utile, ce qui me sert. Mais il est anthropocentrique d’affirmer que le monde a été crée pour l’utilité humaine. L’hypothèse pragmatiste consiste à supposer non pas tant que le vrai est l’utile, mais qu’il y a une utilité de la vérité.


Liberté: La liberté trouve sa première expression dans la spontanéité naturelle du sujet: je me sens libre lorsque j’agis comme je le désire. Néanmoins, la vie sociale conduit à infléchir la spontanéité naturelle de l’individu en conduisant à une définition sociale de la liberté: celle-ci consiste dans la puissance d’agir que rend possible la vie sociale. Il s’agit donc d’une définition politique de la liberté. Un régime politique qui est libre est celui qui augmente la puissance d’agir de chacun de ses membres par la solidarité qu’il trouve avec les autres membres de la société.


Politique: La politique est un art de la prudence qui vise à la prise de décision juste. Celle-ci consiste à maintenir la survie de la société en fonction des circonstances. Elle ne peut prendre qu’une forme démocratique dans la mesure où les règles qui sont produites ne peuvent l’être le plus adéquatement possible que dans le cadre d’une enquête collective.


Société: L’être humain est un être social. Son individualité est constituée par la manière dont sa spontanéité vitale est modelée par l’ensemble des rapports et des relations sociales.


Technique: La technique est conçue en continuité avec la nature, elle prolonge la nature et est issue de l’expérimentation vitale permettant d’assurer la survie. L’intelligence est alors cette capacité qu’a l’être humain de fabriquer des techniques qui permettent de mettre en oeuvre des moyens qui permettent d’atteindre la plus adéquatement possible une fin.


Travail: La force vitale qui tend à la satisfaction des besoins vitaux dans le cas de l’être humain possède une plasticité qui lui permet de mettre en oeuvre des moyens et de tendre vers des objets différents rendant possible la réalisation de la survie ou même d’en produire de nouveaux. La force vitale, qui se traduit par le travail, possède la dimension créatrice de la nature. Elle est productrice de nouveauté.


Vérité: La vérité est la limite idéale de l’enquête. L’établissement de la vérité passe par une processus d’enquête pratique. La certitude est rompue par une situation qui provoque l’irritation du doute. Elle conduit à la formulation d’un problème. La résolution du problème suppose la formulation d’hypothèses qui sont testées. Cette enquête est collective: elle conduit à ce que la recherche d’une solution au problème prenne la forme de justifications publiques. Il est nécessaire de distinguer le fait qu’une hypothèse soit justifiée relativement à une situation et à un public et la vérité, qui serait l’adéquation idéale de cette hypothèse à la réalité en soi.


Vivant: L’hypothèse pragmatiste consiste à considérer la totalité comme une grande totalité vivante. Les actions des vivants sont orientées selon une finalité propre qui est la recherche de leur survie. Cette finalité est présente au niveau de la totalité et chaque individuation de la totalité.  

 

 

Irène Pereira

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