Chateauraynaud Francis, Argumenter dans un champ de forces

Essai de balistique sociologique

Editions PETRA, 2011, 480 p., 32 euros


 

            L’ouvrage de Francis Chateauraynaud, Argumenter dans un champ de forces, a pour objet la sociologie des controverses au sein des mobilisations sociales. L’auteur revient ici sur une problématique qui traverse son œuvre depuis son premier ouvrage[1], il s’agit de l’articulation entre épreuves de force et de légitimité. La notion de « champ de force » n’est pas bien sûre sans évoquer celle de champ présente dans la sociologie critique de Pierre Bourdieu. A un certain niveau, l’ouvrage peut être en effet lu comme une tentative d’articuler une sociologie pragmatique de l’argumentation et une sociologie critique s’intéressant aux rapports de force.

            L’auteur aborde la question à partir de la notion de « portée des arguments ». Il s’intéresse à la manière dont les différents arguments qui peuvent être utilisés traversent le temps, l’espace et les milieux, et résistent ainsi aux épreuves de force qu’ils sont conduits à subir. La notion de « portée », de « champ de force » conduit l’auteur à filer tout le long de son ouvrage une métaphore militaire, celle de la « balistique ». La notion de « portée de l’argument » semble se situer ainsi pour l’auteur à l’articulation du sens et de la force. Le fait même de s’intéresser à la question de l’argumentation dans le cadre des mobilisations collectives tient au fait qu’il s’agit de terrains dans lesquels la conflictualité conduit à mettre en œuvre des épreuves de force et non pas seulement de légitimité.

            Francis Chateauraynaud déploie l’approche qu’il propose sur des terrains très divers qui lui permettent ainsi de développer les divers aspects de sa théorie. Ainsi l’auteur teste-t-il sa théorie sur des mobilisations sociales, ou bien sociétales portant en particulier sur des controverses écologiques ou sur les conséquences des progrès techniques… L’auteur n’hésite pas en outre, sur plusieurs aspects, à discuter d’autres théories en sociologie des controverses par rapport auxquelles il situe son propre positionnement.

L’auteur commence par expliciter des aspects des terrains dans lesquels se déploie son analyse: la multiplicité des formes de mobilisation, des critiques, des arguments, des acteurs et des arènes. Une des thèses qu’il avance est à cet égard l’existence d’une diversité des arènes de discussion où les épreuves de force sont plus ou moins puissantes: conversation, négociation, débat public… jusqu’à l’épreuve de force elle-même dans les mobilisations par exemple de rue. Après cela, l’auteur s’intéresse à la trajectoire des arguments. Si les arguments ont une portée et une trajectoire, ils ont également un porteur. La modélisation informatique des controverses conduit l’auteur à distinguer plusieurs phases : 1) l’émergence 2) la controverse 3) la dénonciation 4) la mobilisation politique 5) la normalisation 6) la relance.

Dans une seconde partie, l’auteur s’intéresse à la place de l’expertise dans les controverses. Cela le conduit à étudier la question de la détermination d’un fait « tangible » comme élément de preuve. La question de la portée des arguments ne peut être cependant détachée d’une prise en compte des milieux dans lesquels ils se déplacent et évoluent.

Enfin une troisième partie est consacrée aux épreuves futures et  aux épreuves globales. En effet, si les controverses sont étudiées à partir de la portée des arguments, se pose alors la question de leur portée future. Ce qui intéresse en particulier l’auteur ce sont « les angles du futur » qu’il est possible de tracer à partir d’une étude des controverses actuelles. Enfin, dans un contexte où les controverses se mondialisent, la notion de portée de l’argumentation se développe également comme une étude de la portée internationale des argumentations. L’enjeu tient entre autres dans les conditions de possibilité concrète d’une universalisation des arguments.

L’ouvrage de Francis Chateauraynaud présente, à travers la notion de « portée », une approche originale des controverses. A travers celle-ci, il s’agit de saisir les controverses à la fois dans leur déploiement temporel et spatial. Il est possible néanmoins de regretter peut-être que la question de la mesure de l’impact d’un argument, de ses dégâts ou de ses succès ne soit pas davantage thématisée, puisqu’il s’agit sans doute également d’une dimension de la notion de portée.

 

Irène Pereira



[1] Chateauraynaud Francis, La faute professionnelle, Paris, Métailié, 1991.

 

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Commentaires : 1
  • #1

    Best Juicer (vendredi, 03 mai 2013 19:26)

    This is an excellent write-up! Thanks for sharing!