Le pré-philosophique et le philosophique


 

- La philosophie comme étude des présupposés des discours ordinaires - 

 

 

            Pré-philosophique et philosophique sont-ils réellement distinguables ? Si oui, en quoi consiste cette distinction ?  

 

            Une première conception de la distinction entre pré-philosophique et philosophique repose sur le paradigme rationaliste de la rupture. Il s’agit d’effectuer une rupture avec les pré-notions du sens commun, pré-notions qui tiennent aux opinions reçues, à l’immédiateté de la sensibilité, ou encore aux illusions de la conscience immédiate. Le philosophique s’établirait sur de toutes autres présupposés que le pré-philosophique.   

 

            Néanmoins, il est possible d’analyser les rapports entre le pré-philosophique et le philosophique d’une tout autre manière. Ainsi, la philosophie peut apparaître comme la mise à jour des présupposés de nos discours et de nos croyances que nous n’explicitons pas habituellement et sur lesquels faute d’en avoir conscience, nous ne menons aucune interrogation.

 

            Ainsi, imaginons que l’on demande à un individu n’ayant pas eu de formation en philosophie, mais ayant une certaine clarté de raisonnement: “l’argent peut-il réaliser tous nos désirs” ? Il est probable qu’il puisse aisément arriver aux idées suivantes. L’argent nous permet de nous procurer un certain nombre de biens qui nous servent à subvenir à nos besoins vitaux ou même au-delà à réaliser des désirs superflus. En revanche, il ne nous permet pas de satisfaire certains désirs qui pourtant peuvent nous sembler essentiels. L’argent ne peut pas nous acheter une amitié ou un amour sincère. L’argent ne nous permet pas d’éviter la mort. Il ne nous permet pas également de devenir des savants ou des grands sportifs.

 

            La réflexion philosophique commence lorsque l’on cherche à comprendre sur quels présupposés s’établissent de telles opinions. Il est alors nécessaire d’en faire apparaître les conditions de possibilité. Que nous permet d’acquérir l’argent et à quelles conditions ? L’argent sert d’intermédiaire dans des échanges marchands. Ces échanges supposent donc l’existence d’au moins deux individus susceptibles de s’accorder sur le prix d’un bien dont l’un en possède la propriété. L’échange monétaire inclut donc au moins trois conditions: a) la maîtrise d’un individu sur un bien lui en permettant ainsi la cession  b) une possible quantification du bien c) un accord de volonté portant sur la cession et la quantification. Par conséquent, tous les désirs qui échappent à ces trois conditions de possibilité, échappent à une possible satisfaction par un échange monétaire. Il faut remarquer néanmoins que cette conceptualisation de l’argent s’effectue en admettant implicitement la théorie de l’échange monétaire de l’économie libérale, conception qui pourrait déjà faire l’objet d’une déconstruction.

            Ainsi, l’argent ne peut pas satisfaire les désirs portant sur des biens dont nul n’a la maîtrise c’est-à-dire de pouvoir physique sur la réalité considérée. Il n’est pas possible de ce fait de garantir la maîtrise sur les sentiments d’autrui ou sur des faits naturels qui échappent au pouvoir humain tels que la mort. Il n’est pas non plus possible de satisfaire des désirs dont l’objet apparaîtrait comme n’ayant pas une valeur quantifiable. Il n’est pas enfin possible d’obtenir avec de l’argent ce qui rencontre l’opposition de la volonté d’autrui.

 

            D’un point de vue philosophique, ces trois présupposés ne renvoient pas à des fondements identiques. Le premier s’appuie sur une impossibilité physique. Le second fait appel au fait qu’il existerait des valeurs qui seraient transcendantes aux désirs des individus. Le troisième suppose que derrière le consentement existerait une réalité métaphysique qui serait la volonté.

 

L’insistance sur le premier ou le troisième présupposé pourrait alors recouvrir l’opposition entre matérialisme et idéalisme. L’insistance sur le deuxième présupposé pourrait recouvrir l’opposition entre relativisme et valeur fondée sur la nature ou entre relativisme et valeur absolue fondée sur une transcendance spirituelle.

 

L’explicitation de ces trois présupposés conduit à montrer comment ce qui sous-tend philosophiquement l’opinion et les arguments selon lesquels l’argent ne peut pas réaliser tous les désirs recouvrent en réalité des présupposés philosophiques qui peuvent être tout à fait différents et qui peuvent même être incompatibles entre eux.   

 

 

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