Grammaire du pragmatisme

Qu’est-ce que le pragmatisme ?

 

- Une approche grammaticale -

 

            La perspective qui est ici abordée repose sur l’hypothèse selon laquelle la signification des théories philosophiques pour être comprise doit prendre en compte les rapports que les logiques philosophiques entretiennent les unes avec les autres. Pour le dire autrement, un courant philosophique ou la théorie d’un auteur ne peut pas être réellement comprise si l’on ne prend pas en compte les rapports d’opposition qu’elle entretient avec d’autres courants ou théories. Elle n’a pas de sens en soi ou du moins son sens ne peut pas pleinement être dégagé uniquement par une étude intrinsèque. Cela ne veut pas dire que cette signification ne peut être connue que par une étude historique des controverses. Ce n’est pas cela, mais plutôt par une étude de la logique philosophique générale d’une théorie et des rapports d’opposition qu’elle entretient avec d’autres logiques philosophiques.

 

            Si l’on suit cette hypothèse, dans le cas de la philosophie pragmatiste, il n’est possible de bien comprendre en quoi elle consiste que lorsque l’on saisit adéquatement ce qu’elle n’est pas, voire comment d’autres logiques philosophiques se sont construites contre elle.

            La logique pragmatiste ne rompt pas avec le sens commun, avec l’approche ordinaire. En cela, elle constitue un contraste avec deux autres approches. La première, c’est le rationalisme qui entend rompre avec l’immédiateté de la sensibilité et le finalisme utilitaire du sens pratique. La seconde est celle de la philosophie de la conscience dont le spiritualisme suppose de rompre avec la sensibilité de la matière vivante pour restreindre la finalité uniquement à l’esprit humain.

 

 

            La logique pragmatiste inclut l’être humain dans la communauté du vivant. Le vivant agit en fonction d’une finalité qui est d’assurer sa survie. C’est ce qu’on appellerait communément l’instinct de survie: la tendance à se maintenir en vie. Son activité est donc tournée vers cette utilité pratique: il fait ce qui lui est utile pour se maintenir. La base de cette activité pour les êtres humains est non pas tant l’économie au sens restreint que la vie quotidienne dans son ensemble.

 

Le pragmatisme se différencie néanmoins de l’utilitarisme. Dans ce dernier cas, l’individu cherche à assurer ses besoins vitaux. La marque d’un besoin est la souffrance qu’il engendre. L’utilitarisme suppose que ces besoins sont satisfaits lorsqu’il y a sensation de plaisir. L’activité humaine trouve donc son principe dans la passivité de la sensibilité.

 

            Dans le cas du pragmatisme, le plaisir n’est pas la marque en soi de la survie, mais il s’agit de la réussite de l’action, de son résultat. Ce n’est pas la sensation de souffrance, mais la confrontation à un problème pratique qui provoque l’expérimentation. Le problème n’existe que rapport à cette finalité qu’est la survie. La solution à ce problème n’est pas trouvée par un calcul rationnel, mais par l’expérience pratique, dans l’empirique.

 

            Un second point de différentiation est que le pragmatisme est un holisme et non un individualisme. La survie de l’individu est appréciée relativement à la survie du groupe. L’individu n’est pas en lutte contre les autres individus pour sa survie, mais dans un rapport de coopération avec les autres membres pour assurer sa survie dans son environnement naturel.

 

Pour l’objectivisme du rationalisme, la subjectivité est renvoyée dans l’illusion. Pour la philosophie de la conscience, la subjectivité a pour fin la recherche de sens en tant qu’elle renverraient à des valeurs qui orienteraient l’action humaine. Dans le cas du pragmatisme, faire une activité qui a du sens, cela signifie se livrer à une activité qui a une utilité pour soi, mais plus encore une activité qui a une utilité sociale, puisque l’individu est pensé en tant qu’être social.

 

            Il est ainsi possible de se demander si la dévalorisation du pragmatisme en philosophie au profit du rationalisme ou du spiritualisme ne correspond pas à une dévalorisation des procès de la pensée de la vie quotidienne et en définitive du bon sens des classes populaires et en particulier des “recettes de bonnes femmes”. Au contraire, la philosophie s’est attachée à valoriser le type de pensée au correspondant aux activités de l’homme de science ou de la contemplation religieuse.

 

            La finalité utilitaire du pragmatisme peut être enfin opposée à la finalité esthétique de l’action artistique. Celle-ci ne vise pas à produire un objet utile, mais un objet qui vise une valeur telle que la beauté ou d’une manière plus nietzschéenne, l’affirmation d’une perspective vitale singulière.

 

Annexe:

 

            Il serait ainsi possible de dire que:

 

- Le rapport au monde de l’homme du quotidien est: “A quoi cela peut-il me servir ?”, “Quel peut m’en être l’utilité dans ma vie de tous les jours ?”. C’est un rapport utilitaire. Le type d’explication qui est recherché est d’ordre fonctionnaliste: quel peut en être la fonction pour moi ?

 

- Le rapport au monde du marchand est le suivant: “Quel intérêt puis-je en tirer ? “Combien cela va-t-il me rapporter ?”. C’est un rapport intéressé.

 

(L’économie domestique serait alors une économie pragmatiste, tournée vers la vie quotidienne, tandis que l’économie politique basée sur l’échange marchand impliquerait le calcul, en particulier dans la détermination du prix, et donc une forme de rationalité intéressée).

 

- Le rapport au monde du scientifique: “Comment cela fonctionne-t-il ? Comment cela se réalise-t-il ?”. La question du “comment” est celle d’un mecanicisme qui a renoncé à la recherche des causes premières.

 

- Le rapport religieux au monde: “Quel sens cela a-t-il ? Quel but une intelligence supérieure a-t-elle assigné à mon existence et au monde ?”

 

            En définitif, il est possible de se demander si les différentes logiques philosophiques de la tradition occidentale ne justifient pas chacune un type de pensée correspondant à des activités sociales précises: l’expérimentation de la vie quotidienne, la rationalité scientifique, la méditation religieuse, le calcul marchand....

 

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