Epistémologie d’une sociologie des rapports sociaux et de leur articulation: Une approche pragmatiste


 

Ce texte propose une articulation entre un matérialisme pragmatiste et la sociologie de l’articulation des rapports sociaux.

Si l’on part d’une philosophie pragmatiste, le monde n’est pas tout ce qui est, mais tout ce qui arrive. Dans ce cas, une épistémologie des sciences sociales ne cherche pas à saisir le monde social comme ce qui est, mais comme ce que font les êtres humains. Telle est la thèse commune de Proudhon et de Marx qui partent du travail, comme catégorie à la fois naturelle et culturelle, pour comprendre comment se construit le social.

 

1. En s’appuyant sur les Thèses sur Feuerbach, il est possible de parler d’un matérialisme pragmatiste de Marx. Le matérialisme historique de Marx n’est pas alors pensé à partir de structures, mais de l’activité concrète des êtres humains sociaux.

 

2. L’activité humaine concrète à partir de laquelle s’édifie le social est le travail. Cependant Proudhon et Marx ont réduit le travail à l’activité productive. L’enjeu était pour eux de détacher le travail de l’activité servile de satisfaction des besoins vitaux pour en faire une activité productrice et donc créatrice. De ce fait, ils ont été conduits à naturaliser certaines activités sans saisir la dimension de construction sociale qu’elles impliquaient et ainsi à invisibiliser les rapports sociaux d’exploitation qui les traversaient.

C’est ce que les théories féministes ont mis en relief à travers la notion de travail reproductif.

Le travail reproductif se situe par delà nature et culture: il déconstruit le dualisme entre nature et culture. En effet, il constitue une catégorie anthropologique qui est à la fois naturelle et culturelle. Il s’agit de la catégorie à partir de laquelle se construit le social en étant porteuse d’une éthique: le care. Néanmoins, la division sexuelle du travail reproductif n’est pas naturelle, mais constitue la base d’un rapport social d’exploitation.

 

3. C’est à partir du travail (de l’action) que naît la dimension idéelle du social. Dire que les idées naissent de l’action, entendu comme travail, c’est alors remettre en cause les conceptions idéalistes du sociale.  Le travail renvoie à une dépense de force vitale. Mais cette dépense de force est productrice de normes. Ainsi le droit nait de la force, mais sans s’y réduire. Le travail est ainsi créateur de la morale. Les rapports sociaux comprennent ainsi deux dimensions: les épreuves de force et les épreuves de légitimité. Ces dernières naissent des premières, mais ne s’y réduisent pas.

 

4. Le rapport de travail constitue donc la base de la constitution du rapport social. En tant que le travail implique un effort - une dépense de force vitale - existe une tendance à le faire réaliser par d’autres - les femmes, les esclaves...- : c’est le rapport d’exploitation. Néanmoins, le rapport de travail est également créateur de relations sociales, donc de lien social et par conséquent de morale. Le travail est donc producteur de rapports sociaux antagonistes en même temps que de relations sociales et donc de liens de solidarité. 

 

5. Le social doit donc être appréhendé en même temps sous l’angle macro-sociologique des rapports sociaux et sous l’angle micro-sociologique des relations sociales. Ainsi l’émergence de l’individualité ne peut être saisie qu’à partir de l’analyse de ces deux dimensions du social.

 

6. Le travail est également créateur d’émancipation: il est ce par quoi l’être humain se transforme et s’émancipe des contraintes naturelles. Le caractère émancipateur du travail permet de penser une continuité entre le travail productif de l’artisan ou de l’ouvrier et le travail militant qui transforme les rapports sociaux. La conflictualité des rapports sociaux constitue la condition de possibilité des luttes d’émancipation: ils ne sont pas seulement générateurs de rapports de domination, mais également de luttes d’émancipation. Néanmoins, cette transformation des rapports sociaux et leur abolition trouve sa condition de possibilité dans le travail reproductif qui constitue le fondement du lien social.

 

7. Le travail est ainsi constituant d’un “pouvoir sur” (contrainte) et d’un “pouvoir de” (capacité d’agir). L’action politique est une action collective de transformation de l’organisation sociale en vue d’augmenter les relations de “pouvoir de” au détriment des rapports de contrainte.  

 

8. En tant que les rapports sociaux trouvent leurs fondements dans le travail, ils ont une base économique. Les rapports sociaux impliquent une exploitation économique. Néanmoins en tant que le travail est l’activité qui produit les dimensions idéelles du social, les rapports sociaux sont également porteurs de rapports sociaux de domination idéologique donc culturelle. A l’articulation entre l’économique et le culturel, se trouvent les rapports de domination hiérarchiques donc politiques.

 

9. En effet, les rapports sociaux de travail génèrent une exploitation et une division sociale du travail. Cette division sépare les groupes sociaux selon un rapport hiérarchique.

 

10. Cette division sociale du travail implique également une division technique entre travail manuel et intellectuel.

 

11. Selon les contextes historiques, les rapports sociaux de travail construisent des divisions sociales différentes et donc des classes sociales différentes: classes sociales économiques, classes de sexe, classes politiques, classes de “racisation”, classes liées aux rapports technocratiques....

 

12. Ces différents rapports sociaux ne peuvent pas être hiérarchisés a priori et réduits à l’un d’entre eux. Ils sont co-extensifs les uns par rapport aux autres: c’est -à-dire qu’ils agissent les uns sur les autres. Ils sont donc conduits à se co-construire et deviennent ainsi consubstantiels les uns par rapport aux autres.

 

Références théoriques: Marx, Proudhon, philosophie pragmatiste, Wittgenstein, Féministe matérialiste, Danièle Kergoat, sociologie pragmatique....

 

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