Travail, métier et service

 

La question de la nature de cette activité qu’est le travail soulève bien des controverses. Les enjeux de conceptualisation d’une notion passent bien souvent par la distinction d’avec d’autres notions. Il s’agit ci-dessous de revenir sur certaines de ces controverses.

 

1. Force vitale, travail productif et activité consciente

 

L’une des discussions philosophiques portant sur la question du travail a consisté à se demander si celui-ci relevait d’une activité vitale corporelle commune à l’ensemble des êtres vivants ou s’il s’agissait d’une activité spécifiquement humaine.

Hannah Arendt, dans Condition de l’homme moderne, en renvoyant le travail au labeur, rabat le travail du côté de l’activité de satisfaction des besoins corporels vitaux. Le travail ne distingue ainsi pas l’être humain des autres êtres vivants et en outre il est une marque de la dépendance de l’être humain à la nécessité naturelle.

Marx, dans Le Capital, avait au contraire lié le travail à la technique. De ce fait, le travail n’était pas une simple activité passive de satisfaction des besoins vitaux. Il devenait ainsi l’activité par laquelle l’être humain transformait la nature, à savoir son environnement, et se transformait lui-même. Le travail devient ainsi l’activité vitale, dans laquelle l’être humain fait usage d’outils, et par laquelle il devient un être conscient. Au-delà, le travail proprement humain peut être définit non seulement comme une activité productrice, mais également comme une activité consciente mettant en jeu l’intelligence en visant la réalisation d’un projet.

Cette définition marxienne du travail soulève néanmoins deux questions du point de vue de la pensée critique. En liant le travail à l’activité productrice matérielle, cette conceptualisation du travail a pu être accusée de ne pas prendre en compte les activités de service et les activités intellectuelles comme étant de l’ordre du travail. L’importance e la question des activités de service est d’autant plus grande qu’elle implique des activités où celui qui exécute la tâche est au service d’un autre, de ses besoins: cela semble renvoyer alors le travail à une activité servile, celle du serviteur, et non à celle d’un citoyen libre. Le modèle du travail se réduirait au travail ouvrier du secteur secondaire, de l’industrie, impliquant une transformation de la nature. En outre, cette conception du travail semble renvoyer à un idéal productiviste de transformation de la nature et de rupture entre l’être humain et la nature.

Proudhon, dans son “Etude sur le travail” (dans De la justice dans la Révolution et dans l’Eglise) fait du travail l’activité physique par laquelle se construit l’intériorité subjective humaine. La définition de Proudhon se distingue de l’héritage hégelien dans la mesure où il n’y a pas une rupture entre nature et culture, mais une continuité. Le travail ne perd jamais totalement sa dimension d’activité naturelle corporelle supposant une dépense de force vitale. Il est néanmoins de l’ordre de l’organisation sociale de faire du travail une activité dominée de moins en moins par la contrainte naturelle objective et relevant de plus en plus d’un choix subjectif.

 

 

2. Dépense de force vitale, travail, services et activités intellectuelles

 

Si l’on tente de s’en tenir à une définition minimale du travail à partir des auteurs socialistes évoqués ci-dessus, le travail est la catégorie anthropologique par excellence: elle est l’activité par laquelle se réalisent l’hominisation et l’anthropisation.

Néanmoins, à partir du moment où nous sommes socialisés, toute activité humaine peut être considérée non comme une simple activité naturelle, mais comme relevant d’une anthropisation. Toute activité humaine: manger, boire.. .relève de la culture. En outre, à travers la dialectique du maître et de l’esclave (appelée également dialectique du maître et du serviteur) dans La Phénoménologie de l’Esprit, Hegel a théorisé un rapport dialectique qui, loin d’enfermer le serviteur dans sa condition servile, en faisait un moment par lequel ce dernier était en capacité d’acquérir un degré de conscience supérieur au maître et de s’émanciper de ce rapport.

En outre, comme le montre également Hegel dans ses Cours sur l’Esthétique, même les activités les plus intellectuelles ne relèvent pas uniquement des idées, mais impliquent le recours à une médiation objective qui suppose une maîtrise technique. Ou pour reprendre une citation de Mallarmé: “ce n’est pas avec des idées que l’on fait des vers, c’est avec des mots”.

 

 

3. Travail, métier et profession

 

La notion de métier occupe une place importante actuellement dans un certain nombre d’analyses et de débats autour de la question du travail.

 

En effet, les analyses qui critiquent la rationalisation technique du travail par les normes néo-managériales mettent en avant le sentiment qu’ont les travailleurs de ne plus pouvoir exercer leur métier: on les prive d’un savoir-faire acquis par l’expérience, ils souffrent de ne plus pouvoir faire du “bon travail”, de ne plus pouvoir faire un “travail de qualité”...

Il est néanmoins certainement utile de distinguer ce qui relève du “sale boulot” et du “métier”. Le “sale boulot” est une activité dans laquelle seule est mis en oeuvre le versant objectif du travail, c’est-à-dire la pénibilité. A l’inverse, le métier constitue les activités requérant un savoir-faire. Ainsi, Proudhon critique le fait qu’avec l’industrie, les machines ne visent pas à diminuer la pénibilité, mais à remplacer les ouvriers qualifiés, possédant un savoir-faire artisanal, de manière à diminuer les coûts de production.

Actuellement, on assiste, sous prétexte de supprimer les tâches les plus répétitives et les moins intéressantes, à l’introduction d’innovations techniques telles que: les caisses automatiques dans les supermarchés, des scanners qui permettent d’effectuer l’emprunt des livres dans les bibliothèques, des machines automatiques qui remplacent les guichetiers dans les stations de transports en communs... Il est important de se demander ici si ces innovations ont réellement pour fonction de supprimer la pénibilité du travail, d’augmenter le taux de profit en diminuant le nombre de salariés ou si les activités qui sont supprimées n’apportaient pas au contraire un service en termes d’accueil, de relations humaines (de care)...

 

Des analyses féministes matérialistes ont appréhendé la sexualité des femmes comme une force de travail exploitée à travers les notions d’appropriation des femmes, de sexage (Collette Guillaumin) ou d’échange économico-sexuel (Paola Tabet). Il semblerait possible, à partir de ces analyses, de considérer qu’il existe un travail sexuel qui ferait l’objet d’une exploitation.

Se pose alors la question de savoir quelles revendications peut adopter la lutte contre cette exploitation. S’agit-il de créer des syndicats ? De revendiquer la reconnaissance d’un métier et d’un statut professionnel ? Ces revendications sont curieuses à au moins deux titres. La première, c’est que l’existence d’une exploitation des femmes dans le travail domestique n’a pas donné lieu de la part des féministes à la création de syndicats visant à la reconnaissance du travail domestique comme une activité professionnelle. Le fait qu’il existe des professions liées au travail domestique - ménage et soins des enfants - n’est pas une marque d’émancipation des femmes. En effet, cela a conduit plutôt à ce que d’autres femmes des classes populaires ou/et immigrés libèrent les femmes qui en ont les moyens du sort que leur réserve le système patriarcal. La seconde tient au fait que reconnaître la sexualité comme un métier, ou plus encore comme une profession, c’est accepter de la soumettre à des normes de qualité reconnues par les paires (pour le métier) ou à des normes techniques (fixées par le néo-libéralisme ou l’Etat). En effet, le réglementarisme implique bien une normalisation biopolitique de la sexualité par l’Etat afin d’améliorer les conditions de vie des travailleuses du sexe.

De même que l'arrêt de l’exploitation dans les tâches domestiques passe par la revendication d’un partage du travail, de même dans le cas de la prostitution, il est possible de se demander si la remise en cause de l’exploitation ne passe pas par d’autres revendications que la reconnaissance d’une profession. Les autres revendications s’orientent généralement vers la mise en place de conditions matérielles permettant aux prostituées de sortir de cette activité et d’en exercer une autre. L’enjeu est en effet celui du statut de la sexualité dans notre société: peut-on accepter le fait que toutes les activités humaines soient transformées en profession visant à procurer du profit à l’industrie capitaliste et soient soumises au contrôle et à la normalisation de l’Etat ? Ne s’agit-il pas plutôt d’émanciper la sexualité, et en particulier celle des femmes, de l’exploitation patriarcale et non de la soumettre aussi bien à l’exploitation capitaliste qu’à la réglementation étatique ?    

 

 

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