Lilian Mathieu, L’espace des mouvements sociaux

Paris, Editions du croquant, 2012, 281 p., 20 euros


 

L’ouvrage de Lilian Mathieu constitue, à travers la notion d’”espace des mouvements sociaux”, une synthèse du travail de ce chercheur, mais également une tentative d’organiser l’apport de plusieurs approches sur les mouvements sociaux. Dans ce volume, à partir du cadre que constitue de la notion d’espace des mouvements sociaux”, l’auteur effectue en particulier: une discussion de la notion d’espace relativement à celle de champ, une articulation des notions de dispositions et de compétence. Il tente entre autres de tenir ensemble une approche structuraliste en termes de positions et de dispositions et une approche situationnelle accordant une place aux discours et aux actions des acteurs. L’ouvrage s’appuie sur des exemples pris en France, étudiés directement par Lilian Mathieu ou d’autres chercheurs. Les types de mouvement sociaux étudiés sont très variés, en effet l’auteur ne prend pas une définition normative à priori concernant l’idéologie des mouvements sociaux, il inclut par exemple les mouvements anti-IVG.

 

Dans l’introduction, Lilian Mathieu propose de partir de la notion de mouvement social entendu comme “des phénomènes réunissant des dimensions collectives, conflictuelles et orientées vers le changement social” (p.12). L’espace des mouvements sociaux n’est pas défini par des frontières fixes et nettes, elles “sont le produit de luttes de définitions auxquelles se livrent les agents” (p.17). Les plates-formes revendicatives sont à ce titre des instruments qui permettent de déterminer de manière immanente l’étendue des réseaux qui parcourent cet espace des mouvements sociaux. C’est justement l’existence de telles coalitions qui permettent malgré la diversité des causes défendues de parler d’un espace des mouvements sociaux.

 

La première partie de l’ouvrage est consacrée à analyser cet espace des mouvements sociaux à partir d’une de ces principales caractéristiques, celle d’espace “relativement autonome”, sous un angle structurel. L’auteur distingue ainsi la mobilisation définie comme “une séquence temporellement limitée de forte concentration des activités et des ressources des agents individuels ou collectifs sur une ligne stratégique donnée” (p.24) de la cause qui désigne pour sa part “une thème ou un enjeu de lutte doté d’une relative unité aux yeux des contestataires” (p.25).

L’espace des mouvements sociaux est pensé sur le modèle de la notion des champs de Pierre Bourdieu comme un “espace structuré de positions” (p.30). Néanmoins, cet espace ne possède pas les caractéristiques d’unité et de fixité qui permettraient de le qualifier de champ. Une autre spécificité de l’espace des mouvements sociaux est d’être analysé comme un espace concurrentiel. Cet espace est en outre conçu comme une “zone d’évaluation mutuelle”. Dernière propriété de cet espace que met en valeur l’auteur, ce sont les effets de “clivage et de polarisation”.

Le second chapitre de la première partie s’attache à analyser la manière dont se constituent les mobilisations. La construction du collectif et des coalitions est ici l’objet de l’étude. Est appréhendée également la manière dont se constituent les “vagues contestataires” définies comme “une succession rapprochée de mobilisations portées par des mouvements différents et exprimant des revendications distinctes” (p.72). Enfin, le dernier point abordé dans ce chapitre porte sur le processus de délitement de ces mobilisations.

La deuxième partie de ce volume s’attache à cette dimension d’autonomie relative de l’espace des mouvements sociaux, mais cette fois, non exclusivement sous l’angle synchronique, mais également diachronique. Le premier chapitre revient sur la question des frontières de l’espace des mouvements sociaux. Le chapitre suivant s’attache à étudier les variations historiques dans l’autonomisation de l’espace des mouvements sociaux depuis 1968 jusqu’en 2007. Le dernier chapitre s'intéresse aux frontières de l’espace des mouvement sociaux relativement au champ syndical, au champ artistique et intellectuel et enfin au champ médiatique.

 

La troisième partie de l’ouvrage est consacrée à aborder l’espace des mouvements sociaux, non pas d’un point de vue structurel, mais, sous un angle pragmatique, comme un “univers de compétences”. L’approche ne se veut donc pas seulement structuraliste, mais entend également prendre en compte des dimensions subjectives et pragmatiques. Elle ne se veut pas seulement macro-sociale, mais aborde également les mouvements sociaux sous l’angle de la situation et des interactions entre acteurs à un niveau micro-sociologique. L’auteur articule les deux approches à partir de la notion de “dispositions” qui est issue de la sociologie de Pierre Bourdieu. Celle-ci permet de rendre compte des conditions de possibilité structurelles des compétences des acteurs aux discours et à l’action.

L’auteur met en avant en particulier deux types de dispositions: a) un rapport “critique au monde social” ne suffit pas, il faut également une disposition “à l’action” b) celle-ci ne peut pas se limiter à l’action “individuelle”, mais doit être une disposition à agir “collectivement”. Il est possible également d’ajouter une disposition pour “le conflit sous ses formes verbales [...] symboliques [...] ou encore physiques” (p.199). L’absence de telles dispositions expliqueraient pourquoi les acteurs peuvent ne pas éprouver de plaisir à l’action collective et finalement se désengager de manière relativement rapide. A partir de la notion de disposition, l’auteur n’aborde pas le militantisme avec la notion de trajectoire, mais de carrière. Les compétences qui sont issues de dispositions s’activent dans des situations concrètes. Le militantisme permet d’acquérir des compétences, un capital militant (notion que l’auteur utilise également), par le biais d’apprentissages. Le dernier chapitre de l’ouvrage est consacré à analyser l’espace des mouvements sociaux sous l’angle de ses productions discursives et donc comme “un univers de sens”. L’auteur rappelle que les acteurs n’ont conscience de leur domination et qu’en même temps ils ne s’engagent pas en ayant une connaissance précise des idéologies. Néanmoins, dans l’espace des mouvements sociaux, les pratiques semblent difficilement détachables des production idéelles discursives qui les accompagnent. “Appréhendés comme rationalisations ou justifications de l’action exprimées en situation, donc dépendantes de celles-ci, les discours militants deviennent, dans cette perspective, redevables d’une saisie sociologique plus réaliste et à même d’en intégrer la dimension conventionnelle, puisque c’est en puisant dans un répertoire de références normatives [...] qu’ils sont produits” (p.263).

 

Enfin, la conclusion signale entre autres la nécessite de tester le cadre théorique proposé sur d’autres terrains que la France.

 

Issu d’une habilitation à diriger des recherches, le travail que présente Lilian Mathieu constitue une impressionnante synthèse tant pas l’ensemble des travaux de terrain que l’auteur a lui-même effectué que par sa connaissance de la littérature sur les différentes approches théoriques d’analyse des mouvements sociaux.

La notion d’espace des mouvements sociaux, que l’auteur élabore depuis 2007 au moins (1), essaie “de surmonter et d’articuler les oppositions entre objectivisme et subjectivisme, entre structuralisme et interactionnisme, entre dispositions et situation” (p.280). On peut regretter néanmoins que l’auteur n’explicite pas davantage la manière dont il effectue l’articulation entre une analyse structuraliste et une approche diachronique de l’espace des mouvements sociaux. La troisième partie de l’ouvrage pourrait également faire l’objet d’une discussion concernant les rapports entre analyse en termes d’action et de situations et en termes de subjectivité des acteurs à travers la notion de sens. Le fait pour une sociologie de partir de l’action peut en effet apparaître comme un paradigme qui se veut alternatif à la fois à l’objectivité des structures et aux approches compréhensives, influencées par la phénoménologie, cherchant à saisir les significations subjectives.

Une seconde remarque pourrait être effectuée: il est possible de regretter que l’auteur n’explicite pas davantage les conditions de possibilité théoriques qui lui permettent de tenir ensemble les deux paradigmes objectiviste et subjectiviste ou objectiviste et pragmatique. Comment une approche en termes de structures permet-elle de faire émerger des compétences ? C’est ici certes qu’intervient la notion de dispositions: pas seulement pour rendre compte de la manière dont les compétences ont un ancrage dans des dispositions, mais également afin d’expliquer la manière dont les structures peuvent faire émerger des compétences au discours et à l’action. Néanmoins, ce qui est implicite dans la notion de compétence, c’est la capacité qu’auraient les acteurs de produire un ensemble infini d’actions et de discours, à la différence de la disposition, qui semblait enfermer l’acteur dans des comportements pré-déterminés. L’implicite philosophique de cette question porte sur le dualisme déterminisme/liberté. La notion de disposition trouve en effet ses racines dans l’éthique des vertus aristotéliciennes tandis que celle de compétence s’appuie sur les capacités d’une raison universelle du sujet parlant des philosophes cartésiens du XVIIe s.

Il n’en reste pas moins que l’ouvrage de Lilian Mathieu présente une synthèse originale de la sociologie des mouvements sociaux, qui dépasse le cadre des présentations habituelles en tentant d’articuler différentes approches et antinomies.

 

Irène Pereira

 

Bibliographie complémentaire de Lilian Mathieu sur la théorie des mouvements sociaux:

 

Comment lutter ? Sociologie et mouvements sociaux, Paris, Textuel, 2004.

 

La démocratie contestataire, Paris, Les Presses de Sciences Po, 2011.  

 

 (1) Mathieu (Lilian), « L’espace des mouvements sociaux », Politix. Revue des Sciences Sociales du Politique, n° 77, 2007, p. 131-151.

 

 

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