Instrumentalisme, réalisme et pragmatisme

 

            Le pragmatisme fait de notre rationalité une conséquence de l’activité humaine. Cette activité humaine qui est issue des exigences liées à la survie humaine, c’est ce que l’on peut appeler le travail. Le travail est l’activité par laquelle à l’aide d’instruments, issus d’un processus de fabrication technique, les êtres humains assurent leur survie. L’intelligence humaine n’a pas une fonction avant tout spéculative et désintéressée comme le suppose l’idéalisme, mais elle s’est développée sous la pression des exigences pratiques. Ainsi la science n’effectue pas une rupture avec l’expérience pratique, mais en est issue.  

 

 

Pragmatisme et instrumentalisme

 

            Dans une telle conception, nos concepts, nos théories sont des instruments que nous avons construits pour assurer notre survie. Néanmoins rien ne nous permet d’être assurés que les instruments rationnels que nous construisons sont adéquats à la réalité. Il est en effet possible, comme le fait Nietzsche, de supposer que la réalité est un flux continu alors que nos concepts effectuent une classification statique de la réalité. Le premier type d’instrument cognitif consiste dans l’établissement de modèles descriptifs opératoires, c’est-à-dire qui puissent proposer une description de la réalité simple qui en organise le foisonnement de manière à rendre possible l’action.

            Plus la réalité est changeante et moins nos concepts pourraient en rendre compte. C’est ainsi que le temps long de l’astronomie ou de la géologie se prête davantage que le temps court des actions humaines à une modélisation rationnelle. Néanmoins le modèle théorique qui est construit n’est qu’un connaissance approchée car il ne peut rendre compte de la flèche du temps par exemple, de la thermodynamique. De manière générale, l’existence qui s’éprouve, la vie et l’action qui sont mouvement, seraient irréductibles au concept.

            Dans une telle conception, si l’activité pratique humaine, le travail, est ce par quoi se développe la rationalité humaine, pour autant l’histoire n’est pas organisée selon une dynamique rationnelle immanente comme le supposait le matérialisme dialectique. Pour Bergson, les évènements historiques ne peuvent être prévus et ce n’est qu’après coup que l’historien peut construire un modèle d’intelligibilité qui se prétend explicatif. De même, il est possible de se demander si la domination de la technoscience ne correspond pas à la tentative d’appliquer comme modèle unique d’intelligibilité du réel le modèle mécaniste issue de la physique des solides. Ce modèle s’érige ainsi en forme d’arraisonnement aussi bien du vivant que des actions humaines. La standardisation des formes de rationalisation du travail peut être ainsi associée à ce modèle mécaniste qui entend arraisonner et asservir l’activité vivante de production par le travail. 

 

Pragmatisme et réalisme épistémologique

 

Néanmoins, la conception instrumentaliste de la connaissance pragmatiste n’est pas absolument incompatible avec le réalisme épistémologique. Tout d’abord, il est absurde de supposer que si nos théories fonctionnent et qu’elles n’entretiennent pas un certain rapport avec la réalité, qu’elles ne correspondent pas dans une certaine mesure avec la réalité. Nos théories sont une certaine interprétation de la réalité, mais qui n’est pas contradictoire avec elle. Si elle était contradictoire, elle ne fonctionnerait pas. Mais nos théories ne sont pas pour autant nécessairement vraies: elles peuvent être des théories possibles. Mais parmi ces théories possibles, certaines sont plus justifiées que d’autres car elles permettent  par exemple d’inclure davantage de phénomènes ou parce qu’elles fournissent une connaissance plus précise de la réalité. La vérité comme identité entre nos connaissances et la réalité constitue ainsi la limite idéale de l’enquête. 

Une philosophie de l’immanence de la vie ne peut à notre avis supposer de manière cohérente qu’il serait possible que des erreurs en contradiction avec le milieu qui constitue la condition de possibilité de développement et de survie d’un être vivant puisse lui être réellement utile pour se conserver. Le constitution de modèles d’intelligibilité est utile à la vie humaine. Le problème, c’est lorsqu’un modèle qui peut avoir sa validité pour un certain aspect de la réalité est érigé en modèle universel qui tendrait à expliquer et à prévoir n’importe quelle réalité a priori. En revanche, la validité d’un modèle tient au fait qu’il ait été élaboré à partir d’une étude empirique de la réalité à laquelle il entend s’appliquer.

 

Pragmatisme et illusions

 

L’art, et les productions issues de l’imagination créatrice tel que le mythe chez Sorel, nous fournissent pour leur part des instruments de transformation du réel. C’est en cela qu’ils se distinguent des modèles scientifiques qui nous fournissent avant tout des descriptions du réel qui nous permettent d’agir efficacement sur celui-ci. Mais l’application de ces instruments à la réalité à travers la technique nécessite la visée d’un but qui relève de l’imagination.

Nietzsche, contre les prétentions d’un rationalisme dogmatique, affirme l’utilité existentielle des illusions. Aux illusions mortifères que constituent les religions qui exaltent l’au-delà et dévalorisent le corps sensible, il préfère l’illusion de l’art qui exalte la vie dans toute sa sensibilité. Mais l’utilité de l’illusion que constitue l’art ne provient pas de ce qu’il se substitue aux descriptions et aux explications que la science tente du réel, mais qu’il nous donne des instruments nous permettant d’intensifier notre expérience existentielle.

Ainsi si pour nous l’existence perd subjectivement son sens, ce n’est pas que le sujet n’est plus en capacité de donner une signification et une orientation à ce qu’il vit. C’est plutôt que du fait de circonstances externes ou liées à sa vitalité interne, la puissance de son désir s’affaiblit et que sa capacité à produire des illusions vitales s’atrophie. 

 

Irène Pereira

 

 

 

 

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