Vérité, réalité et pragmatisme

 

- A propos d’un malentendu récurrent au sujet de la théorie pragmatiste de la réalité -

 

Il est un malentendu récurrent concernant la théorie pragmatiste de la vérité qui consiste à considérer que les auteurs pragmatistes sont anti-réalistes. Le pragmatisme philosophique est rapproché par exemple des positions de Nietzsche selon lesquelles il serait inutile de chercher une réalité en soi au-delà de l’apparence sensible. Cette position n’est pas celle de Peirce, mais elle n’est pas non plus celle de William James, comme lui-même l’explique dans différents textes réunis dans un ouvrage traduit en français en 1913 sous le titre L’idée de vérité.

 

Claudine Tiercelin rappelle à juste titre, dans son ouvrage Le doute en question: parades pragmatistes au défi sceptique: “une croyance est une disposition utile à agir utile, si et seulement si la croyance est vraie (“p est vraie ssi est utile, et p est utile ssi “) (p.123). (ssi = si et seulement si)

 

William James considère en effet absurde de supposer à la manière de Nietzsche qu’une idée pourrait nous être réellement utile et ne pas correspondre à la réalité. La “vérité” ne peut pas être une erreur utile. C’est une hypothèse absurde pour James: “Admettez qu’il n’y ait dans les idées vraies rien qui soit bon pour la vie (...) et que les idées fausses soient seules avantageuses (....) dans un monde où il en serait ainsi il nous faudrait fuir la vérité” (Le pragmatisme, Leçon II).

 

Dans la préface de son ouvrage L’idée de vérité, il ajoute: “j'ai essayé de réfuter l'accusation calomnieuse d'après laquelle nous nions l'existence réelle, je répéterai ici, pour mieux insister là-dessus, que l'existence de l'objet, toutes les fois que l'idée l'affirme «à bon droit », est la seule raison, dans d'innombrables cas, du succès avec lequel agit l'idée” et il ajoute au sujet de John Dewey: “ Qu'il suffise de dire qu'il maintient aussi fermement que moi l'existence d'objets indépendants de nos jugements. Si je me trompe dans ce que j'avance, c'est à lui de me corriger ; je refuse, en cette matière, d'accepter qu'on me corrige de seconde main”.

 

Il revient à plusieurs reprises sur cette thèse dans les différents textes qui suivent:

 

Je postule, ici, bien entendu, une réalité fixe indépendante de celui qui la connaît. Je postule également que les satisfactions procurées et que l’approximation que nous atteignons par rapport à une telle réalité s’accroissent pari passu. (...) Toute la notion que nous avons d’une réalité fixe prend naissance sous la forme d’une réalité limite idéale par rapport à la série des points d’aboutissement successifs où nos pensées nous ont menés et nous mènent encore”. (Chapitre VI - Encore un mot sur la vérité)

 

James défend donc ici une thèse semblable à celle de Peirce d’un vérité comme limite idéale qui correspondrait à une parfaite adéquation de nos connaissances à un réalité fixe.

Il revient encore sur ce point dans le chapitre suivant, “Le professeur Pratt et la vérité”: “la vérité est essentiellement une relation entre deux choses: une idée, d’une part, et une réalité extérieure d’autre part”. L’adéquation entre la réalité et notre discours qui constitue la vérité “doit consister en quelque chose qu’on puisse assigner et décrire, et non pas rester un pur mystère”. “J’explique la propriété d’être “comme” en lui faisant signifier la vérité de l’idée”. Ce que James refuse, c’est une conception métaphysique de la réalité qui en ferait quelque chose de totalement innaccessible à la connaissance. Le pragmatisme consiste à supposer que les propriétés de la réalité nous sont connaissables car ils ont des “effets” que nous pouvons saisir.

 

 

Irène Pereira

 

Annexe: William James, sur l’importance de la classification dans la démarche rationnelle:

Le résultat simplifié est bien plus facile à manier, exige un moindre un effort mental que les données originales, et une conception philosophique de la nature devient, ainsi, au sens propre, un procédé de simplification du travail. (...) Une théorie philosophique achevée ne peut jamais être ainsi plus qu’une classification achevée des éléments de l’univers, et le résultat doit toujours être abstrait, puisque la base de toute classification consiste à mettre en lumière l’essence abstraite immanente au fait vivant, et à laisser le surplus dans l’ombre au moins provisoirement. Et ceci signifie qu’aucune explication n’est complète; toutes subordonnent les objets à des types plus vastes ou plus familiers, mais les types qui, en dernière analyse, groupent ensemble les objets et leurs rapports, ne sont que des abstractions, des donnés que nous découvrons dans les choses et que nous enregistrons”

( “Le sentiment de rationalité”, in La volonté de croire).

 

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