« Un revenu pour tous » ?

Entretien avec Baptiste Mylondo


 

Sans necessairement partager les analyses des tenants du revenu inconditionnel garanti, nous avons souhaité ouvrir nos pages à l'un de ses tenants afin d'échanger avec lui sur certains points qui nous posaient problème.

Nous avons donc demandé à Baptiste Mylondo de répondre à nos questions. Il est l'auteur entre autres de « Un revenu pour tous. Précis d'utopie réaliste » (Edition Utopia, 2010).

 

 

1)- La valeur religieuse du travail: Faut-il réellement voir dans la valorisation du travail l'expression d'une morale religieuse puritaine et ascétique ? En effet, lorsqu'on lit des socialistes comme Proudhon au XIXe, leur valorisation du travail renvoie à une critique de la dévalorisation du travail manuel au profit de la contemplation religieuse et philosophique, de la dévalorisation des classes laborieuses au profit des intellectuels ?

 

La valorisation du labeur, de la besogne, est une des facettes de la valeur travail. Cela renvoie à l'idée qu'il faut impérativement travailler, se donner de la peine. Son corollaire est la condamnation de l'oisiveté, de la paresse. Cette valeur travail a ensuite été reprise par le mouvement ouvrier, et c'est d'ailleurs le reproche que lui adresse Paul Lafargue dans son « Droit à la paresse ».

On peut également trouver une source religieuse à la valorisation du travail manuel. Certaines communautés monastiques ont ainsi mis en avant le travail manuel dans une logique de contrôle social, pour éviter que l'esprit des moines ne soit occupé par des pensées impures...

Ce qui est contestable dans la valorisation sociale du travail, c'est l'utilisation que le capitalisme en a fait comme instrument de contrôle social à des fins sécuritaires et productivistes.

 

 

2)- Que faut-il entendre par travail ? Toute activité qui pourrait être considérée comme socialement utile collectivement par les citoyens, même si elle n'est pas liée à un emploi, n'est-elle pas du travail ? Est-ce que d'une certaine manière, il n'est pas important même de lutter contre la tendance du néo-libéralisme à faire passer des travaux socialement utiles d'emploi à tâches bénévoles ?  En outre, un revenu peut-il être versé de manière inconditionnelle ou doit-il être soumis à une décision démocratique relative à l'utilité sociale ou non des activités ?

 

La question de l'utilité sociale est très complexe et choisir l'utilité sociale comme critère de définition du travail risque de rendre cette définition inopérante. Finalement, quelles sont les activités utiles socialement ? Quel critère retenir pour définir l'utilité sociale ? Certainement pas le marché ! L'utilité sociale dépasse largement la sphère marchande puisque l'État et la société civile développent des activités non-marchandes dont l'utilité sociale est reconnue et clairement signifiée dans le cadre du service public ou de l'économie sociale et solidaire par exemple. En partant de cette économie sociale et solidaire, on intègrera sans doute l'ensemble du secteur associatif dans le champ des activités socialement utiles. Et si l'on intègre les associations déclarées, pourquoi ne pas inclure également les associations de fait, et avec elles, tous les cercles familiaux, amicaux, de voisinage ? Bref, toute activité, dès lors qu'elle implique une interaction sociale, un échange entre individus, contribue à l'enrichissement de la société. Et même une activité solitaire comme la lecture, l'écriture, enrichit la personne qui la pratique et finit par se répercuter dans ses rapports sociaux.

Il me semble que l'on peut au mieux dégager une définition négative de l'utilité sociale : est utile à la société tout ce qui ne lui est pas nuisible et, à ce titre, sanctionné par la loi...

Si l'on adopte une telle définition de l'utilité sociale, la question de l'inconditionnalité ou non du revenu universel ne se pose plus dans les mêmes termes. Pourquoi réclamer une contrepartie alors que chacun contribue gracieusement à la richesse sociale par ses activités quotidiennes, quelles qu'elles soient (dans la limite de la loi bien sûr) ?

Mais toutes ces activités utiles doivent-elles pour autant être rémunérées ? Ce n'est en tout cas pas la vocation du revenu inconditionnel qui ne doit pas être compris comme une rémunération, mais plutôt une subvention. Il ne s'agit pas de rétribuer la création de richesse sociale car cela reviendrait à lui attribuer une valeur marchande, mais bien de l'encourager, la soutenir et la rendre possible en donnant à chaque citoyen la possibilité de subvenir à ses besoins et de poursuivre sa libre contribution à la société. Il ne faut toutefois pas y voir la concrétisation d'une éventuelle tendance libérale qui verrait passer les travaux socialement utiles de l'emploi au bénévolat. À mon sens, le revenu inconditionnel, dans ses versions de gauche, s'inscrit davantage dans une logique de démarchandisation de la société et d'extension du champ de la gratuité que Marx n'aurait sans doute pas rejetée... D'ailleurs, pourquoi faudrait-il être rétribué si l'on se livre de bonne grâce à des activités socialement utiles ?

Cela nous ramène à la question du travail et de sa définition. Pour ma part, je fais mienne la définition proposée par Boris Vian : « le travail, c'est tout ce qu'on ne peut pas arrêter de faire quand on a envie d'arrêter de le faire ». Je dirais même que c'est tout ce qu'on ne peut pas arrêter de faire alors qu'on aurait bien envie d'arrêter de le faire... Si l'on part de l'étymologie du mot, « tripalium », il me semble plus cohérent de définir le travail comme l'ensemble des activités pénibles auxquelles nous devons nous plier. Et par pénibilité, il ne faut pas nécessairement entendre une véritable souffrance physique, mais simplement l'idée d'un sacrifice de temps libre. Au sein de l'ensemble des activités, il faut alors distinguer celles qui relèvent du temps libre de celles qui participent du temps contraint (le « travail »). À ces deux catégories vient se superposer l'emploi (salarié ou non) qui recouvre les activités rémunérées, qu'elles soient libres ou contraintes.

Cette approche a l'avantage d'être subjective, le concept de travail recouvrant alors des activités diverses suivant les aspirations individuelles, mais aussi suivant la période, l'état d'esprit, etc. On évite alors de tomber dans les travers des approches cherchant à déterminer un critère objectif de définition du travail qui s'avère toujours insatisfaisant ou insuffisamment discriminant (comme le critère de l'utilité sociale par exemple).

Elle a également l'avantage de mettre à jour la supercherie du dernier avatar de la « valeur travail » qui assimile travail, épanouissement individuel et accomplissement personnel, en en faisant la voie privilégiée voire unique de réalisation de soi au mépris du quotidien de l'écrasante majorité des travailleurs pour lesquels le travail reste une activité contrainte, ou choisie par défaut...

 

 

3)- Est-ce que la revendication d'un revenu inconditionnel ne laisse pas de côté à la fois la question de la source de production de toute richesse sociale, à savoir le travail, et la question de l'extraction de la plus-value et donc de l'exploitation de la force de travail ? Dit autrement, est-ce que le revenu garanti versé par l'Etat via un impôt n'oblitère pas la question de l'exploitation de la force de travail dans la société capitaliste et de l'inégalité économique qui en résulte ?

 

Le revenu inconditionnel vient reconnaître la production de richesse sociale, au-delà de l'emploi. Il traduit le fait que le « travail », tel qu'on l'entend communément, n'est pas l'unique source de la production de richesse sociale.

Par ailleurs, la réflexion autour du revenu inconditionnel part, entre autres fondements, de la critique de la souffrance au travail, de l'exploitation au travail et des inégalités de revenus. L'une de ses principales vertus est justement de donner la possibilité aux travailleurs de refuser les rapports d'exploitation. Si le revenu inconditionnel est fixé à un montant suffisant, c'est-à-dire suffisant pour garantir l'accès aux biens et services essentiels et donc se passer durablement d'emploi, il entraîne un renversement du rapport de force sur le marché du travail.

Le revenu inconditionnel permet donc de poser clairement la question de l'exploitation, des conditions de travail et du partage des revenus. Toutefois, il serait sans doute illusoire de croire qu'il peut à lui seul constituer une réponse suffisante.

 

 

4)- Est-ce que la revendication d'un revenu garanti n'occulte pas le problème que pose le fait qu'il y a des tâches qui sont jugées utiles socialement et que personne ne désire particulièrement faire (ex: éboueur) ? Comment prendre en compte ce problème ?  Dit autrement, est-ce qu'il serait juste de verser un revenu garanti à un homme qui consacrerait principalement son temps au loisir de la tauromachie pendant que son épouse toucherait le même revenu et occuperait une bonne partie de son temps aux travaux domestiques ? 

 

Il y a trois problèmes ici. Un problème pratique d'abord : comment faire en sorte que le versement à chaque citoyen d'un revenu inconditionnel « suffisant » ne remette pas en cause la capacité de la société à répondre à ses propres besoins en prenant en charge les activités pénibles ? Un problème philosophique ensuite : est-il juste de subventionner la préférence pour l'oisiveté de certains individus ? Un problème social enfin, avec la question des rapports hommes/femmes.

Concernant le problème pratique, les réponses ne manquent pas. En premier lieu, il convient évidemment de tout faire pour supprimer, autant que possible, les tâches pénibles. Pour reprendre l'exemple de la collecte des déchets, il serait sans doute indispensable, si les éboueurs venaient à manquer, de questionner notre production de déchets et de chercher à la réduire considérablement en limitant les emballages, et en encourageant un traitement des déchets par les particuliers (compost, recyclage, bennes collectives, etc.).

Ce partage des tâches au sein de la société, peut aussi être appliqué au sein de chaque entreprise où règne aujourd'hui une division du travail entre tâches ingrates et tâches plus valorisantes. On peut ainsi envisager qu'à l'avenir, davantage d'emplois combinent tâches pénibles et tâches plaisantes pour rendre les premières plus supportables.

Il faut aussi garder à l'esprit que la pénibilité de certaines tâches tient beaucoup au contexte dans lequel elles sont réalisées. On peut ainsi se livrer volontiers et bénévolement à certaines tâches dans un cadre associatif, et juger ces mêmes tâches insupportables dans le cadre d'une entreprise, avec son organisation hiérarchique, un sentiment d'exploitation, et une finalité à laquelle les travailleurs restent totalement étrangers. La suppression ou l'acceptation de la pénibilité peut donc passer par une meilleure appréhension par les travailleurs, de la finalité de leur travail, mais aussi par une plus grande implication dans le fonctionnement et les décisions de leur entreprise et dans l'organisation de leur travail, suivant l'exemple des entreprises coopératives.

Pour faire face à l'éventuelle défection de la main d'œuvre pour les emplois jugés pénibles, on peut également se tourner vers une solution marchande qui consisterait à rémunérer davantage les emplois désertés, en faisant du degré de pénibilité le principal critère de détermination du niveau de rémunération du travail.

Si aucun de ces leviers ne fonctionne, un mécanisme simple consiste à indexer le montant du revenu inconditionnel sur le niveau d'activité économique. Ainsi, si l'activité baisse du fait de la désertion du marché du travail et finit par mettre en péril la capacité de la société à répondre à ses besoins, le montant du revenu inconditionnel baissera également, ravivant alors l'incitation financière à travailler, et conduisant chaque actif à travailler suffisamment pour compléter ce revenu, répondre à ses besoins et, ce faisant, aux besoins de la société.

 

Dans cette dernière situation, on voit que le revenu inconditionnel peut conduire à un strict partage des tâches au sein de la société. Mais s'il existe de forte différences dans les aspirations individuelles, et notamment dans les arbitrages des individus entre revenu et temps libre, l'instauration d'un revenu inconditionnel peut aussi déboucher sur une société scindée en deux avec d'un côté des individus travaillant plus pour gagner plus et, de l'autre, des individus profitant d'un temps libre qu'ils valorisent plus que le salaire auquel ils renoncent en refusant de travailler. Serait-il juste, alors, que ceux qui travaillent plus financent les loisirs des « oisifs » en leur versant un revenu inconditionnel ? On revient alors à la question de l'utilité sociale. Ce n'est pas parce que les loisirs des oisifs ne rencontrent aucune valorisation marchande qu'ils ne sont pas utiles socialement. Si mon loisir consiste en un bénévolat aux Restos du cœur par exemple, la société a tout intérêt à me subventionner. Si j'entraîne bénévolement une équipe de jeunes basketteurs, le calcul sera sans doute le même. Et pourquoi en serait-il autrement si les basketteurs sont plus âgés ou si je ne suis qu'un joueur parmi d'autres (mais néanmoins utile) dans cette équipe ? Au final, suivant la définition de l'utilité sociale que je retiens, la société à tout intérêt à subventionner mes activités, quelles qu'elles soient, car elles contribuent à son enrichissement.

De leur côté, les travailleurs ne se trouvent pas lésés pour autant. Non seulement ils bénéficient d'un revenu plus élevé du fait de leur sacrifice de temps libre (et d'un revenu d'autant plus élevé que le sacrifice consenti est important), mais ils ont eux aussi la possibilité de maximiser leur temps libre s'ils le souhaitent en réduisant leur temps de travail. On reviendrait alors à la situation de strict partage des tâches évoquée plus haut, chacun devant assurer sa part des tâches pénibles.

On s'aperçoit alors que le revenu inconditionnel entraîne une inversion des valeurs et une remise en cause de la logique capitaliste, en faisant du temps libre la principale richesse, aux dépends de l'argent.

 

Reste la question des rapports hommes/femmes. Une variante du revenu inconditionnel est parfois défendue par la droite chrétienne comme un revenu venant reconnaître le travail domestique des femmes, et les enfermer de la sorte dans ce travail domestique... Lors d'expérimentations du revenu inconditionnel aux États-Unis dans les années 1970 et 1980, on a d'ailleurs pu observer un retour des femmes au foyer, jusqu'à 20% des femmes mariées (suivant les terrains d'expérimentation) abandonnant leur emploi pour s'occuper des enfants et de la maison. Évidemment, le revenu inconditionnel ne peut suffire à effacer les effets de siècles de domination masculine...

Il laisse tout de même certains motifs d'espoir car, de manière analogue à sa remise en cause du rapport d'exploitation capitaliste, le revenu inconditionnel donne aux femmes la possibilité de dire « non ». Versé à titre individuel, le revenu inconditionnel garantit l'indépendance économique des femmes et peut ainsi jouer un rôle majeur dans leur émancipation. Ainsi, lors des expérimentations américaines, on a également observé une augmentation du nombre de divorces dans certaines populations, signe non pas de la discorde qu'entraînerait le versement d'un revenu inconditionnel au sein des couples, mais bien de la liberté nouvelle dont jouissent certaines femmes de dire « non » à leur conjoint !

 

Un mot pour conclure sur les activités que le revenu inconditionnel viendrait subventionner. Dans votre question, le choix de la tauromachie n'est pas innocent. Si l'on est un peu sensible à la condition animale, on peut en effet être tenté de juger cette activité nuisible et en venir à regretter que le versement d'un revenu inconditionnel permettent aux aficionados de cette pratique barbare de libérer du temps pour s'y adonner pleinement... Ne serait-il pas possible alors de définir collectivement et démocratiquement un champ d'activités nuisibles que le revenu inconditionnel ne devrait en aucun cas encourager ? Certes, mais nous le faisons déjà ! Ce champ des activités nuisibles, c'est le législateur qui le définit. Or, pour l'heure, la tauromachie n'est pas interdite par la loi... Dès lors, les heureux bénéficiaires d'un revenu inconditionnel pourraient de bon droit la pratiquer à leur guise. Mais ce même revenu inconditionnel permettrait également à ceux qui le souhaitent de militer activement pour l'interdiction de la tauromachie, en faisant ainsi valoir démocratiquement leur propre conception de l'utilité sociale au sein d'une société pluraliste.

 

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