Anti-fondationnalisme et pragmatisme chez Proudhon II

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Proudhon revient ici sur les excès de ses dernières formulations pour adopter une position plus pragmatique. Tout ne s’équivaut pas, il existe des positions qui sont préférables, qui sont plus utiles que d’autres. Mais l’empirisme ne suffit pas, il faut se munir d’hypothèses d’action. Il nous faut donc des règles qui soient des conseils pragmatiques et non des impératifs catégoriques.

 

Pour moi, la réponse est facile. Toutes les idées sont fausses, c'est-à-dire contradictoires et irrationnelles, si on les prend dans une signification exclusive et absolue, ou si on se laisse emporter à cette signification; toutes sont vraies, c'est-à-dire susceptibles de réalisation et d'utilité, si on les met en composition avec d'autres ou en évolution.

Au contraire, admettez-vous en principe que toute réalisation, dans la société et dans la nature, résulte de la combinaison d'éléments opposés et de leur mouvement, votre conduite est tracée : toute proposition qui a pour but, soit de faire avancer une idée en retard, soit de procurer une combinaison plus intime, un accord supérieur, est avantageuse pour vous, est vraie. Elle est en progrès.

 

Ainsi ce qui permet selon Proudhon d’opter plutôt pour telle proposition que telle autre, de choisir ce qui pourrait constituer peut-être un progrès, c’est d’opter pour la solution qui constitue une équilibration ou une balance des antinomies. Mais progressivement pour Proudhon, contrairement à Hegel, cette composition des contraires ne saurait constituer une synthèse, mais uniquement un équilibre précaire relativement à une situation déterminée. Il n’y a donc pas de fin finale.

 

Telle est donc, dans mon opinion, la règle de notre conduite et de nos jugements : c'est qu'il est à l'existence, à la vérité et au bien, des degrés, et que le mieux n'est autre chose que la marche régulière de l'être, l'accord entre un plus grand nombre de termes, tandis que le néant est adéquat à l'unité pure et à l'immobilisme; c'est que toute idée, toute doctrine qui aspire secrètement à la prépotence et à l'immutabilité, qui vise à s'éterniser, qui se flatte de donner la dernière formule de la liberté et de la raison, qui par conséquent recèle, dans les plis de sa dialectique, l'exclusion et l'intolérance ; qui s'affirme comme vérité en soi, pure de tout alliage, absolue, éternelle, à la manière d'une religion, et sans considération d'aucune autre ; cette idée-là, qui nie le mouvement de l'esprit et la classification des choses, est menteuse et funeste, bien plus, elle est incapable de se constituer.

 

S’il y a un progrès relatif pour Proudhon c’est celui qui conduit à l’inclusion de solutions qui contiennent un plus grand nombre d’aspects du réel. L’unité est ainsi la résultante de la plus grande pluralité. Le progrès est alors ce mouvement d’inclusion vers la constitution d’une unité contenant davantage encore de pluralité.

 

Le mouvement existe : voilà mon axiome fondamental. De dire comment j'acquiers la notion du mouvement, ce serait dire comment je pense, comment je suis. C'est une question à laquelle j'ai le droit de ne pas répondre. Le mouvement est le fait primitif que révèlent à la fois l'expérience et la raison. Je vois le mouvement et je le sens; je le vois hors de moi, et je le sens en moi; si je le vois hors de moi, c'est que je le sens en moi, et vice versa. L'idée du mouvement m'est donc donnée à la fois par les sens et par l'entendement ; par les sens, puisque pour avoir l'idée du mouvement il faut l'avoir vu; par l'entendement, puisque le mouvement en soi, quoique sensible, n'est rien de réel, et que tout ce que les sens révèlent dans le mouvement, c'est que le même corps qui tout à l'heure était dans un certain lieu,l'instant d'après se trouve dans un autre. Pour que j'aie l'idée de mouvement, il faut donc qu'une faculté spéciale, que je nomme les sens, et une autre faculté que je nomme l’entendement,concourent dans ma Conscience à me la fournir : voilà tout ce que je puis dire sur le mode de cette acquisition. En autres termes, je découvre le mouvement au dehors parce que je le sens au dedans; et je le sens parce que je le vois : au fond les deux facultés n'en font qu'une; le dedans et le dehors sont les deux faces d'une seule et même activité, il m'est impossible d'aller au delà.

 

Proudhon est ici proche des problématiques qui seront celles de Bergson. Mais à la différence de celui-ci, il ne fonde pas la réalité du mouvement sur une intuition intellectuelle absolue (thèse métaphysique). Le mouvement apparaît d’abord comme l’effet d’une intuition sensible, mais celle-ci ne peut nous donner accès qu’à une succession et pas à l’idée de mouvement. Cette idée suppose le concours de l’entendement qui effectue une généralisation. Mais contrairement à Bergson, Proudhon se refuse à fonder de manière métaphysique la réalité du mouvement.

 

Je traite de même l'idée de cause : c'est encore un produit de l'analyse, qui, après nous avoir fait supposer dans le mouvement un principe et une fin, nous induit à supposer encore, par une nouvelle illusion de l'empirisme, le premier comme générateur de la seconde, à peu près comme dans le père nous voyons l'auteur ou la cause de ses enfants. Mais ce n'est toujours qu'une relation transformée illégitimement en réalité : il n'y a pas, dans l'univers, de cause première, seconde ni dernière; il n'y a qu'un seul et même courant d'existences. Le mouvement est : voilà tout.

 

Là encore, Proudhon s’avère proche des thèses qui seront celles de Bergson. La réalité n’est pas organisée selon le principe d’un mécanisme causal, mais l’expérience phénoménale nous laisse au contraire penser qu’il s’agit d’un flux continu.

 

Du moment que je conçois le mouvement comme l'essence de la nature et de l'esprit, il s'ensuit d'abord que le raisonnement, ou l'art de classer les idées, est une certaine évolution, une histoire, ou, comme je l'ai appelé quelque part, une série. [...]

Si de la logique et de la dialectique nous passons à l'ontologie, nous rencontrons, après l'introduction de l'idée de Progrès, des impossibilités non moins nombreuses et non moins graves, qui soulèvent des observations analogues, et sollicitent même réforme. [...]

La condition de toute existence, après le mouvement, est sans contredit l’unité; mais de quelle nature est cette unité ? Si nous interrogeons la théorie du Progrès, elle nous répond que l'unité de tout être est essentiellement synthétique, que c'est une unité de composition [(1) Protagoras dit : II n'est rien que par relation à quelque chose. Le un n'est donc qu'une hypothèse ; le moi n'est pas un être : c'est un Fait, un phénomène, voilà tout.)]. Ainsi l'idée de mouvement, idée primordiale pour toute intelligence, est synthétique, puisque, comme nous l'avons vu tout à l'heure, elle se résout analytiquement en deux termes, que nous avons représentés par cette figure.

 

Nous faisons l’expérience phénoménale de la pluralité et du mouvement. Mais, Proudhon ajoute qu’il est nécessaire de poser comme hypothèse l’unité. Mais cette unité ne peut être que le produit d’une pluralité. En effet, si l’unité n’était pas le produit de la pluralité, il faudrait alors retourner aux thèses métaphysiques qui conduisent à traiter le phénomène comme une illusion. Au contraire, l'approche de Proudhon consiste à partir de la pluralité comme expérience phénomènale (et non ontologique) et à poser comme horizon de la pluralité l’unité du monde. C’est donc une hypothèse ontologique proche de celle de James d’un pluralisme qui tendrait vers le monisme que Proudhon est amené à effectuer. Mais en introduisant l’unité comme horizon, Proudhon réintroduit également l’absolu comme horizon.

 

Avec l'idée de mouvement ou de progrès, tous ces systèmes, fondés sur les catégories de substance, causalité, sujet, objet, esprit, matière, etc., tombent, ou plutôt s'expliquent, pour ne reparaître jamais. La notion de l'être ne peut plus être cherchée dans un invisible quelconque, esprit, corps, atome, monade, ou tout ce qu'il vous plaira. Elle cesse d'être simpliste pour devenir synthétique : ce n'est plus la conception, la fiction d'un je ne sais quoi insécable, immodifiable, intransmutable, etc.: l'intelligence, qui se pose d'abord une synthèse avant de l'attaquer par l'analyse, n'admet à priori rien de pareil. Elle ne sait ce que sont, en elles-mêmes, la substance et la force ; elle ne prend point ses éléments pour des réalités, puisque, par la loi de constitution de l'esprit, la réalité disparaît, lorsqu'il cherche à la résoudre en ses éléments. Tout ce que sait et qu'affirme la raison, c'est que l’être, ainsi que l'idée, est un groupe.

 

La raison est amenée donc à poser cette hypothèse métaphysique et incompréhensible pour elle que l’unité est une pluralité. L’anti-fondationnalisme conduit à abandonner le monisme simple, mais il ne peut affirmer qu’à titre d’hypothèse le monisme pluraliste.

 

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