Philippe Chanial, La sociologie comme philosophie politique et réciproquement

La découverte, 2011, 305 p., 24 euros

 

 

Philippe Chanial est maître de conférence en sociologie à l’Université de Paris-Dauphine et secrétaire de rédaction de la revue MAUSS. C’est en se situant dans la perspective d’une approche critique de l’utilitarisme en sciences sociales qu’est rédigée cette série d’études consacrées à divers sociologues et philosophes. La perspective adoptée dans cet ouvrage entend remettre en question les frontières disciplinaires habituellement posées entre philosophie et sociologie. Un certain nombre de textes proposent notamment une discussion de la problématique de la reconnaissance. C’est de manière générale à une défense de la perspective morale et normative en sociologie et en philosophie politique qu’invite l’auteur. L’ouvrage est découpé en quatre parties.

 

La première partie porte sur une interrogation du statut de la sociologie comme philosophie morale. Trois chapitres composent cet ouvrage. Le premier est consacré à une discussion de la neutralité axiologique chez Max Weber, le second à la problématique de la reconnaissance chez Tocqueville et enfin le dernier à la question du statut de la morale dans l’analyse sociale de Durkheim.

La seconde partie porte plus particulièrement sur des études consacrées à des auteurs issus de la tradition pragmatiste, à savoir Cooley et John Dewey, ainsi qu’à un auteur empruntant à la fois à la tradition pragmatiste et à l’Ecole de Franckfort, Habermas.

La troisième partie de l’ouvrage prend plus particulièrement comme angle d’attaque une discussion de l’anthropologie de Hobbes considérée comme le soubassement de toutes les théories utilitaristes qui suivent. C’est en particulier à partir d’auteurs tels que Talcott Parson, Ricoeur, David Gauthier, Marcel Mauss, Bourdieu ou enfin Axel Honneth qu’est discutée l’anthropologie hobbesienne. En particulier, il est possible de détacher parmi ces études celle consacrée à Pierre Bourdieu. En effet, on peut se souvenir qu’Alain Caillé, le fondateur du MAUSS, a produit il y a plusieurs années une critique de la reprise de l’utilitarisme chez Bourdieu. La lecture qui est faite ici par Chanial se montre plus nuancée sur les tendances utilitaristes de la pensée de Bourdieu.

La dernière partie de l’ouvrage est plus particulièrement consacrée à la problématique du don qui constitue l’une des bases du MAUSS. C’est donc à une analyse de cette question chez Marcel Mauss et chez Alvin Gouldner que se livre l’auteur.

 

Personnellement, il nous semble intéressant dans cet ouvrage de porter plus particulièrement la focale sur deux chapitres. Le premier est celui consacré à l’analyse des positions de John Dewey. Philippe Chanial y met ici en exergue plusieurs dimensions. La première est l’anthropologie relationniste et processuelle de John Dewey, qui conduit à une remise en cause du dualisme classique en sociologie opposant individu et société. Ce que ce chapitre met également en avant c’est la critique présente chez Dewey de l’utilitarisme et sa manière à la fois de repenser la définition de l’utilité et de dépasser là encore l’opposition entre intérêt personnel et altruisme. Enfin, le chapitre consacré à Dewey insiste plus particulièrement sur les liens intrinsèques qu’entretiennent éducation et démocratie chez le philosophe et pédagogue américain.

Enfin, le dernier chapitre de l’ouvrage propose une grille d’analyse qui présente de grandes similarités avec les approches de la sociologie pragmatique. En effet, l’auteur propose une grammaire des régimes de relations humaines. Pour cela, il reprend le triptyque de Mauss “donner, recevoir, rendre” en lui adjoignant en outre “prendre” correspondant respectivement à la générosité, au pouvoir, à la réciprocité et enfin à la violence. Il en arrive ainsi à dégager une boussole des relations humaines comprenant dix idéaux-types à partir d’une modélisation s’appuyant d’une part sur Marcel Mauss et d’autre part sur Hobbes: le registre de la générosité (don, sollicitude et grâce), le registre de la réciprocité (jeux de rôle et échange utilitaire), le registre du pouvoir (domination et autorité), le registre de la violence (vengeance, prédation et exploitation).

 

Irène Pereira

 

 

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