Éléments concrets d’une radicalité pragmatique

 

Dans mon ouvrage, Peut-on être radical et pragmatique ? (Textuel, 2010), j’avais tenté de produire une hypothèse qui puisse permettre de s’orienter vers la formulation de revendications pragmatiques et radicales. Je vais ci-dessous redonner quelques éléments théoriques concernant cette hypothèse ainsi que des exemples d’application concrets.

 

Aspects théoriques de la radicalité pragmatique:

 

Il est possible d’énoncer l’hypothèse de revendications radicales pragmatiques de la manière suivante:

 

essayer de formuler des revendications immédiates qui soient en continuité avec les objectifs à long terme que l’on se donne”.

 

Explicitation:

 

J’ai essayé de montrer dans des travaux de recherche précédents qu’il était possible d’établir des homologies structurales entre l’anarchisme et le syndicalisme révolutionnaire d’une part et d’autre part la philosophie pragmatiste. L’une de ces homologies consiste dans la continuité des moyens et des fins. Le pragmatisme, tout comme ces deux courants militants, se distingue de l’hétérogénéité des fins et des moyens qui caractérise en particulier le léninisme.

 

Le premier aspect de l’hétérogénéité du léninisme tient à la règle machiavélienne de la fin qui justifie les moyens et le second qui en est le corollaire s’appuie sur la logique de la dialectique, qui rend possible que des moyens contraires à une fin visée permettent d’y parvenir.

Au contraire, l’anarchisme et le syndicalisme d’action directe se caractérisent par l’hypothèse que la visée d’une société radicalement démocratique ne peut être atteinte que par des collectifsmilitants dont les pratiques d’organisation et de prise de décision sont elles-mêmes démocratiques.

 

La radicalité pragmatique se distingue à la fois d’un pseudo-pragmatisme qui ne se propose aucun idéal - entendu comme projet de société - à long terme et du dogmatisme du rationalisme.

 

Dans ce dernier cas, seule compte la fin finale à laquelle peuvent être sacrifiées les améliorations immédiates. Cela est rendu possible par une connaissance des lois de l’histoire qui permettent de guider l’action de manière apodictique.

 

A l’inverse, le pseudo-pragmatisme ne se soucie que de l’amélioration immédiate, prenant prétexte que l’orientation de l’histoire ne peut être prédite. Le problème, c’est que dans ce cas là, n’ayant pas de vue globale de la situation, les revendications immédiates peuvent se contredire ou entrer en contradiction avec des revendications portées par d’autres secteurs.

 

La radicalité pragmatique consiste à se servir des idéaux - c’est-à-dire dans ce cas précis de l’idéal d’un projet de société que l’on défend -, comme instrument permettant d’orienter la production de revendications immédiates. Le projet à long terme que l’on poursuit n’est pas une fin qui se produira de manière nécessaire, mais un instrument d’action immédiate. C’est du moins la thèse de Dewey (Cf. Reconstructions en philosophie, Une foi communeou encore “Théorie de la valuation”).

 

Corollaires:

 

Les corollaires à l’hypothèse de continuité des moyens et des fins sont les suivants:

 

a) Il s’agit de partir des individus tels qu’ils sont et de la réalité telle qu’elle est. Il s’agit en outre pour cela de prendre pour point de départ la parole et les revendications des acteurs eux-mêmes (c’est ce que j'appellerai la règle libertaire “d’autonomie”: le processus démancipation doit partir des premiers concernés et ne peut leur être apporté du dehors).

 

b) Mais la parole des opprimés peut-être diverse. Il s’agit alors de s’allier à ceux qui portent les revendications qui sont le plus en adéquation avec notre projet à long terme. Les idéaux ont donc la première fonction de nous aider à nous orienter et à choisir ceux dont on souhaite appuyer et relayer le discours.

Il faut distinguer cet aspect de la convergence d’action. Car il est possible d’agir en vue d’une fin commune à court terme avec des personnes qui ne partagent pas le même projet de société à long terme.

 

c) Pour élaborer des positions radicales et pragmatiques, il s’agit d’avoir une idée du projet de société que l’on se donne à titre d’hypothèse. Ce qui distingue le pragmatisme de Dewey de la position de Trotski qu’il critique, c’est qu’une fin peut être remise en cause en vertu des moyens qui la rendent nécessaire. Il n’y a donc pas de fin qui soit absolue.

Dans une perspective libertaire (ou anarchiste: ici les termes sont utilisés comme synonymes), ce projet se caractérise en particulier par: l’anti-capitalisme et donc le socialisme, l’anti-étatisme et donc le fédéralisme libertaire, la critique des religions...

 

Exemples concrets:

 

Voici quelques exemples de tension existant dans les mouvements sociaux, et des propositions d’hypothèses de revendications radicales et pragmatiques qui peuvent être certes améliorables mais qui permettent de comprendre la logique de l’hypothèse formulée ci-dessus. Il n’y a pas de solution en soi, mais il s’agit d’inventer des propositions de solutions qui articulent de manière cohérente améliorations immédiates et projet de société:

 

a) Les précaires dans la Fonction publique:

 

- La tension: elle oppose d’un côté des positions qui mettent en avant le pragmatisme en privilégiant l’amélioration des conditions immédiates des précaires en les stabilisant par des CDI (certaines positions de la CFDT vont dans ce sens) et de l’autre des conceptions qui mettent en avant la défense du statut de la fonction publique et qui craignent que la CDIsation soit la fin du statut de fonctionnaire (CGT, FO en particulier).

 

- Proposition de revendication radicale pragmatique:

 

Une proposition de revendication pour améliorer la situation immédiate des non-titulaires de la fonction publique tout en maintenant l’objectif d’une titularisation comme fonctionnaire.

 

Depuis 1946, date de la création du statut du fonctionnaire, il y a eu plus de 15 dispositifs de titularisation organisés. Cela signifie que mécaniquement, la fonction publique, pour des raisons diverses, recrée de la précarité. Cette précarité qui réapparaît tient à des questions de sous-effectifs, mais pas seulement (travail le week-end, occasionnels, saisonniers par exemple). Cela signifie qu'il faut un mécanisme législatif qui résolve ce problème de manière pérenne en permettant que les précaires ne soient pas dépendants uniquement de la capacité des organisations syndicales à mener des luttes. Ce qui n'empêche pas d'ailleurs que ce mécanisme puisse être gagné par une lutte syndicale.

 

Un tel mécanisme aurait pour fonction d'assurer les meilleurs conditions immédiates aux non-titulaires et de leur garantir un emploi de fonctionnaire.

 

Le mécanisme pourrait être lesuivant:

- les non-titulaires, embauchés dans les limites du cadre législatif actuel (art.4 et art.6), peuvent bénéficier d'un CDI immédiatement, ce que prévoit déjà la loi pour les non-titulaires à temps incomplet sur besoin permanent (art.6).

- s'ils ne sont pas en CDI lors de la première embauche, ils doivent bénéficier d'un CDI au bout de 18 mois maximum.

- au bout de trois ans, les non-titulaires qui le souhaitent peuvent déposer un dossier de type VAE (Validation d’acquis d’expérience) leur permettant d'être titularisés en tant que fonctionnaires

- lorsque leur dossier est validé, l'administration doit créer obligatoirement un poste de fonctionnaire

- en attendant la création de ce poste, ils bénéficient d'un CDI à temps complet s'ils en font la demande.

 

Cette revendication doit être en outre assortie des deux suivantes:

- la création d'une bourse des emplois permettant d'assurer dans la mesure du possible une continuité d'emploi aux personnes embauchées comme saisonniers ou occasionnels

- la possibilité pour les personnes contractuelles (art. 4) d'être rattachées à un corps de fonctionnaire déjà existant.

 

Le dispositif consiste à considérer que le principe, c’est que toute personne entrant dans la fonction publique en tant que non-titulaire doit devenir fonctionnaire au bout de trois ans maximum, sauf si la personne concernée y est opposée..

 

b) Les revendications autour de la prostitution:

 

- Explicitation de la tension:

 

La tension oppose par exemple: a) des militantes féministes radicales qui analysent la prostitution, et de manière générale le continuum d’échange économico-sexuel, comme une relationd’exploitation et qui revendiquent son abolition b) à des militants pro-sexes qui mettent en avant l’exigence de l’amélioration des conditions immédiates des prostitué(e)s par la mise en place d’un statut professionnel garantissant leursconditions de travail.

 

Il est nécessaire de remarquer que la parole des prostituées ou des ex-prostitué(e)s sur la question est divisée. Certaines réclament une reconnaissance de leur activité comme un métier et d’autres revendiquent les moyens de sortir de la prostitution.

 

Proposition de revendication radicale et pragmatique:

 

Si on analyse la prostitution comme un élément d’un continuum économico-sexuel d’exploitation qui irait de l’institution du mariage à la prostitution et donc qu’on tend à l’abolition de ce type de relations d’exploitation économique, quels types de revendications immédiates est-il possible de se donner qui soient en accord avec cette finalité ? Une telle analyse est sous-tendue dans ce cas là par le fait que tout échange économique dans le cadre de la société capitaliste ou patriarcale repose sur un rapport social inégalitaire, en particulier l’inégalité de richesse entre hommes et femmes.

 

Il me semble que le type de revendications immédiates qu’il est possible de porter sont celles de droits universels garantis à tous les individus: droit au logement, à la formation, à un revenu d’existence sous la forme d’un salaire socialisé...

Il ne s’agit pas alors de lutter pour un statut particulier pour les personnes prostitué(e)s, (revendication corporative), mais de montrer qu’au contraire les revendications que peuvent porter les personnes prostitué(e)s sont porteuses d’une amélioration de droits pour tous.

 

L’hypothèse est ici queles luttes particulières et spécifiques peuvent être une avancée pour tous.

C’est ce que défendent les mouvements d’ex-prostituées qui luttent pour obtenir des dispositifs permettant la sortie de la prostitution.

 

Autre exemple confortant cette hypothèse:

- Plutôt que de revendiquer le mariage homosexuel (qui entre en contradiction avec la revendication d’abolition du mariage par les féministes radicales et les anarchistes), il est possible de revendiquer que les droits et les avantages garantis par le mariage ne soient plus attachés uniquement aux couples mariés.

 

c) Mouvements sociaux et croyances religieuses

 

Questions:

Peut-il y avoir dans les syndicats de travailleurs ou dans les associations féministes des femmes qui portent le voile ? Est-il possible de s’allier avec des mouvements religieux sur des revendications précises ?

 

Différence dans la finalité des organisations:

Il me semble que la présence ou non de croyants dans une organisation dépend de la nature de celle-ci.

- Par exemple, un syndicat réunitles individus sur la base, non de croyances idéologiques, mais d’une position de classe et de la nécessitéde lutter collectivement pour défendre ses intérêts moraux et matériels contre son employeur.

- Une organisation politique anarchiste se définit avant tout par son anti-étatisme et son caractère anti-religieux. Pour cette dernière, il est incohérent que des croyants y trouvent leur place. En revanche, dans le cadre d’une action précise, il est possible qu’une telle organisation signe un tract ou participe à une action où se trouveégalement une organisation religieuse.

- Une organisation féministe a pour objectif de lutter pour le droit des femmes indépendamment de leurs croyances religieuses.

 

- Un problème spécifique: le port du voile

Les organisations féministes doivent-t-elles s’abstenir de prendre position contre le voile car cela risquerait de les couper des femmes musulmanes qui portent le voile et parce que cette position ferait le jeu de l’islamophobie.

Ou doivent-elles au contraire considérer que le port du voile est une marque de l’oppression des femmes et porte gravement atteinte à leur droit et donc prendre position contre?

 

- Hypothèses de revendications:

 

Il est possible de proposer l’hypothèse de règle pragmatique suivante:

Il est possible d’essayer de revendiquer ce qui correspond au consensus le plus radical en accord avec les finalités que l’on se fixe sans trancher le sujet de dissension.

 

Il est alors possible de proposer les revendications suivantes:

 

- L’abolition de toutes les lois qui discriminent les femmes en raison d’un imaginaire raciste.

 

Explication: Il ne me semble pas pertinent de parler d’islamophobie. Ce n’est pas l’Islam spécifiquement qui est la cause du racisme d’Etat, c’est parce que cette religion est, dans un amalgame raciste, considérée comme la religion des Arabes, qu’elle est la cible d’attaques spécifiques.

Il ne s’agit donc pas dans le fond d’un problème d’isalmophobie, mais de racisme.

 

- La disparition de toutes les croyances et pratiques religieuses qui portent atteinte au droit des femmes.

 

Explicitation: Cette dernière revendication ne cible pas une religion en particulier. Elle ne tranche pas la question du voile spécifiquement. Mais il est clair qu’aucune femme se considérant comme féministe ne peut pas s’opposer à une telle revendication.

 

Il s’agit ensuite à chaque association féministe en fonction de sa composition de produire des revendications plus précises.

 

Dans le cas d’une organisation anarchiste qui est clairement athée, la critique des religions fait explicitement partie de ses finalités. Par conséquent, il semble légitime qu’elle se positionne clairement contre le port du voile. Mais elle contient également dans ses finalités la critique de l’Etat, et il apparait cohérent qu’elle effectue une critique d’une loi portant sur des femmes en raison d’un imaginaire raciste.

Mais plus encore, une organisation politique anarchiste, me semble-t-il, peut mettre en avant le caractère politique des institutions religieuses et le caractère religieux de l’institution politique. L’Etat-nation voit dans la religion musulmane le risque de constitution d’une communauté unie à l’intérieur de l’Etat et soumise à d’autres règles supérieures à l’Etat.

Le port du voile est, dans la conception anarchiste, toujours un acte politico-religieux dans la mesure où les religions sont des institutions politiques. Cet acte peut être le fait d’une personne qui l’effectue par héritage culturel. Il peut être également le fait de personnes qui revendiquent le choix du port du voile. Dans ce dernier cas, il est possible d’analyser cet acte comme un choix clairement politique : une conception non laïque de l’Etat et de l’espace public. Cette position s’oppose clairement à la laïcité, qui n’est pas la conception libérale d’une neutralité de l’Etat, mais une idéologie républicaine. Ce sont bien donc deux idéologies politiques qui s’opposent.

 

Irène 

 

 

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Commentaires : 1
  • #1

    Damian (lundi, 23 juillet 2012 00:42)

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