Eléments de sociologie pragmatique et de théorie critique chez Georges Sorel

 

La question des rapports entre science et politique est l’une des problématiques qui traversent l’oeuvre de Georges Sorel. Celui-ci s’interroge en particulier sur l’articulation entre théorie scientifique et action politique, entre sociologie matérialiste historique et action révolutionnaire. La réflexion de Sorel apporte des pistes de traitement de la tension entre structure et histoire, entre sociologie critique et philosophie de l’émancipation.

Les analyses de Sorel, marquées par la référence à Proudhon et à Bergson, peuvent être rapprochées de la philosophie pragmatiste, William James devenant une de ses références explicites au moins dès 1913, date de son ouvrage De l’utilité du pragmatisme.

Nous faisons l’hypothèse qu’à partir de 1905 plus spécifiquement, puis dans un certain nombre de textes qui suivent, Sorel esquisse les éléments d’une articulation originale entre des éléments d’une sociologie “pragmatique” et d’une théorie critique.

 

“Préface de 1905 à l’Avenir socialiste des syndicats”:

 

La grève générale n'est point née de réflexions profondes sur la philosophie de l'histoire ; elle est issue de la pratique. Les grèves ne seraient que des incidents économiques d'une assez faible portée sociale, si les révolutionnaires n'intervenaient pour en changer le caractère et en faire des épisodes de la lutte sociale. Chaque grève, si locale qu'elle soit, est une escarmouche dans la grande bataille qu'on nomme la grève générale. [...] Le syndicalisme révolutionnaire trouble les conceptions que l'on avait mûrement élaborées dans le silence du cabinet ; il marche, en effet, au hasard des circonstances, sans souci de se soumettre à une dogmatique, engageant plus d'une fois ses forces dans des voies que condamnent les sages. Spectacle décourageant pour les nobles âmes qui croient à la souveraineté de la Science dans l'ordre moderne, qui attendent la révolution d'un effort puissant de la Pensée, qui s'imaginent que l'Idée mène le monde depuis que celui-ci est émancipé de l'obscurantisme clérical. [...] Le syndicalisme révolutionnaire réalise, à l'heure actuelle, ce qu'il y a de vraiment vrai dans le marxisme, de puissamment original, de supérieur à toutes les formules : à savoir que la lutte de classe est l'alpha et l'oméga du socialisme, - qu'elle n'est pas un concept sociologique à l'usage des savants, mais l'aspect idéologique d'une guerre sociale poursuivie par le prolétariat contre l'ensemble des chefs d'industrie, - que le syndicat est l'instrument, de la guerre sociale.” (“Préface de 1905 à l’Avenir socialiste des syndicats”).

 

Alors qu’en 1898, date de la première publication de L’Avenir socialiste des syndicats, Sorel ne prend pas explicitement position en faveur de la grève générale, et donc du rôle révolutionnaire des syndicats, en 1905, lors d’une nouvelle publication de son opuscule, il décide de le faire précéder d’une préface où s’affirme sa défense du syndicalisme révolutionnaire. La notion avait fait son apparition dans la revue Le mouvement socialiste, l’année précédente, sous la plume d’Hubert Lagardelle, dans un article où ce dernier commentait le congrès de la CGT à Bourges.

Sorel commence par affirmer dans cet extrait un point qui constitue un leitmotif de son oeuvre depuis plusieurs années: la théorie révolutionnaire ne précède pas l’action révolutionnaire. Il n’est pas possible de guider l’action par la science, dans la mesure où l’avenir n’est pas prévisible par une loi scientifique. La lutte des classes ne constitue pas une loi de l’histoire. La notion de lutte des classes n’est pas un concept scientifique qui pourrait être déduit de l’analyse de la structure des classes sociales au sein d’une société, mais il s’agit d’une image idéologique.

Les positions de Sorel tracent un réseau conceptuel d’opposition: le socialisme des intellectuels est scientifique, dogmatique, conceptuel et en définitive idéaliste. Au contraire, le socialisme des syndicalistes révolutionnaires est idéologique et tourné vers l’action. En définitive, il serait possible de qualifier sa position de matérialisme historique pragmatiste. Il ne s’agit pas d’un matérialisme qui trouve ses fondements dans l’évolution des moyens de production ou dans les rapports sociaux de production, mais dans une opposition à l’idéalisme des intellectuels du socialisme et dans les actions de lutte des syndicalistes.

 

Réflexions sur la violence (textes publiés pour la première fois dans la revue Le mouvement socialiste, printemps 1906): 

 

“Au cours du XIXe siècle, a existé une incroyable naïveté scientifique, qui est la suite des illusions qui avaient fait délirer la fin du XVIIIe. Parce que l'astronomie parvenait à calculer les tables de la lune, on a cru que le but de toute science était de prévoir avec exactitude l'avenir ; parce que Le Verrier avait pu indiquer la position probable de la planète Neptune — qu'on n'avait jamais vue et qui rendait compte des perturbations des planètes observables, — on a cru que la science était capable de corriger la société et d'indiquer les mesures à prendre pour faire disparaître ce que le monde actuel renferme de déplaisant. On peut dire que ce fut la conception bourgeoise de la science: elle correspond bien à la manière de penser de capitalistes qui, étrangers à la technique perfectionnée des ateliers, dirigent cependant l'industrie et trouvent toujours d'ingénieux inventeurs pour les tirer d'embarras. La science est pour la bourgeoisie un moulin qui produit des solutions pour tous les problèmes qu'on se pose : la science n'est plus considérée comme une manière perfectionnée de connaître, mais seulement comme une recette pour se procurer certains avantages.

J'ai dit que Marx rejetait toute tentative ayant pour objet la détermination des conditions d'une société future ; on ne saurait trop insister sur ce point, car nous voyons ainsi que Marx se plaçait en dehors de la science bourgeoise. La doctrine de la grève générale nie aussi cette science et les savants ne manquent pas d'accuser la nouvelle école d'avoir seulement des idées négatives ; quant à eux, ils se proposent le noble but de construire le bonheur universel. Il ne me semble pas que les chefs de la social-démocratie aient été toujours fort marxistes sur ce point ; il y a quelques années, Kautsky écrivait la préface d'une utopie passablement burlesque.” (Réflexions sur la violence, 1906).

 

Sorel reprend ici ce qui constitue une constante de son oeuvre: il n’est pas possible de produire une science prédictive de l’histoire. En effet, la prédictibilité des faits sociaux suppose d’avoir une conception de la science qui est celle de la physique classique, dans laquelle la temporalité ne joue aucun rôle. Or l’histoire est caractérisée par son irréversibilité, elle ne peut donc faire l’objet d’une prévision scientifique.

 

“Un pas décisif fut fait vers la réforme lorsque ceux des marxistes qui aspiraient à penser librement, se furent mis à étudier le mouvement syndical ; ils découvrirent que «les purs syndicaux ont plus à nous apprendre qu'ils n'ont à apprendre de nous " (Réflexions sur la violence, 1906)

 

S’il n’est pas possible de prédire le devenir historique et les conflits sociaux, cela ne signifie pas qu’il n’est pas possible de produire une sociologie des conflits sociaux. Mais il ne s’agit pas d’une science prédictive, mais d’une science descriptive et qui extrait la “grammaire” (c’est-à-dire la philosophie des pratiques) du mouvement syndical.

 

a) — Tout d'abord, je vais parler de la lutte de classe, qui est le point de départ de toute réflexion socialiste et qui a tant besoin d'être élucidée depuis que des sophistes s'efforcent d'en donner une idée fausse.

1) Marx parle de la société comme si elle était coupée en deux groupes foncièrement antagonistes; cette thèse dichotomique a été souvent combattue au nom de l'observation et il est certain qu'il faut un certain effort de l' esprit pour la trouver vérifiée dans les phénomènes de la vie commune. La marche de l'atelier capitaliste fournit une première approximation et le travail aux pièces joue un rôle essentiel dans la formation de l'idée de classe ; il met, en effet, en lumière une opposition très nette d'intérêts se manifestant sur le prix des objets : les travailleurs se sentent dominés par les patrons d'une manière analogue à celle dont se sentent dominés les paysans par les marchands et les prêteurs d'argent urbains ; l'histoire montre qu'il n'y a guère d'opposition économique plus clairement sentie que celle-ci ; campagnes et villes forment deux pays ennemis depuis qu'il y a une civilisation. Le travail aux pièces montre aussi que dans le monde des salariés il y a un groupe d'hommes un peu analogue à des marchands de détail, ayant la confiance du patron et qui n'appartiennent pas au monde du prolétariat.

La grève apporte une clarté nouvelle ; elle sépare, mieux que les circonstances journalières de la vie, les intérêts et les manières de penser des deux groupes de salariés ; il devient alors clair que le groupe administratif aurait une tendance naturelle à constituer une petite aristocratie ; c'est pour ces gens que le socialisme d'État serait avantageux, parce qu'ils s' élèveraient d'un cran dans la hiérarchie sociale.

Mais toutes les oppositions prennent un caractère de netteté extraordinaire quand on suppose les conflits grossis jusqu'au point de la grève générale ; alors toutes les parties de la structure économico-juridique, en tant que celle-ci est regardée du point de vue de la lutte de classe, sont portées à leur perfection ; la société est bien divisée en deux camps, et seulement en deux, sur un champ de bataille. Aucune explication philosophique des faits observés dans la pratique ne pourrait fournir d'aussi vives lumières que le tableau si simple que l'évocation de la grève générale met devant les yeux.” (Réflexions sur la violence, 1906).

 

Il ne s’agit donc pas de partir d’une analyse scientifique et structuraliste des classes en soi. Ce qui intéresse en premier lieu Sorel, ce sont les rapports de conflictualité, la lutte des classes. Or, celle-ci ne peut être appréhendée par le biais d’une analyse structuraliste. En effet, pour Sorel qui reprend la logique de l’analyse de Bergson, l’étude de la structuration de la société en classes sociales suppose une démarche spatialisante de classification rationnelle. Au contraire, l’action et les mouvements sociaux ne sont pas de l’ordre d’une logique rationnelle.

Le premier moyen d’étudier la lutte des classes, ce sont les conflits d'intérêt au sein de l’atelier. Mais, plus encore, ce qui permet d’observer la lutte des classes comme un fait, ce sont les situations de grève. La lutte des classes n’existe pas en tant que réalité structurelle, mais elle peut être étudiée dans le cadre des grèves. Le conflit social produit une division sociale structurelle nette qui ne lui préexiste pas et qui ne peut pas être déduite des structures sociales.

Sorel ne s’oppose donc pas à l’élaboration d’une sociologie du mouvement révolutionnaire, mais il propose une certaine conception de la science contre une autre. La conception rationaliste et scientiste consiste à penser qu’il est possible d’appliquer à toute la réalité sociale une approche structuraliste et prédictive. Au contraire, l’approche que prône Sorel consiste à considérer qu’il ne s’agit pas d’établir une science prédictive du mouvement révolutionnaire, mais une science descriptive.  

 

Introduction de 1907 aux Réflexions sur la violence:

 

“Tant que le socialisme demeure une doctrine entièrement exposée en paroles, il est très facile de le faire dévier vers un juste milieu; mais cette transformation est manifestement impossible quand on introduit le mythe de la grève générale, qui comporte une révolution absolue” (“Introduction de 1907”, Réflexions sur la violence)

 

Sorel souligne ici également une autre constante de ses positions: le socialisme est avant tout une pratique militante et non une théorie scientifique. Il y a en effet chez Sorel une remise en cause du dualisme entre théorie et pratique, et une recherche d’adéquation entre les discours et les actes.

 

“Il est impossible de supposer que nous cherchions à exercer une industrie intellectuelle et nous protestons chaque fois qu'on prétend nous confondre avec les intellectuels qui sont justement des gens qui ont pour profession l'exploitation de la pensée. Les vieux routiers de la démocratie ne parviennent pas à comprendre que l'on se donne tant de mal lorsqu'on n'a pas le dessein caché de diriger la classe ouvrière. Cependant nous ne pourrions pas avoir une autre conduite. Celui qui a fabriqué une utopie destinée à faire le bonheur de l'humanité se regarde volontiers comme ayant un droit de propriété sur son invention ; il croit que personne n'est mieux placé que lui pour appliquer son système ; il trouverait fort irrationnel que sa littérature ne lui valût pas une charge dans l'État. Mais nous autres, nous n'avons rien inventé du tout, et même nous soutenons qu'il n'y a rien à inventer : nous nous sommes bornés à reconnaître la portée historique de la notion de grève générale ; nous avons cherché à montrer qu'une culture nouvelle pourrait sortir des luttes engagées par les syndicats révolutionnaires contre le patronat et contre l'État ; notre originalité la plus forte consiste à avoir soutenu que le prolétariat peut s'affranchir sans avoir besoin de recourir aux enseignements des professionnels bourgeois de l'intelligence. Nous sommes ainsi amenés à regarder comme essentiel dans les phénomènes contemporains ce qui était considéré autrefois comme accessoire : ce qui est vraiment éducatif pour un prolétariat révolutionnaire qui fait son apprentissage dans la lutte. Nous ne saurions exercer une influence directe sur un pareil travail de formation. Notre rôle peut être utile, à la condition que nous nous bornions à nier la pensée bourgeoise, de manière à mettre le prolétariat en garde contre une invasion des idées ou des moeurs de la classe ennemie”. (“Introduction de 1907”, in Réflexions sur la violence)

 

Dans l’extrait ci-dessus, Sorel analyse très clairement ce qui distingue une “sociologie pragmatique”, qui part des capacités d’émancipation des acteurs pour produire une théorie critique, d’une sociologie critique qui part d’une analyse structuraliste de la réalité et tente d’en déduire une théorie de l’émancipation.

Sorel commence par répondre à une objection que leurs détracteurs font aux philosophes de la Nouvelle École[1]. Ceux-ci critiquent les intellectuels, mais ne sont-ils pas eux-mêmes des intellectuels ? Les intellectuels du socialisme sont à la fois des professionnels de la pensée, des universitaires, et des professionnels de la politique. Ils pensent que leur science et leur innovation théorique leur donnent pour vocation de diriger le mouvement révolutionnaire dans la mesure où ils seraient en capacité d’en prévoir la direction. Sorel se rapproche ici de la critique que Bakounine avait effectuée de Marx: la théorie révolutionnaire ne préexiste pas au mouvement révolutionnaire, elle en est le produit. L’action révolutionnaire ne présuppose pas une approche intellectualiste par laquelle des savants doivent désaliéner les militants et orienter le mouvement au moyen d’une science. C’est au contraire la pratique elle-même qui produit l’élévation de la conscience de classe.

Les sociologues de la Nouvelle École ne produisent pas une science structuraliste qui leur permet de prévoir les orientations sociales par une connaissance des déterminismes sociaux. La “sociologie pragmatique” de la Nouvelle École se limite à décrire et à extraire des pratiques du syndicalisme révolutionnaire, la philosophie (pour notre part nous dirions la “grammaire”) de ce mouvement.

Ce n’est pas la division structurelle de la société en deux classes sociales qui produit la lutte des classes, mais c’est la conflictualité sociale, les rapports de lutte, qui font apparaître la société comme divisée strictement en deux classes antinomiques. Ce n’est donc pas non plus une interprétation intellectuelle, une représentation (“un cadre de l’expérience”) qui produit cette division, mais la conflictualité sociale elle-même.

 

“Cependant il [Proudhon] ne pensait pas que la société contemporaine fût frappée de mort ; il pensait que depuis la Révolution l’humanité avait acquis une assez claire notion de la justice pour qu’elle pût triompher de déchéances passagères ; par cette conception de l’avenir, il se séparait complètement de ce qui devait devenir la notion la plus fondamentale du socialisme officiel d’aujourd’hui, qui se moque de la morale. “

 

Si Sorel considère que le mouvement révolutionnaire met en oeuvre des épreuves de force et s’il fait de ces épreuves de force ce qui produit la morale, il n’élimine pas la dimension morale de l’existence. Cela signifie sans doute que pour Sorel la morale constitue une épreuve de légitimité qui ne se réduit pas à une épreuve de force. Il se situe ici dans la continuité de Proudhon. C’est une constante chez Sorel d’accorder dans son analyse non seulement une importance à la base économique, mais également au droit, à la morale et aux mythes dans le processus révolutionnaire. La réalité sociale ne peut être unifiée au sein d’une seule logique, et il y a, comme l’exprime Bergson, différents ordres: celui de la science n’est pas celui de la morale.

 

“ La décomposition du marxisme” (1908):

 

“On a versé infiniment d'encre à propos de cette catastrophe finale qui devrait éclater à la suite d'une révolte des travailleurs. Il ne faut pas prendre ce texte à la lettre, nous sommes en présence de ce que j'ai appelé un mythe social, nous avons une esquisse fortement colorée qui donne une idée très claire du changement, mais dont aucun détail ne saurait être discuté comme un fait historique prévisible. “ (“La décomposition du marxisme”, 1908).

 

La révolution ne peut pas faire l’objet d’une prévision historique. La révolution est un mythe, une image, un instrument qui incite les travailleurs à l’action. En effet, si l’action, le mouvement, ne peuvent pas faire l’objet d’une analyse rationnelle, alors le déclencheur de l’action n’est pas d’ordre rationnel, mais émotionnel ou d’ordre imaginaire.

 

“On devrait dire de lui qu'il est une philosophie des bras et non une philosophie des têtes [...], car il n'a qu'une seule chose en vue : amener la classe ouvrière à comprendre que tout son avenir dépend de la notion de lutte de classe ; l'engager dans une voie où elle trouve les moyens, en s'organisant pour la lutte, de se mettre en état de se passer de maîtres ; lui persuader qu'elle ne doit point prendre d'exemples dans la bourgeoisie” (La décomposition du marxisme, 1908).

 

Sorel réaffirme une fois de plus son attachement à une philosophie qui soit le produit non d’une réflexion théorique, mais d’une analyse empirique de l’action des militants syndicalistes.

 

Il ne faut pas espérer que le mouvement révolutionnaire puisse jamais suivre une direction convenablement déterminée par avance, qu'il puisse être conduit suivant un plan savant comme la conquête d'un pays, qu'il puisse être étudié scientifiquement autrement que dans son présent. Tout en lui est imprévisible [1]. Aussi ne faut-il pas, comme ont fait tant de fois les anciens théoriciens du socialisme, s'insurger contre les faits qui semblent être de nature à éloigner le jour de la victoire.

“Il faut s'attendre à rencontrer beaucoup de déviations qui sembleront remettre tout en question ; il y aura des temps où l'on croira perdre tout ce qui avait été regardé comme définitivement acquis ; le trade-unionisme pourra paraître triompher même à certains moments. C'est justement en raison de ce caractère du nouveau mouvement révolutionnaire qu'il faut se garder de don­ner des formules autres que des formules mythiques : le découragement pourrait résulter de la désillusion produite par la disproportion qui existe entre l'état réel et l'état attendu ; l'expérience nous montre que beaucoup d'excellents socialistes furent ainsi amenés à abandonner leur parti.”

(1) Une des plus grosses illusions des utopistes a été de croire qu'on peut déduire le schéma de l'avenir quand on connaît bien le présent. Contre une telle illusion, voir ce que dit BERGSON dans L'Évolution créatrice, notamment pp. 17, 57, 369.”

(“La décomposition du marxisme”, 1908)

 

Dans ce passage aux accents très bergsoniens, comme le précise la note de Sorel lui-même, l’auteur revient sur cette thématique récurrente de son oeuvre selon laquelle la transformation révolutionnaire, les évènements sont imprévisibles. Ce passage est écrit un an après la publication par Sorel d’un ouvrage intitulé Les illusions du progrès. Il y critique en particulier la tendance à tirer de l’accumulation d’innovations techniques une loi historique qui permettrait de conclure à un progrès de la civilisation. En réalité, il ne peut pas être possible de prédire l’évolution d’une société à partir des innovations techniques car les nouveaux besoins que génèrent les créations techniques sont imprévisibles et par conséquent les nouvelles inventions ne peuvent pas non plus être prédites.

S'il peut y avoir, comme nous l'avons vu, une sociologie des mouvements sociaux, il n'est pas possible d'en donner une explication prédictive. Ce n'est donc qu'a postériori que l'historien peut dire des mouvements sociaux qu'ils sont l'effet de rapports sociaux qu'il induit de son analyse des conflits. 

 

“Mes raisons du syndicalisme” (1910):

 

En l'honneur de ces hypothèses fondamentales on invoque des données de bon sens, des faits empruntés à l'expérience de peuples prospères, des enseignements de l'histoire ; on vante les avantages que les hom­mes pourraient retirer de l'adoption des principes proposés ; on soutient qu'ils présentent à un degré éminent les caractères du beau, du vrai et du bien. Mais les gens prudents, qui tous sont inconsciemment plus ou moins pragmatistes, sachant combien il est dangereux de donner une adhésion inconditionnée aux bases d'une théorie avant d'être fixé sur toutes les conséquences qu'elle comporte [...], sont d'ordinaire assez peu sensibles à de telles justifications. La véritable question est, pour un pragmatiste, de savoir si un homme menant une vie honorable, possédant des connaissances étendues et doué d'un esprit critique pénétrant, emploie sa raison d'une manière digne de lui, quand il conforme son activité aux idées que l'on discute.” (“Mes raisons du syndicalisme” - 1910, in Matériaux pour une critique du prolétariat)

 

Ce passage constitue certainement une des premières allusions positives de Sorel à la philosophie pragmatiste. En effet, en 1908, lors d’une séance de la Société française de philosophie, il avoue ne pas avoir lu William James et développe une positon mitigée au sujet du pragmatisme: il en retient avant tout le pluralisme. Bien que la référence dans l’extrait ci-dessus ne soit pas absolument explicite, on reconnaît la définition pragmatiste de l’évaluation de la validité d’un énoncé: “être fixé sur toutes les conséquences qu’elle comporte”. Face à une conception intellectualiste et dogmatique de l’évaluation des énoncés, Sorel prône ici une conception conséquentialiste et pragmatiste. L’évaluation cognitive d’un énoncé est indissociable de son évaluation éthique dans la mesure où théorie et pratique ne peuvent être séparées. Sorel recherche une adéquation entre les paroles et les actes.

 

Avant-propos à Matériaux d’une théorie du prolétariat, 1914:

 

“Il y a beaucoup de vérité dans le tableau schématique que William James a donné des conceptions philosophiques les plus répandues, rangées par lui autour des deux pôles du rationalisme et de l'empirisme [...]. Rien n'est plus éloigné du second type que le scientisme historique étudié ci-dessus ; l'empiriste traite les événements comme, un naturaliste traite une faune ou un terrain, s'assurant de la configuration exacte de chaque détail, cherchant à définir un ensemble, ne redoutant pas de faire des hypothèses pour combler les lacunes que présentent ses données ; mais il ne consentira jamais à annoncer l'avenir, pas plus qu'un zoologiste ne se demande si l'homme est appelé à acquérir des organes complémentaires. [...] L'empiriste qui s'occupe des activités humaines se tourne vers le passé, dans lequel il rencontre des choses achevées, la matière de la science, l'histoire, le déterminisme ; on a bien le droit évidemment d'adopter une attitude contraire, de méditer sur l'avenir, de considérer, par suite, la vie, l'imagination, les mythes, la liberté ; mais il est absurde d'opérer à la manière des rationalistes qui, hallucinés par leurs préjugés unitaires, mêlent les deux genres, prétendent imposer au second les conditions du premier et s'égarent ainsi dans le scientisme historique. - William James paraît avoir été surtout choqué par la suppression du monde réel qu'effectuent les rationalistes au profit d’un monde idéal, bien ordonné, où tout est net. Se rangeant lui-même dans la classe des barbares, il nomme les rationalistes : esprit raffinés, tendres et délicats [...] . Il serait bien difficile de définir ces deux classes ; mais on ne peut faire autrement que d'observer que le rationalisme brille d'un vif éclat dans les sociétés de libre-pensée, dans les comités démocratiques et dans les cénacles de lettrés qui cherchent de belles phrases faute d'avoir des idées (1) ; dans le plus grand, nombre des cas, le rationalisme est loin d'être aujourd'hui un signe de virilité intellectuelle. Nous allons maintenant examiner comment le rationalisme contamine nos symboles.” (“Avant-propos”, Matériaux d’une théorie du prolétariat, 1914).

(1) Il est conforme à l'esprit du pragmatisme de tenir largement compte du milieu où une doctrine s'épanouit quand on veut s'en faire une idée claire, au lieu de la définir en termes scolastiques.

 

Rédigé un an après la publication de son ouvrage De l’utilité du pragmatisme, ce passage constitue une référence positive explicite à la philosophie pragmatiste de William James et à son application à l’analyse de la société. Sorel prône ici une sociologie pragmatiste. Quelles en sont les caractéristiques ? La méthode scientifique pragmatiste est empirique, elle cherche à produire une description exacte de la réalité. Contrairement à l’empirisme classique, elle n’hésite pas expérimenter des hypothèses. En cela, elle se distingue de la passivité qu’impliquait l’empirisme classique. Mais, elle se distingue radicalement du dogmatisme du rationalisme sur plusieurs points. La méthode pragmatiste ne consiste pas à déterminer des lois permettant de prévoir l’avenir. En effet, son épistémologie est pluraliste. Le pragmatiste peut produire une sociologie des mouvements révolutionnaires, de l’action, des idéologies, mais celle-ci n’est pas une science déterministe et prédictive. Elle décrit au contraire la pluralité des logiques d’action et de discours à l’oeuvre dans la société. Un même individu ou un même groupe d’individus face à une même situation peuvent agir différemment, il n’est pas possible de prédire leur réaction.

L’activité scientifique consiste bien à classifier. De fait, l’étude de la grève générale, conduit à montrer comment celle-ci produit une division nette de la société en deux classes sociales. Si on effectuait une comparaison avec l’approche grammaticale en sociologie pragmatique, on peut dire que l’activité scientifique consiste à produire à partir des pratiques une classification grammaticale qui les décrit comme le zoologiste effectue des classifications. Mais, ces classifications grammaticales ne permettent pas de prédire l’action des individus, mais seulement de décrire la pluralité des logiques d’action mises en oeuvre par les individus ou les organisations. Il est possible de remarquer comment, dans la note attenante à cet extrait, Sorel précise que le pragmatisme ne saurait être perçu comme une méthode idéaliste qui abstrait son analyse des conditions historiques.

 

Avertissement à l’avenir socialiste des syndicats (1914), in Matériaux pour une théorie du prolétariat:

 

En 1910, en ajoutant un appendice à ma deuxième édition des Réflexions sur la violence, je m'aperçus que, pour bien comprendre l'histoire du prolétariat moderne, il faut se placer à un point de vue pluraliste, dès lors l'Avenir socialiste des syndicats devenait susceptible d'être rattaché à l'ensemble de mes recherches ; mais les doctrines pluralistes n'étant reçues jusqu'ici que par de très rares philosophes (1), je ne me serais pas décidé à reproduire cet essai si je n'avais décidé de former un recueil destiné aux gens capables de suivre facilement des spéculations. Il ne m'aurait pas été très difficile de corriger l'ancienne rédaction de manière à la faire entrer dans ma conception pluraliste, en même temps que les Réflexions sur la violence ; mais je n'ai pas cru devoir le faire par scrupule littéraire; peut-être d'ailleurs les philosophes spéculatifs jugeront-ils, que j'ai adopté le parti qui est le plus propre à suggérer aux lecteurs avertis d'utiles sujets de méditation (“Avertissement à l’avenir socialiste des syndicats”, Matériaux d’une théorie du prolétariat ).

(1) Parmi ces très rares philosophes se trouve William James.

 

L’adoption par Sorel d’une sociologie pragmatiste le conduit à voir dans L’Avenir socialiste des syndicats et Réflexion sur la violence non pas deux analyses contradictoires et incompatibles de l’action syndicale de son temps, mais deux logiques possibles et présentes au sein de la réalité sociale. Dans les termes de la sociologie pragmatique actuelle, on pourrait dire que Sorel propose deux grammaires de l’action syndicale de son temps.

 

Conclusion:

 

Il existe une tension qui conduit bien souvent à opposer les analyses structuralistes, en termes de classes sociales, comme l’analyse marxiste, et les sociologies pragmatiques qui mettent en avant l’action et les capacités des acteurs, la pluralité du monde social.

Georges Sorel nous parait avoir produit une piste de solution intéressante pour une l’articulation entre une sociologie pragmatique et une sociologie critique structuraliste.

A l’inverse des conceptions marxistes classiques qui ont tenté de manière scientiste de déduire d’une sociologie structuraliste une théorie révolutionnaire, Sorel prône une démarche originale. Il effectue une sociologie du mouvement révolutionnaire de son temps. Il fait apparaître, d’une part, la pluralité des logiques d’action à l’oeuvre dans ce mouvement qui ne permet pas de déduire à partir d’une loi le comportement des acteurs. Mais en outre, il propose d’analyser comment, à partir de l’action révolutionnaire, se construit la structuration de la société. Il ne s’agit donc pas de partir de la structure sociale pour en déduire le mouvement révolutionnaire, mais au contraire de partir des conflits sociaux pour analyser la manière dont ils contribuent à structurer plus nettement les divisions sociales.

De fait, la lutte des classes n'apparaît plus comme une loi invariable, conséquence d’une division nette de la société en deux classes. Le statut épistémologique de la lutte des classes est tout autre. Le sociologue étudie comment le mythe de la grève générale est utilisé comme un instrument orientant l’action et contribuant à structurer la société en deux classes antagonistes. L’approche de Sorel n’est donc pas réaliste, mais celle d’un pragmatisme constructiviste. En effet, il ne s’agit pas d’établir des rapports métaphysiques de causalité entre structures sociales et actions des individus, mais d’analyser les luttes sociales.

Sorel introduit donc une définition originale de la science et de ses rapports à la philosophie. S’il peut y avoir une science des mouvements révolutionnaires, ce n’est pas une science prédictive. En revanche, il peut y avoir une étude scientifique des mythes et des phénomènes sociaux irrationnels. Il s’agit non pas de les expliquer, mais d’en étudier les effets sociaux. La philosophie ne se confond pas avec la science, en revanche, il est possible de produire une philosophie en partant d’une analyse sociologique des mouvements révolutionnaires. Leur pratique est productrice de philosophie.  

 

 

Commentaires sur l’oeuvre de Sorel:

 

Bréhier Emile, “Les philosophies de la vie de l’action: I- Maurice Blondel, II- Le pragmatisme, III- Georges Sorel”, in Histoire de la philosophie, t. II, Paris, Librairie Felix Alcan, 1929-1932.

Coumet Ernest, “Ecrits épistémologiques de Georges Sorel (1905): H. Poincaré, P. Duhem, E. Le Roy”, Cahiers Georges Sorel, 1988, Vol. 6, p.5 - 51.

Fournière Eugène, “Les illusions de la violence”, in La revue socialiste, n° 290, 1909, pp.97-119.

Guchet Y., “Georges Sorel, marxiste ?”, in Cahiers Georges Sorel, n°2, 1984, pp.36-57.

Manegaldo Alain , “Aspects de la philosophie pragmatiste de Sorel: les observations sur la science grecque”, Cahiers Georges Sorel, n°2, 1984, pp.57-70.

Portis Larry, Sorel, présentation et textes choisis, Paris, Maspero, 1982.

 

 



[1] Dénomination utilisée au début du XXe siècle pour désigner un certain nombre de penseurs proches de Sorel et de la revue Le mouvement socialiste. Outre Sorel, cette expression inclue principalement Hubert Lagardelle et Edouard Berth. 

 

Sorel, sur le pragmatisme

Ci-dessous la reproduction d'une intervention de Sorel à la Société française de philosophie en 1908. Sorel avoue ne pas avoir encore lu William James. Il a néanmoins un avis sur le pragmatisme. Il y distingue ce qui lui apparait comme négatif - l'anti-fondationalisme -, et ce qui lui semble positif dans cette philosophie  - le pluralisme - .

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Intervention de Sorel - 1ère Partie
Séance sur le pragmatisme organisée par la Société Française de philosophie, le 7 mai 1908. Reproduit dans le Bulletin de la Société.
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Intervention de Sorel - 2ème Partie
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