Communautés libertaires, laboratoires d’utopies….

Entretien avec Ronald Creagh, historien

 

Ronald Creagh est professeur émérite de l’Université Paul Valery (Montpellier III). Il y fut professeur d’histoire et de civilisation américaine. Il a en particulier travaillé sur l’histoire des communautés libertaires aux Etats-Unis aux XIXe et XXe siècle.

 

IRESMO : Quelles sont les principales racines auxquelles puisent les communautés qui se donnent pour objectif de réaliser des utopies à partir du XIXe ? Plongent-elles uniquement dans les mouvements des communautés religieuses venues s’établir en Amérique pour échapper aux persécutions religieuses ?

 

Ronald Creagh : La société américaine, comme toutes les autres, fonctionne sur des traditions fondées sur le mythe. L’un de ceux-ci est celui des pionniers, qui créaient leur mode de vie communautaire sans intervention de l’Etat. C’est tout l’opposé de la France où l’on vit dans un des Etats les plus anciens, avec une culture féodale, qui fait que l’on attend tout du pouvoir.

            Il est frappant de voir comment, partout, des communautés se forment, sont hyperactives, puis disparaissent rapidement. J’entends cela de tous les milieux de vie et pas simplement de ces communautés dites alternatives.

 

IRESMO : Quelle a été l’ampleur de ces communautés au XIXe aux Etats-Unis et en particulier des communautés libertaires ? Peux-tu nous citer des exemples qui te paraissent significatifs ?

 

Ronald Creagh : Le mouvement communautaire du dix-neuvième siècle constitue surtout une réponse à l’arrivée du capitalisme, et cela avant même l’industrialisation du pays. Les goupes se comptent par centaines, sont essentiellement ruraux , et se montrent très imaginatifs. Les communautés libertaires sont une infime minorité, mais leur retentissement est énorme, car leurs idées – liberté pour la femme dechoisir son conjoint et de décider des naissances, refus du salariat, lutte contre la censure etc. - sans compter leurs positions contre l’expansionnisme américain,­ ont attiré l’attention des médias de l’époque.

 

IRESMO : Comment s’explique l’émergence d’un mouvement communautaire aux Etats-Unis dans le cadre de la contre-culture américaine dans les années 1960-70 ?

 

Ronald Creagh : Il faut en voir les origines dans les années 1950. Il y a à la fois la réaction contre le MacCarthysme, le mouvement étudiant, mais aussi les courants poétiques, littéraires et musicaux. L’apparition de nouveaux médias, comme les journaux ronéotés, voient fleurir la presse dite « underground ». Il faut ajouter que le capitalisme commercial veut profiter du baby boom, découvre le pouvoir d’achat des jeunes, et crée donc le phénomène jeunesse, comme collectivité globale, avec sa culture propre. Les grands médias y vont bon train : je pense que le mouvement hippy est très largement dû à la publicité que lui ont fait quelques grands quotidiens.

On retrouve des phénomènes similaires en France, mais avec du retard. Il est clair qu’un Cohn-Bendit, par exemple, a été propulsé par la télévision naissante comme un « meneur ».

 

IRESMO : Le mouvement communautaire aux Etats-Unis garde-t-il actuellement une vitalité ?

 

Ronald Creagh : Je crois qu’il passe actuellement par une phase d’intériorité et d’approfondissement. Cependant, cette démarche a aussi ses risques : celles de croire que la méthode choisie est une solution miracle,– une panacée, ; ou encore de s’enfermer avec un groupe affinitaire, centré sur lui-même, allergique aux gens qui osent penser autrement que lui.

Néanmoins, beaucoup de lieux de vie sont dans les villes, et les influences venues de l’extérieur peuvent les obliger à élargir leurs perspectives et leur nombre. Ils peuvent alors contribuer à régénérer les groupes similaires. Nous avons beaucoup à apprendre de ces communes libres : loin de se limiter à la dénonciation des injustices, elles se veulent créatives. Je me demande d’ailleurs si la critique « du système » ne sert pas surtout à nourrir le discours des partis politiques, plus encore qu’à changer les opinions car ce discours est plus orienté vers les femmes et les hommes au pouvoir que nourri et entretenu par, pour et avec les milieux populaires.

 

IRESMO : Parmi les expériences qui ont lieu actuellement en France, ou plus largement en Europe, certaines peuvent-elles être rapprochées des mouvements de communauté utopique ?

 

Ronald Creagh : Désolé, je ne connais pas assez le sujet pour répondre convenablement. Je crois cependant qu’il existe des personnes et des ouvrages qui contribuent beaucoup à créer, sinon des échanges, du moins des interrogations et, parfois, des essais nouveaux. En revanche, je serais plus affirmatif sur ce qu’on pourrait appeler des « modèles » d’action, comme dans les prises de décision collective. Dans le mouvement des facs, par exemple, il était autrefois impossible d’exprimer un point de vue dissident. Aujourd’hui, il arrive que l’on écoute…

 

Principaux ouvrages de Ronald Creagh sur le sujet :

 

Laboratoires de l’Utopie, Paris, Payot, 1983.

Utopies américaines – Expériences libertaires du XIXe à nos jours, Marseille, Agone, 2009.

 

 

 

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