Le droit de la force: Proudhon, grammairien du syndicalisme d’action directe

Extraits commentés du “Livre II, Ch.VII - Théorie du droit de la force” de l’ouvrage de Proudhon, La guerre et la paix.

Paris, Edition E. Dentu, 3e édition, 1861.

Proudhon peut nous aider à repenser, dans une perspective pragmatiste de remise en cause des dualismes philosophiques, les rapports entre la force et le droit. Contre les perspectives rousseauiste et habermassienne qui séparent nettement la force et le droit, Proudhon peut être considéré comme un grammairien du syndicalisme révolutionnaire par l’articulation qu’il tente entre épreuves de force et épreuves de légitimité.

 

 

** “Je dis maintenant qu'il y a un droit de la force, en vertu duquel le plus fort a droit, en certaines circonstances, à être préféré au plus faible, rémunéré à plus haut prix, ce dernier fût-il d'ailleurs plus industrieux, plus savant, plus aimant ou plus ancien. Et comme nous avons vu le droit du travail, de l'intelligence et de l'amour émaner directement de la faculté qui sert à le définir, dont il est la couronne et la sanction; pareillement le droit de la force a aussi son principe dans la force, c'est-à-dire toujours dans la personne humaine, manifestée sous l'hypostase de la force. Le droit de la force n'existe pas plus que les autres par convention tacite; ce n'est ni une concession ni une fiction; il n'est pas davantage un rapt : c'est très réellement, et dans toute l'énergie du terme, un droit.” (p.200)

 

Proudhon adopte ici la thèse inverse de celle de Rousseau qui, dans Du Contrat social,considère la notion de droit du plus fort comme étant contradictoire. Pour ce dernier, la force ne saurait créer un droit dans la mesure où la force n’a pas besoin du droit pour exister. La force est de l’ordre du fait, tandis que le droit relève du devoir-être. Or il ne saurait être possible de passer de l’être au devoir-être, cette fois selon Hume, sans commettre une erreur naturaliste: il est nécessaire d’effectuer un saut, et il n’y a donc pas de continuité entre “être” et “devoir-être”. Par la suite, que ce soit Kant ou Habermas, les morales déontologiques tendent à fonder les normes sur leur propre force intrinsèque, sans qu’intervienne le moindre rapport de force externe pour les faire tenir. Pour Habermas, une norme ne tient que par la force du meilleur argument.

 

A l’inverse, le matérialisme des syndicalistes révolutionnaires, tel celui que défend Emile Pouget, ne voit à l’origine du droit social rien d’autre que la force:

 

“’Action directe, c’est la force ouvrière en travail créateur : c’est la force accouchant du droit nouveau - faisant le droit social ! La force est l’origine de tout mouvement, de toute action et, nécessairement, elle en est le couronnement. La vie est l’épa­nouissement de la force et, hors de la force, il n’y a que néant. Hors d’elle, rien ne se manifeste, rien ne se matérialise.” (L’action directe, 1910).

 

Il est ainsi intéressant de constater que si Proudhon s’oppose aux coalitions ouvrières et à la grève, c’est pourtant dans l’oeuvre de Proudhon que les syndicalistes révolutionnaires ont pu trouver une justification de leurs conceptions. A savoir la thèse selon laquelle la transformation sociale et l’établissement du droit supposent le recours à la force, et plus spécifiquement à la grève comme moyen d’établir un rapport de force.

 

Le syndicalisme d’action directe implique cette thèse que la force peut produire du droit.

 

Ainsi, il est possible de rapprocher ces thèses de travaux récents en sociologie de la délibération qui tendent à penser l’articulation des épreuves de force et des épreuves de légitimité: Philippe Urfalino, “La délibération n’est pas une conversation - Délibération, décision collective et négociation”1, Francis Chateauraynaud, “La contrainte argumentative - Les formes de l’argumentation entre cadres délibératifs et puissances d’expression politiques”2

 

** “Droit et force ne sont pas choses identiques; de toutes nos facultés il n'y a que la conscience qui nous serve à connaître, sentir, affirmer et défendre le droit, et dont la justice-puisse reconnaître l'identité avec elle-même. La force n'a rien à voir dans les affaires de l'intelligence et de l'amour; elle n'a rien de commun avec l'âge et le temps; dans le travail même elle n'intervient que comme instrument, par conséquent elle ne le supplée point et ne peut en usurper les prérogatives. Mais la force fait partie de l'être humain, elle contribue à sa dignité; conséquemment elle a aussi son droit, qui n'est pas le droit, tout le droit, mais qu'on ne saurait, sans déraison, méconnaître” (p.200-201)

 

L’approche de Proudhon peut-être qualifiée de matérialisme émergentiste non-réductionniste. En effet, si Proudhon reconnaît un droit de la force, pour autant il ne réduit pas le droit à la force. Les épreuves de légitimité ont leurs propres valeurs intrinsèques qui ne se réduisent pas à la force.

Par là, Proudhon échappe au sophisme naturaliste tout en adoptant une approche matérialiste et réaliste du droit. Certes du point de vue d’une analyse sociale de la naissance du droit, celui-ci est l’effet d’un rapport de force. Néanmoins, la légitimité des normes ne peut-être tirée des faits. La force crée et produit du droit, mais la validité de ce droit ne repose pas sur le fait brut.

Cependant, la force n’existe pas seulement en tant que fait, elle est également une valeur dans l’ordre social. C’est en tant que la force est également une valeur qu’il peut y avoir un droit de la force sans commettre d’erreur naturaliste.

 

** “La force est d'autant plus à prendre en considération dans la théorie de l'origine et du dégagement des droits, que la métaphysique moderne ramène tout à des forces. La matière est une force, aussi bien que l'esprit : la science, le génie, la vertu, les passions, de même que les capitaux et les machines, sont des forces. (p.203) [...]

Ici nous apparaît, dans toute son évidence, ce que nous ne faisions que soupçonner tout à l'heure, savoir: que le droit de la force, tant honni, est non seulement le premier en date, le plus anciennement reconnu, mais la souche et le fondement de toute espèce de droits. Les autres droits ne sont, à vrai dire, que des ramifications ou transformations de celui-là. En sorte que, bien loin que la force répugne par elle-même à la justice, il serait plus exact de dire que la justice n'est elle-même que la dignité de la force.”. (p.204)

 

La perspective de Proudhon est bien celle d’un matérialisme émergentiste dans la mesure où, si le droit ne se réduit pas à la force, il émerge pour autant de la force car en définitive tout trouve naissance dans des forces.

En réalité, la justice, qui est la valeur suprême dans l’ordre du droit, n’est qu’une sublimation de la force. Mais si elle est née de la force, pour autant comme nous l’avons vu dans la citation précédente, les épreuves de légitimité ne se réduisent pas pour Proudhon aux épreuves de force.

 

Irène Pereira

 

1Revue Négociations, n°4, 2005

2 Revue Européenne de sciences sociales, n°136, 2007. 

 

Annexe: 

 

Le passage de la force à la liberté, de la force à la légitimité: La notion de résultante chez Proudhon:

Définition:"  C’est une loi de la création qu’en toute collectivité la résultante diffère essentiellement en qualité  de chacun des éléments qui concourent à la produire, et surpasse en puissance la somme de leurs forces. Si donc le composé est tel qu’il réunisse en soi tous les aspects de la nécessité, nécessité physique ou organique, nécessité passionnelle, nécessité intellectuelle, la résultante sera nécessairement une liberté, puisqu’elle dépassera toutes les conditions ou fatalités de la matière, de la vie et de l’esprit. " (Chapitre V- Nature et fonction de la liberté, Etude VIII- Conscience et liberté, in De la justice dans l'Eglise et dans la révolution). 

 

L'action politique entre épreuve de force et épreuve de légitimité. 

 

L'économique peut apparaître comme la dimension matérielle des rapports de forces liés à des intérêts opposés. Au contraire, la culturel peut apparaître comme le domaine des significations. 

L'action politique peut sembler plus ambivalente. En effet, la réalité de l'action politique sembler se réduire à des épreuves de force. Pourtant, il semble que l'on n'attende pas seulement de l'action politique qu'elle maintienne un état de fait, mais également qu'elle améliore la réalité sociale. Il y a donc un idéal de justice qui semble lié à l'action politique. 

 

Proudhon théorise de son côté la réalisation de la notion morale de justice à travers un équilibre des forces économiques et politiques. Les forces économiques s'équilibrent dans le contrat mutuelliste. Les forces communales trouvent un équilibre dans le contrat fédéraliste. Le mutuellisme et le fédéralisme, l'économique et le politique, s'équilibrent entre eux. 

 

Mais si la justice est une question d'équilibre des forces, que se passe-t-il lorsqu'il n'y a plus équiilibre ? Nous sommes alors dans une société inégalitaire caractérisée par des rapports de force. Les épreuves de force ne produisent plus des épreuves de légitimité (justice), mais des rapports de pouvoir. L'économie ne repose plus sur la solidarité, mais sur l'exploitation économique. La politique ne tend plus à un idéal de justice, mais à la domination. La culture devient l'enjeu d'une guerre entre classes sociales.  

Un relation justce, équilibrée, c'est celle où la relation est réciproque. Il s'agit d'une relation de solidarité. En revanche, lorsque cette réciprocité est rompue, non pas seulement entre deux individus, mais à travers un déséquilibre, une inégalité qui traverse toute la société, il y a un rapport social inégalitaire. 

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