Proudhon et la critique du théologico-politique

Extrait de texte commenté

 

           Nous allons essayer d’expliciter, à partir d’un extrait relativement elliptique d’un ouvrage de Proudhon, la critique que cet auteur effectue du théologico-politique. L’analyse de Proudhon permet de mieux comprendre le fonctionnement du système théologico-étatique.  


 

« Quoi qu'il en soit, il importe, pour la conviction des esprits, de mettre en parallèle, dans leurs idées fondamentales, d'un côté, le système politico-religieux,—la philosophie, qui a distingué si longtemps le spirituel du temporel, n'a plus droit de les séparer ; — d'autre part, le système économique.

Le Gouvernement donc, soit l'Église et l'État indivisiblement unis, a pour dogmes :

1. La perversité originelle de la nature humaine;

2. L'inégalité essentielle des conditions;

3. La perpétuité de l'antagonisme et de la guerre;

4. La fatalité de la misère. D'où se déduit :

5. La nécessité du gouvernement, de l'obéissance, de la résignation et de la foi.

Ces principes admis, ils le sont encore presque partout, les formes de l'autorité se définissent elles-mêmes. Ce sont :

a) La division du Peuple par classes, ou castes, subordonnées l'une à l'autre, échelonnées et formant une pyramide, au sommet de laquelle apparaît, comme la Divinité sur son autel, comme le roi sur son trône, l'autorité ;

b) La centralisation administrative ; 

c) La hiérarchie judiciaire;

d) La police ;

e) Le culte. » (Proudhon, Idée générale de la Révolution au XIXe siècle). 

 

           Dans cet extrait, Proudhon commence par affirmer le caractère indissociable du politique et du religieux. En cela, il prend deux positions. La première consiste à affirmer que toute religion est en réalité un pouvoir politique. Il prend ainsi le contre-pied de la philosophie politique libérale qui, à partir de l’époque moderne, s’est appuyée sur une certaine lecture des évangiles pour affirmer la séparation du temporel et du spirituel : « rendre à César ce qui est à César », « mon royaume n’est pas de ce monde »... Dans un contexte de guerres de religion, il apparaît important de justifier la séparation du politique et du religieux, mais en effectuant cette séparation, il devient également possible de ménager une place légitime à la religion. A partir de la conception protestante du libre examen des écritures s’établit la théorie selon laquelle le politique relève du public, tandis que la foi religieuse renvoie à la conscience privée. C’est la base de la notion de tolérance. Néanmoins, Proudhon conteste cette conception libérale des religions car celles-ci ne se réduisent pas à une croyance subjective et spirituelle - la foi -, mais elles ont également une réalité temporelle – ce sont les institutions religieuses. Les religions instaurent des règles sociales dont l’application concrète est garantie par des institutions hiérarchiques. De fait, les religions ont une fonction comparable au politique : elles instaurent des normes collectives. Cette dimension apparaît clairement par le fait que le religieux peut occuper dans les théocraties la place du politique.

La seconde thèse qui est contenue dans le caractère indissociable du politique et du religieux est celle selon laquelle les institutions politiques hiérarchiques relèvent du religieux. Le pouvoir religieux se caractérise par le fait de fonder les normes sociales sur une transcendance de manière à en garantir le caractère indiscutable. Or le pouvoir politique peut, pour acquérir cette légitimité indiscutable, fonder son autorité sur une origine divine : c’est le cas par exemple de la monarchie de droit divin. L’Etat moderne bureaucratique émerge parallèlement à un mouvement de sécularisation de la société. En effet, l’Etat occupe la place transcendante qu’occupaient les divinités ou Dieu dans les sociétés traditionnelles : il est transcendant à la société. Il représente l’intérêt général se situant au-dessus des intérêts particulier. Cette conception de l’Etat est illustrée par cette phrase de Hegel : l’Etat est la réalisation du « divin sur la terre ». De fait, les démocraties représentatives n’échappent pas à cette dimension théologique qui se trouve au fondement du pouvoir étatique : les représentants politiques transcendent les intérêts particuliers qui divisent la société, d’où l’interdiction qu’édicte notre constitution du mandat impératif. En définitive, seul un type d’organisation politique pourrait échapper à cette transcendance du pouvoir, ce serait un pouvoir qui serait purement immanent, qui accepterait que toutes les normes puissent être mises en discussion par tous les membres de la société. Cette forme de pouvoir immanent, qui s’oppose à la transcendance de la hiérarchie, c’est la démocratie directe[1].

                   La troisième thèse qu’affirme Proudhon dans cet extrait est l’existence d’une analogie entre le théologico-politique et le système économique, entre le système étatique et le système capitaliste. Tous les deux reposent sur des formes matérielles d’accaparement de la richesse, d’exploitation économique et de rapports hiérarchiques. Les religions, l’Etat – tout comme le système capitaliste – possèdent leurs formes économiques leur permettant d’accaparer des richesses nécessaires à leur maintien et à leur fonctionnement.

                   La quatrième thèse qu’énonce Proudhon, c’est que les religions et l’Etat utilisent les mêmes mécanismes de justification de leur pouvoir. Il établit une analogie entre leurs idéologies. Premier présupposé, les êtres humains doivent être considérés comme mauvais par nature, ce qui justifie l’existence d’un pouvoir transcendant chargé de réprimer leurs mauvais penchants. Second présupposé, néanmoins certains sont considérés comme supérieurs à d’autres, malgré leurs imperfections, c’est pourquoi ces derniers contrôlent les premiers. Troisième présupposé, le pouvoir théologico-politique a besoin de la guerre pour légitimer son pouvoir : en effet la guerre justifie la thèse d’une nature mauvaise de l’homme et la nécessité de l’existence d’un appareil répressif constitué par la morale religieuse, la justice, la police, l’armée…Quatrième présupposé, la fatalité de la misère se traduit dans la religion, par le besoin d’une consolation religieuse, ce qu’exprime Marx pour sa part par l’expression d’« opium du peuple ». Mais il a également pour corollaire l’organisation par les institutions religieuses, puis étatiques, d’œuvres de charité ou d’assistance publique, justifiant l’existence de ces institutions, mais qui ne remettent pas en cause fondamentalement les inégalités de richesse dans la société. Le cinquième présupposé, c’est que ces deux pouvoirs reposent tous les deux sur le caractère nécessaire de mécanismes tels que les rapports hiérarchiques, l’obéissance et la soumission à un pouvoir supérieur, la foi dans des prêtres ou des chefs politiques censés guider le peuple.

                   La croyance en une nature humaine mauvaise, en l’inégalité de nature des êtres humains, dans le fait que les sociétés humaines seront toujours marquées par la guerre et la misère, la croyance en la nécessité de la hiérarchie et de la soumission sont donc les présupposés sur lesquels repose tout pouvoir théologico-politique. Mais ces croyances trouvent leurs conditions de possibilité dans une organisation sociale. Celle-ci se caractérise tout d’abord par la division de la société en classes ou en castes dont les unes sont exploitées et dominées par les autres. Les prêtres et les hommes politiques occupent la place des castes et des classes dominantes au sein des systèmes théologico-politiques comme la bourgeoisie occupe cette place au sein du système capitaliste. Le système social apparaît donc comme une vaste pyramide où la majorité de la population occupe la base et où seule une élite restreinte occupe le sommet. Dans un tel système Dieu est au monde ce que les prêtres, les rois ou les dirigeants des Etats sont à la société. Proudhon énonce ensuite quatre éléments qui illustrent cette structure pyramidale. L’Etat est une institution qui se caractérise par la hiérarchisation et la centralisation du pouvoir administratif et politique. Le centralisation est ce qui permet à l’Etat d’exercer son pouvoir sur les régions. Celle-ci se trouve justifiée par son efficacité et par la nécessité de garantir une égalité et une solidarité entre les territoires. A l’inverse, Proudhon théorisera par la suite le fédéralisme anarchiste. L’anarchisme ne prône pas l’abolition de toute organisation politique, mais sa réorganisation non plus de haut en bas comme l’Etat, mais du bas vers le haut. Le fédéralisme au niveau politique et le mutualisme au niveau économique apparaissent à Proudhon comme les moyens de garantir à la fois l’autonomie politique des localités et leur solidarité économique. Les hiérarchies judiciaires et policières apparaissent comme des appareils répressifs qu’utilise l’Etat afin de maintenir et de légitimer son pouvoir. Justice et police sont ainsi perçues par les citoyens comme des instruments légitimes afin de maintenir la possibilité d’une vie sociale, mais en même temps elles sont les instruments par lesquels l’Etat exerce sa domination. Le culte occupe au sein des religions une fonction analogue de justification de la hiérarchie religieuse. La religion prétend fonder une communauté d’êtres humains unis autour de dogmes, tout comme l’Etat prétend garantir l’unité nationale. Les prêtres fondent leur pouvoir hiérarchique sur les fidèles en prétendant être les représentants de la ou des divinités tout comme les hommes politiques prétendent être les représentants de l’Etat. Le culte symbolise le rapport hiérarchique que les prêtres instaurent avec leurs fidèles comme les rites de la démocratie représentative (les élections, les réunions du parlement, le conseil des Ministres) symbolisent celui qui existe entre les représentants politiques et les citoyens.

 

 

[1] Il n’est pas possible, dans les limites de cette explication, d’analyser pourquoi Proudhon passe d’une conception qui est celle d’Idée générale de la Révolution, où l’anarchie constitue la résorption du politique dans l’économique, à une démocratie ouvrière fédéraliste, qui émerge dans Du principe fédératif, et qui est pleinement théorisée dans De la capacité politique des classes ouvrières.

 

Pour aller plus loin:

 

Carl Shmitt, “Théologie politique”, in Théologie politique, Paris, Gallimard, 1988.

Edouard Jourdain, Proudhon, Dieu et la guerre - Une philosophie du combat, L’harmattan, 2006.

Irène, “Extrait commenté de Fédéralisme, socialisme et antithéologisme de Bakounine”, Alternative libertaire, juillet 2011. 

 

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