Grève et syndicalisme : déclin ou mutations ?

 

Stéphane Sirot, docteur en histoire, est professeur d'histoire-géographie et chargé de cours à l'Université de Cergy-Pontoise. Il a entre autres travaillé sur l’histoire du syndicalisme et de la grève en France.

 

1) IRESMO : Selon vous, en s’inscrivant sur une durée qui partirait de la fin du XIXe, peut-on parler d’une pacification des relations sociales en France ?

 

Stéphane Sirot : Il existe une tendance lourde biséculaire qui mène à une forme de pacification conflictuelle des relations sociales.

Jusqu’aux dernières décennies du XIXe siècle, la grève et l’organisation ouvrière sont interdits. A partir de la dépénalisation de l’acte gréviste (1864) et de la légalisation du fait syndical (1884), un processus d’intégration renforcée du salariat et de ses pratiques revendicatives à l’ordre industriel et à la société s’enclenche. Au fond, les choix faits au cours de cette période sont cruciaux. Plutôt que de camper sur une posture essentiellement répressive, comme cela fut le cas de la Révolution française, au XIXe siècle, l’appareil d’Etat comprend qu’il est peut-être plus efficace de laisser le conflit ouvert se déployer, sous le contrôle de structures établies, plutôt que de nier et de brutaliser les différends inhérents au rapport salarial. Le patronat lui-même, bien qu’avec retard et davantage de réticences, s’inscrit dans une démarche globalement similaire.

Cette configuration des relations sociales se trouve institutionnalisée en 1946 : la constitution de la IVe République érige en effet la grève et le fait syndical en droits constitutionnels. Dès lors triomphe le système de régulation conflictuelle des rapports sociaux : le conflit permet de mesurer le rapport de forces, d’alerter sur les dysfonctionnements du système puis, régulièrement, d’ouvrir des négociations pour aboutir à une transaction. Cette configuration est d’ailleurs créatrice de modes d’arrêt du travail inédits, particulièrement au plan national : ainsi, la journée d’action, presque inexistante avant la Seconde Guerre mondiale, s’ancre dans les pratiques syndicales.

Aujourd’hui, cette démarche paraît épuisée, notamment dans la mesure où l’Etat se refuse à tenir sa place dans ce jeu de rôle. Il mise désormais quasi systématiquement sur le pourrissement des conflits et s’emploie à restreindre le périmètre du droit de grève, comme l’illustrent les initiatives en faveur de l’extension de la notion de service minimum ou garanti qui cherchent à vider de sa substance la suspension du travail, en la privant de son potentiel de désorganisation de l’ordre économique et social.

 

2) IRESMO : Est-ce que les travaux actuels continuent de confirmer une baisse du nombre de journées de grève depuis les années 1970 ?

 

S.S : A partir du tournant des années 1970-1980, une tendance assez nette à l’affaissement du nombre de journées de grève se fait jour dans le secteur privé, d’ailleurs manifeste à l’échelle européenne. Cela étant, ce constat est à relativiser. Non seulement la collecte des statistiques de grève est très imparfaite et laisse échapper une quantité non négligeable des conflits du travail, mais il existe des facteurs structurels qui invitent à rester prudent sur l’interprétation des chiffres, à envisager dans leur globalité.

D’abord, si l’indicateur des journées de grève et de la quantité de grévistes fléchit, celui du nombre de grèves ne connaît pas le même destin et tend à diminuer dans de moindres proportions. Cela exprime une métamorphose de la grève, ce fait social qui de manière continue s’est toujours adapté aux sociétés dans lesquelles il s’est déployé. En l’occurrence, les suspensions de la production sont plus brèves, sous la forme de débrayages, ces arrêts de courte durée moins coûteux pour le salarié. De surcroît, les mouvements sont de plus en plus localisés, touchent une entreprise, un atelier, un service. En revanche, les conflits généralisés professionnels ou interprofessionnels, les grèves traditionnelles sous forme d’arrêt continu de la production diminuent. Tout cela conduit à amoindrir l’indicateur du nombre de journées non travaillées, sans signifier pour autant de manière tout aussi claire que s’use la pratique gréviste en tant que telle.

Ensuite, le secteur public a pour une large part pris le relais du privé en matière de conflits. Cette tendance est de plus en plus marquée, dans la mesure où les politiques de l’Etat conduisent à restreindre l’emploi public, à comprimer les salaires, à porter atteinte aux principes du service public et, partant, aux conditions de travail de ses salariés.

Enfin, si depuis une trentaine d’années, la pratique gréviste a de manière croissante du mal à se déployer, cela n’illustre en rien une tendance à la pacification des relations sociales dans l’entreprise. Au contraire, les études les plus récentes du ministère du travail, relayées et complétées par des chercheurs, montrent que les sujets de mécontentement sont lourds et que la conflictualité reste intense. Cependant, elle s’exprime de plus en plus de manière sourde (diminution de la production, absentéisme...) ou juridique (recours aux prud’hommes, par exemple). Il est d’ailleurs permis de penser que l’inclinaison à l’évitement du conflit ouvert participe de l’appauvrissement de la forme démocratique en France et en Europe. Plutôt que de prétendre à la construction d’un consensus illusoire qui consiste, dans les faits, à asseoir la tranquillité du monde dominant, assumer et organiser les contradictions ne répond-il pas davantage à la substance même de l’idéal démocratique ?

 

3) IRESMO : Est-ce qu’il y a selon vous une mutation significative, et de quelle nature, des pratiques de la grève aujourd’hui par rapport à ce que fut cet outil de lutte traditionnel du syndicalisme, par exemple durant les années 1970 ?

 

S.S : S’il existe incontestablement une forme de mémoire des luttes et des pratiques créatrices de permanences dans la manière de se mettre en grève, il n’en reste pas moins que cette dernière évolue au gré des transformations de la société, du salariat et du procès de travail.

Tout d’abord, au cours des Trente Glorieuses, la grève est encore très largement l’outil de l’univers ouvrier. Certes, à partir des années 1950 principalement, elle gagne l’ensemble du salariat : les employés, les fonctionnaires et l’encadrement. Pour autant, c’est d’abord l’espace de l’usine qui est au cœur de la conflictualité. A partir des années 1980, la désindustrialisation, mêlée à la montée en puissance du secteur tertiaire et de la fonction publique, voit s’opérer un retournement de situation : la tertiarisation et la fonctionnarisation de l’action revendicative s’installent de manière structurelle.

Par ailleurs, un certain nombre de tendances lourdes, à l’œuvre tout au long du XXe siècle, et même parfois avant, se sont maintenues : le raccourcissement de la durée des conflits et de leur ampleur ; le recours raréfié à des pratiques de violence (à l’encontre des non grévistes ou des forces de l’ordre, par exemple) ; la structure revendicative, toujours largement dominée par les questions de salaire et de temps de travail.

L’ancienneté et la vigueur de la pratique gréviste, particulièrement dans un pays comme la France, ont contribué à fonder une culture de la grève qui, le cas échéant, sait s’adapter aux circonstances. A cet égard, dans un univers qui paraît ne s’intéresser qu’à ce qui est véhiculé et montré par l’information et l’image, la médiatisation de la grève est devenue une préoccupation déterminante.

Il faut également souligner le fait que la suspension de l’activité apparaît toujours comme une sorte de réaction naturelle pour les salariés désireux d’exprimer leur mécontentement. Ainsi, pour ne prendre qu’un seul exemple, au début des années 2000, des secteurs et des salariés qui pouvaient sembler rétifs à l’action et à l’organisation collectives, tels les ultra-précaires de la restauration rapide ou les employés de la « nouvelle économie » de l’Internet et des start-up, ont emprunté les chemins de la grève pour satisfaire leurs revendications. S’il était besoin, cela confirme qu’il ne s’agit pas d’une pratique en état d’irrémédiable usure qui appellerait un dépassement, comme tendent à l’accréditer certains discours, y compris parfois dans le champ syndical. D’ailleurs, et c’est là un phénomène très contemporain, il est possible de postuler l’existence d’une rhétorique syndicale délégitimatrice de la grève, fort problématique pour l’efficience de cette dernière, comme j’ai cherché à le montrer dans mon dernier ouvrage[1].

 

4) IRESMO : Comment analysez-vous la structuration actuelle du champ syndical et les stratégies des principales organisations qui le composent ? Quels sont pour vous les axes majeurs qui vous semblent se dégager ?

 

S.S : L’émiettement structurel du mouvement syndical français n’a jamais été aussi fort. Cette situation de « guerre de tous contre tous », pour reprendre l’expression utilisée par Jean-Marie Pernot[2], a remis au premier plan la question de l’unité d’action et de la recomposition du paysage syndical.

Les derniers grands mouvements sociaux d’ampleur nationale, ceux de 2009 en réaction aux conséquences de la crise du capitalisme et de l’automne 2010 à propos de la contre-réforme des retraites, ont été conduits par une intersyndicale qui a paru s’employer à les organiser dans l’union. Ajoutons que le mot d’ordre du « syndicalisme rassemblé », soutenu depuis une quinzaine d’années par la CGT, nourrit lui-même cette démarche et a certainement facilité la recherche de convergences avec la CFDT. Cependant, cette orientation pose problème. D’une part elle, fait de l’unité un objectif et non un moyen ; d’autre part, elle implique l’alignement sur le plus petit dénominateur commun en termes de revendications et de modes d’action. Il n’est pas sûr que cela corresponde aux attentes ou aux besoins d’un salariat pressuré par une offensive du capitalisme d’une brutalité sans précédent dans l’histoire récente, ni que cela favorise la satisfaction des revendications. Est-il d’ailleurs anodin de remarquer que la dernière grande victoire nationale du monde du travail (en excluant le mouvement contre le CPE, porté par la jeunesse lycéenne et étudiante), celle de l’automne 1995, s’est dessinée au moyen d’une épreuve de forces assumée (la grève reconductible avec blocage généralisé des transports) et dans la désunion syndicale ?

Pour les directions confédérales des structures dominantes, réduire la balkanisation du syndicalisme paraît passer par une recomposition s’appuyant sur la réforme des règles de la représentativité, actée par la loi de 2008. Non seulement rien ne prouve pour le moment qu’il en sera bien ainsi, mais surtout, l’insistance à faire de l’élection l’alpha et l’oméga de la légitimité des organisations de salariés est à la fois significative et porteuse d’effets pervers. Cela nourrit, pour reprendre les termes de Pierre Rosanvallon[3], la fonction d’ « agence sociale » (rôle institutionnel) du syndicalisme, au détriment de celle de « mouvement social ». Or, le syndicalisme français a fondé ses capacités d’action dans la cité, en contrepoint du champ partisan, sur sa propension à susciter de la mobilisation sociale. Doit-il désormais en être autrement ? Les syndicats sont-ils destinés à se comporter en groupes de pression pratiquant une forme de lobbying plutôt qu’en instruments de cristallisation et d’organisation des conflits ? S’il est aux militants syndicaux d’en décider, ce débat crucial ne peut pour autant être occulté.

Certes, de toute évidence, une partie du champ syndical a fait le choix d’assumer son intégration (solidaire ?) au système, qui passe par l’accompagnement quasi permanent des réformes et l’évitement des épreuves de forces appuyées avec le pouvoir politique. Ce sont, de fait, les caractéristiques de ce que certains qualifient de « pôle réformiste », dominé par la CFDT. A l’intérieur d’une autre frange des organisations de salariés, singulièrement la CGT, cette attitude d’ordre cogestionnaire fait débat. L’enjeu est au fond de savoir si le syndicalisme français s’orientera résolument vers une banalisation à l’anglo-saxonne ou s’il continuera de faire vivre ses singularités, parmi lesquelles l’intensité de son rapport au conflit.

 

 

5) IRESMO : Pensez-vous que l’on assiste à un réel déclin du syndicalisme en France ou à une mutation de celui-ci ? Si cette dernière option est le cas, celle-ci va-t-elle selon vous dans le sens d’une disparition progressive du syndicalisme de lutte ou au contraire d’un relatif réveil de ce dernier ?

 

Le syndicalisme français connaît un indéniable déclin numérique, conjugué à une capacité de mobilisation non négligeable. Il paraît en outre engagé dans une transition susceptible de le conduire vers un quatrième âge de son histoire.

Le taux de syndicalisation, situé entre 7 et 8 %, est au plus bas. Il faut remonter à la fin du XIXe siècle pour retrouver de tels chiffres ! Les jeunes générations sont en outre rétives à rejoindre des organisations qui renvoient encore largement l’image de structures faites par et pour le salariat le mieux intégré à la société. Cela dit, le syndicalisme français n’a presque jamais été à proprement parler un syndicalisme de masse. Historiquement, les racines de sa légitimité sont profondément enfouies dans le mouvement social. Or, l’évolution du salariat organisé semble l’éloigner de ce qui constitue pourtant son essence même.

Quatre grandes périodes scandent son histoire. La première, de la Révolution française à la fin du XIXe siècle, est celle du syndicalisme comme fait coupable. Interdites ou au mieux tolérées, les formes d’organisation ouvrière subissent les foudres de l’appareil d’Etat. Elles en conçoivent une méfiance à son égard, prennent leurs distances d’avec le champ politique institutionnel et se forgent une culture d’autonomie ouvrière dont la grève devient vite l’instrument naturel et l’utopie d’un monde nouveau l’idéal ultime.

Ces caractéristiques s’installent durablement au cours d’un deuxième âge qui court de la fin du XIXe siècle à la Seconde Guerre mondiale. Elles sont proclamées par la fameuse Charte d’Amiens de 1906. En même temps, légalisé en 1884, le syndicalisme ne tarde pas à entamer son processus d’intégration à la société. Celui-ci s’accélère durant son troisième âge qui correspond pour l’essentiel aux Trente Glorieuses. Institutionnalisé, le fait syndical se trouve dès lors tiraillé entre sa fonction de contre-pouvoir et les formes de solidarité avec la société telle qu’elle est que fabrique sa participation à la gestion sociale de l’Etat.

Depuis les années 1980 paraît s’être ouvert un quatrième âge, notamment marqué par un creusement de la fonction d’accompagnement du syndicalisme : recentré, il s’oriente vers une recherche résolue du compromis au détriment du conflit, abandonne la construction de toute perspective politique et utopique autonome, laissant ainsi s’étioler ses armes de contre-pouvoir.

En somme, s’est installé un paysage social paradoxal avec, d’un côté, un pouvoir politique et économique plus que jamais déterminé à ôter au monde du travail ses droits et protections, et de l’autre un syndicalisme qui, à quelques exceptions de radicalité près, ne s’est jamais montré aussi conciliant.

 

 

 

Principaux ouvrages :

Le syndicalisme, la politique et la grève. France et Europe : XIXe-XXIe, L’arbre bleu, 2011.

Les syndicats sont-ils conservateurs ?, Larousse, 2008.

La grève en France – Une histoire sociale XIXe – XXe siècle, Odile Jacob, 2002.

Maurice Thorez, Presses de Sciences Po, 2000.

 



[1] NDLR : Le syndicalisme, la politique et la grève. France et Europe : XIXe-XXIe, L’arbre bleu, 2011.

[2] NDLR : Pernot Jean-Marie, Syndicat : lendemains de crise, Paris, Gallimard, 2010.

[3] NDLR : Rosanvallon Pierre, La question syndicale - Histoire et avenir d'une forme sociale, Calman-Lévy, Paris, 1987.

 

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