Conflits au coeur du théologico-politique

L’actualité au prisme de la philosophie

 

            Au moment où le Président des Etats-Unis a annoncé la mort d’Oussama Ben Laden, l’usage d’un islamisme radical comme théorie politique justifiant un djihad anti-impérialiste est de nouveau évoqué. Cette question amène à se poser plus généralement le problème des fonctions sociales des religions et de leur rapport avec le politique.

 

La conception libérale de la religion, inspirée du protestantisme, tend à faire de la religion une affaire privée, de foi personnelle. L’Etat serait neutre vis-à-vis des croyances religieuses et chacun serait libre, dans la sphère privée, de croire à ce que bon lui semble. Le danger résiderait dans une conception dans laquelle le religieux serait instrumentalisé par le politique, qui tenterait d’imposer une seule et unique religion. Ce qui est au contraire promu, c’est la valeur de tolérance.

 

Les conceptions postmodernes de la religion tendent à considérer que celle-ci se transforme de plus en plus en des bricolages individuels où chacun choisit ce qui lui convient, voire effectue des syncrétismes.

 

Néanmoins ces conceptions, qui séparent nettement le politique (espace public) et la religion - qui serait de l’ordre de la foi personnelle -, oublient que les religions ne sont pas de simples philosophies personnelles, mais qu’elles ont une existence sociale. Une étymologie - certes contestée - de la notion de religion lui confère la fonction sociale de relier, de créer un lien social.

 

De fait, si on ne s’attache pas tant aux dénominations - sectes, religions, institutions politiques - qu’aux activités, quelles sont les fonctions et les éléments qui constituent les religions? On peut tout d’abord constater que bon nombre de religions proposent une cosmologie - c’est-à-dire une explication de la naissance du monde et de sa réalité. En cela, les religions peuvent entrer en conflit dans nos sociétés modernes avec une autre instance qui a peu à peu gagné une légitimité spécifique à produire une cosmologie, à savoir la science.

Une des solutions produites à l’époque médiévale et permettant d’éviter le conflit entre ces deux prétentions au savoir est la théorie de la double vérité (Averroès): les énoncés de la foi et de la raison sont valables, mais dans leurs domaines respectifs. On retrouve une idée quelque peu semblable chez Pascal avec les deux ordres, celui du coeur et celui de la raison. Le coeur est néanmoins supérieur à la raison pour ce dernier.

 

Une autre fonction que l’on trouve dans nombre de religions consiste dans la production de règles de vie sociale: règles de droit ou morales. Ici les religions peuvent entrer en rivalité et en conflit avec le pouvoir politique pour la production de ces normes. La différence entre la morale et le droit sur ce point étant que le droit, pour se faire respecter, met en jeu une force de coercition physique (police et justice) tandis que la morale repose sur la pression de la conscience collective. Dans nombre de régimes, la religion a eu pour fonction de fournir une légitimité transcendante au pouvoir politique et à la législation édictée par ce pouvoir. Le religieux peut également occuper lui-même cette fonction comme dans les Etats théocratiques.

 

Il est également possible de remarquer que l’Etat moderne s’est constitué en occupant la place transcendante par rapport à la société qui était celle de Dieu. C’est ce que met en évidence l’affirmation de Hegel: “L’Etat est la réalisation du divin sur terre”.

 

Néanmoins, même lorsque les religions sont séparées du pouvoir politique, elles n’en gardent pas moins leur fonction de produire des normes. Or de ce fait, leurs fonctions ne diffèrent pas fondamentalement de celle du politique. Les religions sont donc un pouvoir théologico-politique. De ce fait, les institutions religieuses peuvent entrer en conflit avec les institutions politiques et former un Etat dans l’Etat. Les conflits entre ces deux sources de pouvoir sont donc des conflits entre deux pouvoirs théologico-politiques.

 

Une religion peut également occuper la fonction d’une idéologie politique. Ainsi, il est possible de remarquer que l’islamisme radical a pu prendre la place de l’idéologie socialiste dans la lutte contre l’impérialisme et ce pour diverses raisons historiques: l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS, l’avènement en Iran d’une théocratie, le soutien apporté à des mouvements religieux tels que les Taliban en Afghanistan, de manière générale l’effondrement du bloc de l’Est.

 

En définitive, la distinction entre politique et religion peut apparaître en réalité assez superficielle et il peut être au contraire plus éclairant de traiter des deux instances comme du théologico-politique. Cela permet de comprendre que nous avons affaire au conflit et à la rivalité entre des pouvoirs théologico-politique pour l’hégémonie (1).

 

(1) Analyser l’existence de conflits théologico-politiques cela ne signifie pas avoir une lecture qui réduise les conflits actuels à des guerres entre des visions religieuses du monde. Ce qui serait une conception idéaliste, voire spiritualiste. Les religions possèdent des institutions qui s’organisent bien souvent selon soit une structure pyramidale hiérarchisée, soit autour d’une figure charismatique. Les religions et les institutions étatiques ont également des bases matérielles économiques. Les mouvements religieux possèdent le pouvoir idéologique et social d’obtenir de leurs fidèles des financements quand ils ne possèdent pas en outre leurs propres entreprises qui leurs assurent des ressources. Une religion est donc un fait social total: idéologique, politique et économique.    

Une étude des conflits théologico-politiques suppose en outre d’analyser les interactions entre les systèmes théologico-politiques, le système raciste et le système capitaliste. En effet, chacun de ces systèmes est autonome, mais interagit avec les autres. 

 

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Commentaires : 1
  • #1

    Roy (dimanche, 22 juillet 2012 21:21)

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