Stefana Broadbent, L’intimité au travail

La vie privée et les communications personnelles dans l’entreprise

Editions FYP, 2011, 192 p., 19,50 euros.

 

L’auteure, qui est anthropologue, a mené des études ethnographiques et compilé des informations depuis dix ans sur le sujet des communications personnelles et de l’usage des TIC (Technologies de l’information et de la communication) dans différents pays. L’ouvrage se découpe en six parties.

 

1- A quoi les canaux de communication sont-ils employés ?

 

Le premier élément que met en avant l’auteure c’est que, contrairement à ce que l’on pourrait croire, la multiplication des canaux de communication virtuels n’a pas amené les individus à développer une multiplicité d’échanges suivis avec une multitude de personnes rencontrées sur la toile. En réalité, le téléphone fixe, le mobile et les divers moyens de communiquer par le biais d’Internet servent aux individus à maintenir des liens de manière suivie et intime en moyenne avec cinq personnes, et parmi elles, principalement leur mère.

 

Les études menées montrent l’importance psychologique de ces communications intimes avec les personnes proches et comment, lorsque les personnes sont privées des moyens de communiquer avec leurs proches de manière suivie, elles se sentent déprimées.

 

Ce qui apparaît également, c’est comment différents moyens de communication sont utilisés pour maintenir le lien avec la même personne proche: téléphone fixe et mobile, mail et messagerie instantanée par exemple.

 

2- Choisir le bon canal

 

L’utilisation de multiples instruments de communication pour contacter principalement les cinq mêmes personnes s’explique par le fait “que nous sommes très sensibles aux contextes et aux situations de communication et que, la possibilité nous en étant donnée, nous préférons avoir le choix des moyens pour transmettre nos messages ou tenir une discussion” (p.49).

 

Nous choisissons ainsi de préférence tel ou tel canal en fonction de l’interlocuteur, du moment ou du type de message: la ligne fixe pour la vie quotidienne du foyer, le SMS pour les communications les plus intimes, l’e-mail pour les communications plus professionnelles...

 

Il est possible de constater en outre que certain médias sont synchrones: par exemple, une conversation téléphonique mobilise les deux interlocuteurs en même temps. D’autres médias au contraire sont a-synchrones: c’est le cas par exemple du mail. De fait, nous allons également privilégier tel ou tel canal en fonction de l’attention qu’il mobilise ou non de la part notre interlocuteur, en fonction de sa disponibilité supposée et de notre propre disponibilité.

Les réseaux sociaux, comme Facebook, occupent une place particulière dans la mesure où, au contraire des moyens de communication classiques, ils impliquent un contact avec de multiples récepteurs. Cette multiplicité a pour contre-partie de réduire l’obligation sociale de celui qui reçoit le message d’y répondre. De fait, ils peuvent apparaître comme des médias plus légers.

 

3 - La vie privée au travail

 

Les mondes de l’école, puis de l’entreprise, s’organisent autour de l’opposition entre privé et public. Avec le téléphone mobile, cette opposition se trouve subvertie.

 

De nombreux travaux sur les TIC essaient de déterminer la quantité de temps et donc les pertes en termes de productivité engendrées par ces moyens de communication.

 

Les recherches que l’auteure a pu mener confirment que la plupart des communications effectuées sur le lieu de travail sont bien de nature privée.

 

Elle s’attache néanmoins à montrer l’importance psychologique pour les personnes qui effectuent ces communications de les maintenir et, bien souvent, la dimension de care qu’elles contiennent: prendre soin à distance de ses enfants ou d’une personne âgée. Même si parfois ces communications privées peuvent aussi être assimilées à des formes de contrôle de ses proches.

 

Ces communications permettent en particulier de tenter de compenser ce qui peut apparaître comme une pénibilité générée par l’organisation du travail: ennui, isolement...

 

D’une certaine manière, ces nouveaux moyens de communication réparent un paradoxe. En effet, c’est à la fois au XIXe, où la vie privée et intime a commencé à être considérée comme la dimension la plus importante de l’existence des individus, que le monde du travail s’est organisé sur la stricte séparation du public et du privé.

 

4- Communication, productivité et confiance

 

Face à cette reconnexion du travailleur avec la sphère privée, les entreprises ont tenté, officiellement au nom de la productivité, de restreindre l’usage de ces appareils.

 

Mais en réalité, pour l’auteure, cette raison ne constitue pas le fin mot de ces mesures. En fait, il apparaît que les entreprises sont beaucoup plus disciplinaires avec les employés les plus subalternes et libérales avec les employés occupant les postes supérieurs.

 

Il y a ainsi des employés à qui l’on ne laisse pas accéder aux moyens de communication car on les considère comme des enfants qu’il faut surveiller et des employés que l’on pense suffisament autonomes et responsables pour utiliser ces médias.

 

Ce n’est d’ailleurs par un hasard si les institutions qui édictent les règlements les plus explicites sur ces sujets sont les écoles et les prisons.

 

La législation en France dit que “tout le matériel mis à la disposition des employés l’est pour un usage uniquement professionnel” (p.106). Néanmoins, dans de nombreux cas, cet usage est toléré.

 

L’argument de la productivité apparaît d’autant moins valable qu’il est difficile, selon l’auteure, de pouvoir évaluer la productivité individuelle comme facteur de croissance économique.

 

L’utilisation de ces moyens de communication serait également un moyen pour le travailleur de gérer ses rythmes de travail et d’attention en s’accordant de courtes pauses.

 

Autre argument que met en valeur l’auteure contre celui de la productivité, c’est que c’est surtout le téléphone portable qui est visé par les entreprises, alors que le mail ne fait pas l’objet de la même opprobre.

 

Plusieurs éléments se dégagent en définitive de ce chapitre: a) la mise en avant par l’auteure de l’interpénétration entre le public et le privé b) le fait qu’il faudrait davantage lier selon elle revenu et gestion du temps (comme dans le cas des travailleurs à domicile payés à la tâche c) le manque de reconnaissance en tant que travail des tâches liées au care.

 

5- Accident, distraction et communication privée.

 

Ce chapitre aborde la question des risques, en particulier en milieu professionnel, comme par exemple dans le cas des activités de transport, qui seraient liés à l’usage des TIC et en particulier du téléphone portable.

 

L’auteure relativise la place de l’usage du téléphone dans ces accidents professionnels: “comme dans tous les accidents, il existait en amont de multiples causes et facteurs qui ont créé les conditions selon lesquelles des évènements ou des actions spécifiques, ont provoqué le désastre” (p.132). Ce qui lui semble étonnant, c’est que l’on fasse reposer autant de responsabilité sur un seul individu alors que l’on sait que l’on n’est jamais à l’abri d’une erreur humaine.

 

Les appels téléphoniques personnels ne lui semblent pas survenir durant les moments les plus cruciaux, mais sont selon elle liés à des instants où le salarié à l’impression d’être dans une période creuse où il peut s’accorder un moment de répit.

 

6 - Intégrer autrement la communication personnelle

 

Ce chapitre traite en particulier de la manière dont les établissements scolaires devraient être des lieux de socialisation à ces nouvelles technologies: à la fois laisser libre les élèves de les utiliser, leur en apprendre l’usage technique, mais également les règles de bonne conduite.

 

Remarques personnelles:

 

L’ouvrage est de lecture agréable et le sujet susceptible d'intéresser un large public. Ce qui apparaît à mon avis le plus marquan,t ce sont les éléments qui laissent voir comment, par le biais de ces nouvelles technologies, la rationalité du quotidien, le monde vécu, constituent un moment d’humanité au sein de la rationalité instrumentale du travail aliéné.

Mais, il est possible de trouver l’ouvrage quelque peu idyllique et technophile dans son rapport aux TIC: leurs usages sont présentés sous leur meilleur jour d’outils conviviaux. Ainsi, les exemples de communication privées sont toujours présentés sous l’angle du care, et ce n’est qu’au détour d’une phrase que sont évoquées également les dimensions de contrôle par exemple des parents sur leurs enfants ou au sein du couple.

Deux autres points ne me semblent pas assez approfondis. D’une part, dans le lien entre monde professionnel et vie privée, se trouve exaltée l’entrée de la vie privée dans le monde de l’entreprise, mais à l’inverse rien n’est dit sur l’envahissement de la vie privée par des impératifs professionnels du fait des TIC. D’autre part, rien n’est dit des conséquences qu’il y aurait à promouvoir la liberté d’usage des TIC en mettant comme contre-partie une culture du résultat comme le propose l’auteure.

 

Irène Pereira

 

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