Une lecture pragmatiste de la sociologie pragmatique

Document de travail

 

Ce petit texte propose une lecture pragmatiste de la sociologie pragmatique.

 

1. La sociologie pragmatique n’entend pas expliquer les actions des acteurs à partir des déterminations sociales qui pèsent sur eux ou de leur position sociale. Elle ne se propose pas non plus de prendre comme point de départ une compréhension des significations subjectives que les acteurs attachent à leurs actes.

 

2. La sociologie pragmatique n’entend pas trancher en soi les débats entre structure et sujet, entre force et sens. La conception épistémologique pragmatiste est conventionnaliste (Poincaré), voire instrumentaliste (Duhem) c‘est-à-dire qu’elle se contente de tenter de construire des grilles organisant de manière commode les phénomènes sans prétendre en apporter l'explication en soi.

 

3. Les démarches d’explication externalistes et les démarches de compréhension internalistes ont toutes les deux leur valeur dans la mesure où personne n’est à l’heure actuelle dans la capacité d’effectuer une réduction du sens à la force ou du sujet à la structure. Il semble logique de penser que la nature ou la société sont premières par rapport au sujet. Mais il n’est pas jusqu’à présent possible d’offrir un modèle externaliste qui rende compte des intentions ou des significations que les acteurs attribuent à leurs actes de manière satisfaisante. La réponse à un argument par l’objection de la position sociale de celui qui l’énonce provoque une insatisfaction: elle se transforme en argument ad hominem semblant être la marque de l’erreur de catégorie qu’effectue celui qui l’énonce. En effet, alors qu’il est attendu une réponse de fond sur l’argument, l’interlocuteur semble s’en tirer par une pirouette en renvoyant son contradicteur à sa position sociale.

 

4. La sociologie pragmatique ne se situe à aucun de ces niveaux. Elle étudie les phénomènes. Elle se concentre donc sur ce qui apparaît à l’observation directe (actions discursives et non-discursives) sans partir des intentions ou des structures sociales. Elle accorde un primat méthodologique à l’action par rapport aux deux autres niveaux énoncés.

4.1. De fait, il ne s’agit pas d’une démarche compréhensive au sens où elle ne prétend pas partir des attitudes mentales des acteurs (intentions, significations subjectives...). Elle étudie la logique interne de leurs discours, de leurs argumentations. Elle prend au sérieux ce qu’ils disent, mais ne prétend  pas plus qu'induire des hypothèses sur ce qu’ils pensent.

4.2. Elle n’étudie pas l’effet des structures sociales sur les actions, les discours ou les attitudes mentales des acteurs. Elle se contente d’étudier la logique de leurs actions. Il appartient à d’autres de partir des positions sociales des acteurs pour en déduire leurs logiques d’action. Elle ne prétend pas que les logiques des actions de ces acteurs soient indépendantes des structures sociales, mais elle ne cherche pas - pour sa part - à produire une explication en soi de la réalité, mais émet uniquement des hypothèses sur ce sujet.

4.3.De fait, elle accorde un primat méthodologique aux dynamiques d’actions collectives sur les analyses en termes de structures sociales (1).

 

5. La sociologie pragmatique construit des modèles généraux qui permettent de classifier les différentes logiques des acteurs afin de rendre la réalité plus intelligible. Ces modèles sont simplement une manière commode d’organiser la réalité, mais dont la limite idéale reste néanmoins l'adéquation du discours scientifique au réel, à savoir la vérité comme adéquation. Ces modèles généraux constituent des grammaires. Les grammaires sont des modélisations des logiques des discours et des pratiques des acteurs qui tentent d’en dégager les logiques philosophiques. C’est pourquoi, la sociologie pragmatique peut s’aider, pour construire ces modèles d’intelligibilité, de théories philosophiques déjà existantes.

5.1.Une grammaire n’est pas une structure argumentative existant de toute éternité et a priori. C’est une construction scientifique qu’effectue le sociologue à partir par exemple de jeux de langage qui présentent des airs de famille.

5.2. La sociologie pragmatique se distingue en cela de l’individualisme méthodologique en ce sens qu’elle ne s’appuie pas sur un modèle unique de rationalité qui existerait a priori et qui servirait à modéliser le comportement de tous les acteurs. En effet, son épistémologie est instrumentaliste et pluraliste car elle ne prétend pas saisir directement la réalité en soi, mais part de ce qui apparait. Or si l'on peut supposer une unicité de la réalité en soi, l'apparence, elle, est pluraliste. 

5.3. Une grammaire constitue une modélisation de la logique des discours et des actions des acteurs qui essaie de rendre de manière cohérente ces deux aspects de leur comportement.

 

6. Le sociologue pragmatique n’adopte pas un point de vue surplombant par rapport à ces acteurs, mais immanent. Il entend se situer dans un plan qui est en continuité avec les discours et les actions des acteurs.

6.1. Il tente néanmoins de reconstituer en adoptant le principe de charité, c’est-à-dire en leur accordant le maximum de cohérence, les logiques argumentatives et les logiques d’action de chaque acteur.

6.2. De ce fait, il met en valeur des logiques et des cohérences au sein des discours et des actions que les acteurs n’ont pas nécessairement théorisés consciemment.

6.3. Le sociologue pragmatiste ne prétend pas être neutre. Etant immanent au monde, il est lui-même situé. Il tend donc à adopter le point de vue de certains acteurs plutôt que d’autres. Mais il tend néanmoins à justifier de la manière la plus rigoureuse possible son discours. L’objectivité ne naît pas ici de la neutralité du point de vue, mais de sa capacité à résister de manière cohérente à la critique.

 

7. La sociologie pragmatique entend dégager une critique immanente au réel.Elle prend au sérieux les capacités critiques des acteurs. Ces capacités, il n’est pas besoin de les pré-supposer comme ayant une existence naturelle, mais simplement de les constater en acte. C’est pourquoi cette sociologie s’appelle également sociologie de la critique, c’est-à-dire sociologie qui étudie les discours et les actions critiques des acteurs. Cette critique immanente s’effectue de la manière suivante:

7.1. Le sociologue pragmatique, lorsqu’il analyse les discours et les actions des acteurs dans le cadre d’une situation, doit prendre en compte le maximum de points de vue et en particulier ne pas omettre de traiter selon le principe de charité même les points de vue les plus critiques. Restituer le point de vue des minoritaires est le premier acte de critique immanente du sociologue pragmatique.

7.2.Faire apparaître les incohérences est également une seconde voie de critique du sociologue pragmatique. Ces incohérences peuvent être internes à l’argumentation des acteurs ou à leurs actions. Elles peuvent également intervenir entre leurs discours et leurs actions. Elles peuvent être mises en valeur par d’autres acteurs ou par le sociologue lui-même. Ce dernier peut argumenter pourquoi telle ou telle position lui apparaît plus justifiée ou cohérente.

7.3. Il peut à partir d’une étude des discours proposer une reconstruction de la théorie critique des acteurs. Mais il peut aller plus loin, en partant des discours ou simplement des actions des acteurs, en tentant de construire la théorie critique implicite qui pourrait être dégagée de leurs logiques.

7.4. Enfin, partant des difficultés et des tensions des acteurs, il peut tenter de proposer des pistes de solutions grammaticales à ces difficultés.

 

8.Le sociologue pragmatiste prend également en compte les interactions entre les acteurs. Celles-ci mettent en jeu des actions discursives et non-discursives. Les premières constituent des épreuves de légitimité entre les acteurs, les secondes des épreuves de force.

8.1. Ces épreuves de force supposent, pour être analysées correctement, de prendre en compte également les objets (biens monétaires, maîtrise technique...) et les capacités (construites socialement) que les acteurs peuvent mobiliser. Celles-ci peuvent être à l’oeuvre sous d’autres formes dans les épreuves de légitimité (connaissances scolaires, juridiques...).

8.2. Le sociologue pragmatique analyse les degrés d’équilibre et de déséquilibre entre épreuves de force et épreuves de légitimité. La force peut anéantir totalement la légitimité. Mais lorsque le degré des forces en présence est faible ou lorsqu’elles s’équilibrent, les épreuves de légitimité peuvent regagner leur place.

 

9. Le processus d’enquête sociale, dans une conception pragmatiste, requiert la participation active et l’expérimentation personnelle du chercheur autant que possible. L’enquête sociale est indissociable, pour le chercheur pragmatiste, de sa propre expérimentation vitale en vertu de l’hypothèse du continuisme qui est l’une de celle du pragmatisme.

 

 

Irène Pereira


 

* Approche internaliste: qui maintient une légitimité aux dimensions du sens et des justifications.

 

* Approche externaliste: qui réduit ces dernières à des épreuves de force ou aux positions sociales des acteurs, ou encore à leurs conditions sociales de production en général.

 

(1) Il est possible de donner un exemple d’une telle analyse pragmatiste du social en se référant à la manière dont Georges Sorel met en avant le niveau de la lutte des classes. Une telle conception s'oppose aux approches idéalistes centrées sur la classe pour soi, sur la conscience de classe qui en définitive construirai par une opération de classification la classe en soi. Mais cette approche s’oppose également aux conceptions partant de la classe en soi. Cette dernière perspective impliquerait pour Sorel d’avoir une connaissance en soi du réel qui supposerait une conception déterministe de l’histoire et sa prévisibilité. Or l’évolution des forces productives n’est pas prédictible pour Sorel car les innovations techniques entraînent de nouveaux besoins qui eux-même provoquent des créations techniques qu’il n’était pas possible de prévoir. De fait, il centre pour sa part son analyse sociale sur les dynamiques de lutte de classe plutôt que sur les forces productives contrairement à Kautsky. ( Voir Sorel, Les illusions du progrès). Donc sur les rapports de forces plutôt que sur les structures.

 

Classe en soi, classe pour soi et dynamique de la lutte des classes (Extrait de Misère de la philosophie de Marx):

 

« Les rapports économiques ont d'abord transformé une masse de population en ouvriers. La domination du capital a créé à cette masse une situation commune, des intérêts communs. Ainsi cette masse apparaît déjà comme une classe par rapport au capital, mais non encore comme une classe pour elle-même. Dans la lutte dont nous avons indiqué quelques phases, la masse se trouve elle-même, se constitue comme classe pour elle-même. Les intérêts qu'elle défend deviennent des intérêts de classe. » 

 

L'approche que nous proposons ne part ni d'une étude des forces productives, ni d'une analyse des rapports sociaux tels qu'ils existent au sein de la société (c'est-à-dire d'aucun des deux niveaux de la base économique), ni d'une étude des organisations militantes et de leurs statuts juridiques ou de la conscience collective ( les deux niveaux de la superstructure), mais de ce qui introduit une dynamique de transformation sociale entre ces différents niveaux: par exemple la lutte pour l'expropriation des expropriateurs et l'autogestion des moyens de production qui passe par la grève générale. Pour être plus précis encore, il s'agit de la lutte pour une révolution sociale qui l'intéresse en premier chef (celle qui se situe à l'articulation des forces productives et des rapports de production) et non celle pour une révolution politique qui se situe à l'articulation des rapports sociaux de production et du niveau politico-juridique.

 

 

- Tableau situant l’approche pragmatiste en sociologie pragmatique par rapport à d’autres approches en sociologie:

 

Niveaux:

Niveau des structures sociales

Niveau des actions des acteurs

Niveau des discours des acteurs

Niveau des intentions et des significations des sujets

Type d’analyse:

- Analyse des actions des acteurs en fonction de leurs positions sociales

- Analyse des actions des acteurs à partir de leurs logiques internes ou de leurs relations

- Analyse des logiques internes des argumentations des acteurs

- Analyse du sens du discours des acteurs

à partir de ce que le sujet dit lui-même de ses intentions.

Types d’approches possibles

Explicative

Holiste

Structuraliste

Systémique

Objectiviste

Réaliste

Matérialiste


Macro-

- Rupture avec le sens commun

-méthodes quantitatives

- Relationniste//

interactionniste

- pragmatiste

 

 

 

 

 

- Meso-

 

 

- participation observante

                Linguistic Turn

- Inspirées par:

* Pragmatique du langage

*Théories de l’argumentation

- Idéaliste

 

 

 

- observation participante

Compréhensive

psychologique

phénoménologie

herméneutique

Individualiste

Subjective

Constructiviste

 

Micro -

- Continuité avec le sens commun

- méthodes qualitatives de type entretien biographique

Notions possibles

(selon les approches)

Structure//

Système

 

Classe sociale

Position sociale

- Interaction//

- Réseau//

- Entités collectives (masses, foule, public...)

- Intérêt

- Rapports de force

- Arguments

- Justifications

- légitimité

- Raisons

- Sujet

- Vécu

- Sens

- Significations

- Motifs

- intentions

- représentions

Courants sociologiques:

Sociologie marxiste,

structuralo-fonctionalisme,

sociologie critique...

Actionnismes: interactionnisme symbolique, individualisme méthodologique

Sociologies de l’argumentation et des controverses

internalistes

Sociologies compréhensives

d’inspiration

phéno-

mènologique

Risques:

Difficulté pour penser les capacités d’autonomie des acteurs et réduction des significations et de la logique des argumentations à la position sociale des acteurs

Tendance à penser les logiques des acteurs comme détachées des déterminations liées aux conditions sociales.

Tendance à ne pas prendre en compte les éléments extérieurs qui influencent les argumentations des acteurs.

Tendance à attacher trop d’importance à la signification que les acteurs donnent à leurs actes dans l’analyse de ceux-ci.

Sociologie pragmatique

 

Analyse des logiques des actions des acteurs

Analyse des logiques argumentatives des discours des acteurs.

 

 

NB1: Les niveaux des colonnes 2 et 3 sont susceptibles d’être abordés, selon les courants, par le biais d’une approche compréhensive qui cherche à interpréter le sens des discours et des actions des acteurs en fonction du type de rationalité mis en oeuvre (en finalité/en valeur) ou d’approches structuralistes qui tentent de déterminer les structures objectives qui constituent l’armature logique des actions et des discours des acteurs.

NB2: Le signe // indique différentes approches possibles, mais pas nécéssairement compatibles, au sein d'une même colonne. 

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Commentaires : 1
  • #1

    Matthew (dimanche, 22 juillet 2012 12:18)

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