Lu: Vincent de Gaujelac, Travail, les raisons de la colère

Seuil, 340 p., 21 euros

 

Vincent de Gaujelac est un chercheur en sociologie du travail déjà auteur de nombreux travaux sur le sujet. Il utilise pour ce faire la perspective clinique qu’il présente de la manière suivante: “la perspective clinique consiste à aller “au plus près du vécu des acteurs” pour comprendre comment ils vivent les phénomènes, comment ils les éprouvent [...] et ce qu’ils peuvent en dire. Le clinicien cherche à partager ce vécu, à le comprendre avant de l’expliquer” (p.15) Cette ouvrage propose une synthèse accessible au grand public sur les transformations actuelles du travail.

 

L’ouvrage se propose d’analyser les transformations intervenues ces dernières années sous l’effet de la révolution managériale en faisant intervenir plusieurs niveaux d’analyse: niveau macro-économique, analyse politique et idéologique, gouvernance des organisations, dimensions existentielles du travail. Trois parties organisent le volume: 1) les mutations dans le monde du travail et la notion de risques psychosociaux 2) le mal-être dans les institutions publiques 3) les sources du malaise.

 

La perspective de Gaujelac entend traiter en même temps les dimensions objectives et subjectives des phénomènes étudiés. Il s’agit d’articuler une approche issue de la sociologie compréhensive et une analyse des mutations structurelles.

 

 

I - Le mal être au travail . Premiers constats.

 

L’auteur part du constat d’une double identité du travail: à la fois activité pénible et source de réalisation de soi. Le travail se présente comme étant de l’ordre du registre de l’avoir (on travaille pour gagner de l’argent), mais également de l’ordre de l’être et du faire (le travail nous transforme). Il est ainsi à la foi de l’ordre du devoir (devoir gagner sa vie) et de l'accomplissement de soi (se réaliser, s’accomplir dans son travail...).

 

Néanmoins, le travail a, selon l’auteur, connu ces dernières années d’inquiétantes mutations. Celles-ci sont tout d’abord marquées par une intensification du travail et par une augmentation de l’insatisfaction au travail en France. Un des éléments qui apparaît symptomatique est celui des suicides au travail. Ces mutations se caractérisent également, pour pouvoir faire face aux exigences en termes d’objectifs, par le recours à la tricherie qui met ainsi à mal l'éthique professionnelle qui régissait les métiers.

 

L’ensemble de ces transformations a aussi mis en avant la question des violences au travail, de la souffrance, du mal-être, du stress et plus généralement des risques psycho-sociaux. L’auteur revient ici sur l’échevau de ces différentes terminologies.

 

Or quelles sont les raisons qui peuvent expliquer ces situations de violence psychique ? L’auteur examine les résultats de plusieurs rapports publics qui ont été effectués sur le sujet: les travaux de la commission “violence, travail, emploi, santé”, dont les conclusions ont été rédigées par Christophe Dejours en 2004, le “rapport sur la détermination, la mesure et le suivi des risques psychosociaux au travail” commandé par Xavier Bertrand en 2008, la “commission de réflexion sur la souffrance au travail” présidée en 2009 par Jean-François Copé et enfin “bien-être et efficacité au travail -10 propositions pour améliorer la santé psychologique au travail” commandé par François Fillon.

 

Enfin, la première partie de l’ouvrage propose des études de cas - dont certains ont particulièrement été médiatisés - touchant les problèmes psychosociaux: France telecom, Renault, IBM et la SNCF.

 

II- Malaise dans les institutions publiques

 

La seconde partie de l’ouvrage se centre sur l’introduction de la logique de la RGPP (Revision générale des politiques publiques) et donc du New public management au sein de la fonction publique. L’auteur commence par rappeler les origines de ces techniques de management issues des grandes entreprises multinationales. Il revient également sur la genèse de la RGPP en France.

 

Sont examinées ensuite les déclinaison de ces nouvelles méthodes de gestion publique dans différents secteurs: les exigences quantitatives en termes de publication à l’université, les objectifs chiffrés au sein de la police, les obligations de résultat au Pôle emploi . La fonction publique hospitalière n’est pas oubliée: l’auteur souligne en particulier les modalités de rationalisation des pratiques des soignants, qui aboutissent à une nouvelle pseudo-forme d’organisation scientifique du travail.

 

La présentation que fait Vincent de Gaujelac met en avant la rationalité technicienne et calculante qui semble totalement dominer ces modes d’organisation: évaluation, quantification... L’usage de procédures quantifiées et rationalisées semble apparaître comme un gage de scientificité et de légitimité. Le problème, c’est qu’il ne s’agit pas de machines, mais d’êtres humains. …

 

Les nouvelles formes de rationalisation du travail confrontent donc le salarié du secteur public à un conflit entre les valeurs qui avaient présidé à son choix d’emploi et les nouveaux objectifs qu’on lui impose.

 

III- Les sources du mal-être

 

Les systèmes managériaux se caractérisent par trois aspects: ce sont des systèmes complexes, impliquant à la fois des dimensions mentales et sociales, et ce sont des systèmes capables de s’adapter. Mais ce système a connu depuis les années 1990 de nouvelles transformations liées entre autres à la déconnexion de la logique productive et de la logique financière. Le visage réel de la “révolution managériale” n’est pas la réconciliation des travailleurs avec leur entreprise, mais un ensemble de techniques pour les engager subjectivement davantage dans la logique de la production et les objectifs fixés.

Ainsi l’auteur analyse plusieurs logiques qui sont aussi bien liées aux marchés financiers qu’aux formes d’organisation du travail, comme le modèle Walmart.

 

Il met en relief la logique de systèmes qui semblent selon lui fascinés par le mouvement perpétuel, le désordre, les paradoxes (double bind)... Or ces éléments ne peuvent que créer un sentiment d’insécurité et déstabiliser psychologiquement les salariés.

 

Il examine également le rôle et les effets des nouvelles technologies de l’information et de la communication dans ces transformations: ces dernières pouvant apparaître comme des outils utilisables pour renforcer les contrôles et imposer de nouvelles normes.

 

Enfin l’auteur s’attache à montrer comment cette révolution managériale appuie son pouvoir en jouant sur le psychisme des salariés par l’intermédiaire de l’imaginaire ou en façonnant les subjectivités. Elle se sert ainsi de leur désir de reconnaissance, leur désir narcissique de toute puissance....

 

Remarques conclusives:

 

Il est interessant de relever que Vincent de Gaujelac réhabilite le sentiment de colère. Les formations professionnelles tendent à apprendre au salarié à rester calme, à gérer les situations sans conflit. Cependant, le caractère pénible des situations que vit le salarié génère un sentiment de colère qu’il ne peut exprimer et qu’il retourne donc contre lui: c’est la souffrance au travail, le mal-être...

Or la colère face à l’injustice n’est pas nécessairement un sentiment négatif, elle peut même être souhaitable. Cependant, le délitement des collectifs de lutte - les sections syndicales - dans différents secteurs professionnels fait que les salariés ne trouvent plus les ressources capables de les aider à transformer leur colère individuelle en action collective.

De fait, l’intérêt que les entreprises peuvent accorder à la lutte contre les risques psychosociaux pourrait ainsi n’avoir d’autres conséquences que de palier les dégâts de leurs méthodes afin de produire de nouveau l’engagement des subjectivités dans le processus de production et la course aux résultats.

 

Irène Pereira

 

 

Voir également :

Lu : Y. Clot, Le travail à coeur 

Lu : L. Théry, Le travail intenable.

Fiche de formation : Risques psychosociaux au travail et action syndicale. 

 

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Commentaires : 1
  • #1

    Christiane Gendreau (mardi, 20 septembre 2011 03:59)

    Pour monsieur Vincent Degaujelac

    J'ai 54 ans. Je m'intéresse aux changements de paradigmes en santé mentale. J'y vois des liens importants avec vos propos.Je suis une ex-cadre intermédiaire dans le réseau de la santé et des services sociaux au Québec.

    Je cherche à intéresser le public tous secteurs et rôles sociaux confondus à l'idée que demander de l'aide est de plus en plus complexe et "douteux" au plan de la dignité et de la liberté de la personne.

    Je cherche par mon raisonnement à offrir au public, les personnes humaines qui forment nos sociétés,une(des)alternative(s) aux situations de crises individuelles et collectives créées par les paradigmes dominants actuels. Je propose notamment une démarche étiologique et une prise de conscience de l'origine de nos malaises que l'on appellent les maladies mentales ou les problèmes de santé mentale dans les société industrialisées et postindustrielles.

    Je proviens d'une formation en service social et j'ai fait partie de l'ordre professionnel des travailleurs sociaux jusqu'à ce que ma santé mentale eut été compromise.

    J'accepterais de vous procurer des éléments de mon modeste projet. Je serais enchantée d'échanger avec vous d'une façon ou d'une autre.(par écrit ou autres)

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    Christiane Gendreau
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    Lévis (Québec)
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    Je vous remercie pour votre travail et votre éclairage. Vous me donnez du courage et surtout l'idée que je ne suis pas seule.

    Au plaisir de vous lire et de vous connaître.