Maison de l’histoire de France: quelle histoire et quelle France ?


Le 12 septembre 2010, le Président Nicolas Sarkozy a annoncé la création d’une maison de l’Histoire de France sur le site des actuelles Archives nationales. Or, le projet est actuellement discuté dans les intances représentatives du personnel au Ministère de la Culture. Pour notre part, il nous semble intéressant d’un point de vue épistémologique de nous interroger sur la constitution d’un lieu de “l’Histoire de France” . 

- Des usages sociaux de l’histoire reposant sur une historiographie datée

Depuis le début de son mandat, l'actuel Président de la République nous a montré à plusieurs reprises quelle conception historiographique désuète et idéologiquement orientée il se fait de l'histoire:

- ainsi nous a-t-il remis au goût du jour l'histoire des grands héros et des grands personnages avec l'instrumentalisation de la lettre de Guy Moquet
- il nous a aussi ramené au bon temps des colonies avec le "Discours de Dakar", nous apprenant, contre les travaux d'ethnologues africanistes tels que Georges Balandier, que ce continent n'était pas encore rentré dans l'histoire.
- il nous a également renvoyé à une histoire digne de la IIIe République - et de ce qui furent ses enjeux nationalistes (construits contre les Allemands après l’annexion de l’Alsace-Lorraine) et jacobins (relevant d’une logique d’unification culturelle et politique du territoire) -, avec la notion "d'identité nationale". La différence étant aujourd'hui que les ennemis ont changé: il s'agit désormais des immigrés (non plus des Allemands), et plus particulièrement de ceux-ci lorsqu'ils sont musulmans ou roms.


Les implicites d’une maison de l’”Histoire de France”

Avec le musée de l'histoire de France, c'est à une nouvelle page de cette historiographie digne du XIXe siècle et de l'école méthodique qu'on nous convie:

- ainsi veut-on intégrer le Musée des antiquités "nationales" de Saint Germain à ce musée de l'histoire de France. Il y a donc eu des Français avant même l'arrivée des Francs. Parler d’histoire de France a-t-il un sens avant l’an Mil (début de la période historique que couvre ce musée) ? Il s'agit ici de construire le mythe d'une “France éternelle” (De Gaulle, Discours du 25 août 1944): c'est de la politique, ce n'est pas de  l'histoire.

- la notion même d'"Histoire de France", nous renvoie aux manuels de la IIIe République ou à nos albums d'enfants. A-t-on oublié l'époque où Fernand Braudel proposait de substituer à une histoire de France nationaliste, un enseignement de la “grammaire des civilisations” ?

Quelle histoire pourrions nous souhaiter ?

Peut-être serait-il pertinent que notre muséographie s’ouvre aux courants actuels de l'historiographie et à d'autres perspectives sur ces sujets:

- à quand une histoire qui déconstruise “le mythe national” comme nous y invitait l’historienne Suzanne Citron (Le Mythe national, Les éditions de l’atelier, 2008) ?

- à quand une histoire populaire de la France à l'instar de l'histoire populaire des Etats-Unis qu'a produite l'historien Howard Zinn (Une histoire populaire des Etats Unis, Agone, 2008) ? "

Pour des analyses complémentaires:
Le site du Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire: http://cvuh.free.fr/


Maison de l'Histoire de France:

petit décryptage de quelques citations tirées du rapport Hebert


Jean-François Hebert a été chargé d’un rapport de préfiguration de la Maison de l’Histoire de France qui a été remis le 14 avril 2010 au Ministre de la Culture.

Le rapport nous annonce une maison de l’Histoire de France « sans intervention politique », une histoire qui n'est pas « un roman national »,et « pas d'histoire officielle ». Et pourtant, à chaque instant, le lecteur voit resurgir dans le corps du rapport des passages marqués par une toute autre idéologie.



« la France ne dispose pas encore d'un musée qui raconte son histoire »


La France est présentée comme une entité personnifiée qui possède une existence transcendant les individus qui la composent. L'histoire n'est non pas une science, mais un grand récit. Voilà qui nous fait entrer de plein pied dans le projet d'un récit du mythe national vers lequel semble, malgré ses dénégations, s'orienter le rapport Hebert.


« il est paradoxal que notre pays ne bénéficie pas d'un musée, d'une institution [ de l’histoire de France]….Et pourtant, la France compte plus de mille musées d'histoire. Musée de ville ou de région...longue est la liste des musées présentant une période ou un thème particulier de notre histoire nationale »


De nouveau, l'idéologie sous-jacente du projet pointe: il s'agit de faire une histoire unifiée, qui ne laisse pas de place à la multiplicité des perspectives et à la pluralité. Un seul point de vue sur l'histoire est avant tout légitime: le point de vue national. Certes, la recherche de l’objectivité en histoire et le refus d’un relativisme incohérent est une exigence du travail scientifique, mais certainement pas le rôle de l’Etat national.

On nous cite ensuite à titre d'exemple de cette maison, le musée de l'unification de la nation italienne à Turin et le musée de la Catalogne. Néanmoins, il s'agit bien de deux projets différents: dans un cas une histoire de la construction nationale, dans l'autre une histoire régionale. Ce ne sont pas les mêmes perspectives.


Le rapport trace une vision de l'historiographie française qui fait aboutir le travail d'une histoire critique et déconstructionniste à « l'irruption des questions mémorielles, dont la perversion consiste à faire comparaître le passé au tribunal du présent »


Ainsi l'Ecole des Annales et la Nouvelle Histoire n'auraient conduit qu'à une histoire postructuraliste, perspectiviste aboutissant à une guerre des mémoires où chaque groupe revendique son histoire subjective.


Or ces revendications mémorielles doivent-elles être critiquées lorsqu'il s'agit des revendications de minorités dont les blessures de l'histoire ont pu être niées ou effacées ?

Ce n'est pas un hasard si le rapport ne mentionne que la pétition « Liberté pour l'histoire », et non celle initiée par Gérard Noiriel qui a conduit à la création du CVUH et qui prenait une toute autre position sur les questions mémorielles.


« de ce fait, les Français souffrent d'un rapport brouillé à leur propre passé qui les gêne dans la construction d'un avenir partagé »


Il s'agit ainsi de recadrer une population en perte de repères, présentée comme au bord de l'éclatement communautariste, en lui proposant une histoire unifiée.


« il est proposé de constituer la maison de l'Histoire de France à partir de la réunion d'un ensemble de musées nationaux » dont « le musée de l'archéologie nationale ».


De nouveau, nous sommes dans le mythe de l'identité nationale. Comment en effet parler d'histoire de France à une époque où la France n'existe pas encore? Ce qui est ici reconduit, c'est l'idéologie de la construction nationale républicaine de la IIIe République, qui s'est unifiée en se construisant une unité nationale en remontant à la Gaule contre la multiplicité des particularités régionales qui subsistaient, encore vivaces.


« qui poserait la question de nos origines et examinerait toutes les hypothèses possibles: les premiers peuplements, les Gaulois, le baptême de Clovis, le partage de Verdun, l'élection de Hugues Capet, la fête de la Fédération »...


Tous les grands événements construits par le récit national du XIXe siècle sont énumérés. Mais dans cette construction, où se trouvent: la traite négrière qui intéresserait sans doutes une partie des domiens concernant leurs origines, l'immigration économique durant le XXe siècle intéresserait nombre de personnes issues de cette immigration quant à l'origine de la présence de leurs parents et grands-parents sur le territoire de la France.  

 

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