Lu: Sirot Stéphane, Le syndicalisme, la politique et la grève

France et Europe: XIXe - XXIe siècles

Editions Arbre bleu, 2011, 357 p., 20 euros

 

L’ouvrage de l’historien Stéphane Sirot se compose principalement d’articles préalablement déjà publiés dans des revues scientifiques. Il se divise en trois parties: la première concerne le rapport du syndicalisme au politique, la seconde la pratique gréviste et la troisième est une étude de cas sur le syndicalisme des electriciens-gaziers. L’ouvrage est introduit par une analyse plus spécifique du syndicalisme dans le bâtiment et se termine par une intéressante synthèse inédite sur l’histoire du syndicalisme en France. A noter, également, que le chapitre 10, intitulé “Les syndicats ont-ils délégitimé la grève ?”, est lui aussi inédit.

 

Je m’attacherai principalement dans ce compte rendu à mettre en relief les éléments que j’ai trouvé les plus intéressants pour leur portée générale.

 

Syndicalisme et champ politique

 

Le chapitre intitulé “Syndicalisme et politique en Europe: des modèles historiques ?” se propose de traiter la question suivante: “le syndicalisme est-il porteur d’un projet de société ou doit-il limiter son action aux intérêts les plus immédiatement corporatifs ?” (p.41)

 

Stéphane Sirot commence par distinguer quatre acceptions du terme politique: “ la réflexion sur la conduite et l’organisation des affaires publiques (la société présente et future); la forme étatique (rapport à l’Etat, aux institutions); le contenu des décisions des pouvoirs publics et les modalités de leur mise en oeuvre (en particulier sur les plans social et économique); la pratique des luttes pour la conservation ou la conquête du pouvoir (rapports syndicats/partis et vie politique)” (p.41).

 

A partir de là, il distingue trois grands modèles (p.42-44). Au Royaume-Uni, le modèle unionniste ou travailliste “dans lequel le syndicat prend le pas sur le parti politique”. En Allemagne, le schéma est le suivant “le syndicat, maître d’oeuvre de l’action corporative, et la social-démocratie, pilote du politique”. En France, le congrès d’Amiens en 1906 exprime le “modèle syndicaliste révolutionnaire”. Dans le second chapitre, il analyse ensuite plus particulièrement ce modèle.

 

A chacun de ces modèles correspond une forme particulière de l’autonomie ouvrière et également un type particulier de processus d’industrialisation.

 

Après la Première Guerre mondiale, deux autres modèles de syndicalisme s’imposent: le syndicalisme communiste et le syndicalisme chrétien.

 

Les Trente Glorieuses représentent pour l’auteur une période d’institutionnalisation du syndicalisme qui se caractérise par l’intensification des relations avec l’Etat et la participation accrue des organisations syndicales à la gestion du social.

 

Le second chapitre est intitulé “De l’unité socialiste à l’autonomie ouvrière. Reflexions autour de la Charte d’Amiens”. Stéphane Sirot rappelle ici en particulier comment la motion d’Amiens doit être inscrite dans un contexte plus ancien et plus large. En particulier, il cite les statuts de la CGT en 1895: “Les éléments constituant la Confédération générale du travail devront se tenir en dehors de toutes les écoles politiques” (article I.1).

 

La Charte d’Amiens consacre le pansyndicalisme, l’autonomie ouvrière et le syndicalisme d’action directe, mais pas l’a-politisme. Il serait plus juste de parler d’”apartisme”, c’est-à-dire de défiance vis-à-vis des partis politiques. En effet, la Charte d’Amiens propose bien un projet politique: reconnaissance de la lutte des classes, double besogne - améliorations quotidiennes et grève générale expropriatrice -, le syndicat comme instrument de gestion de la future société.

 

Le chapitre 3 est quant à lui consacré aux rapports entre syndicalisme et socialisme durant les luttes ouvrières en France à la Belle Epoque. Le dernier chapitre de cette première partie a pour sujet les rapports du syndicalisme et du communisme en France durant les Trente Glorieuses.

 

Pratiques de la grève

 

Le chapitre 5, intitulé “La grève et la loi en France: du délit au droit contraint”est consacré tout d’abord à distinguer les différents “âges du droit de grève”: avant 1864 - période d’interdiction-, de 1864 à la Seconde Guerre mondiale: “la dépénalisation de la grève ou reconnaissance d’un fait social”, de l’après-guerre à la fin du XXe siècle: “l’institutionnalisation de la régulation conflictuelle des rapports sociaux” et enfin, au début du XXI e siècle: “la mise sous contrainte croissante du droit individuel à l’action collective”. Le seconde partie du chapitre est consacrée à l’analyse des débats autour de l’interprétation de la compatibilité entre les notions à valeurs constitutionnelles: de droit de grève, de droit au travail et de continuité du service public.

 

Le chapitre 6 reprend la question des âges de la grève mais cette fois en élargissant la période à l’ensemble de l’Europe occidentale. Le chapitre 7 s'intéresse à la rationalisation de l’usage de la grève à partir de l’exemple parisien de la fin de la Première Guerre mondiale au Front populaire.

 

Le chapitre 8 est intitulé “Les réunions de grévistes en France: démocratie directe ou canalisation syndicale des masses?” Ce chapitre est particulièrement intéressant parce qu’il détaille des pratiques grévistes, ainsi que des critiques dont il appartient à chacun de juger de la validité concernant les pratiques de démocratie du syndicalisme d’action directe. L’auteur revient tout d’abord sur l’importance du vote dans les assemblées générales syndicalistes et les différentes formes prises par celui-ci: vote à main levée et vote à bulletin secret. Cette dernière modalité étant souvent critiquée dans la tradition syndicaliste. L’article revient également sur les rôles respectifs de l’assemblée générale - organe législatif du mouvement - et le comité de grève - qui en apparaît comme l’exécutif. L’article examine également la question de l’influence des meneurs sur l’assemblée générale, la place du débat contradictoire. Dans ce dernier cas, il apparaît que les assemblées générales prendraient plus la forme de communions collectives que de débats, les contradicteurs pouvant se trouver exposés à la vindicte collective. L’auteur rappelle également la position particulière de la tradition syndicale face à la représentativité de l’assemblée générale qui ne dépend pas de son caractère majoritaire ou non par rapport à l’ensemble du personnel: la grève est légitime même si elle est uniquement déclenchée par la majorité des salariés qui sont présents à l’assemblée.

 

Le chapitre 9 aborde un aspect historiquement intéressant qui est celui des conditions matérielles économiques auxquelles étaient réduits les grévistes du XIXe s. pendant la Seconde Guerre mondiale. L’auteur rappelle ainsi par exemple les formes de solidarité -”soupes communistes” - mais également l’organisation de quêtes.

 

Dans le chapitre 10, intitulé “Les syndicats ont-ils délégitimé la grève ?”l’auteur revient, pour la reprendre à son compte, sur la thèse de l’historien américain Gerald Friedman: “ ...à force de s’éloigner de la pratique de la grève, donc du mouvement social qui a favorisé leur émergence, elles [les organisations syndicales] sont en quelque sorte devenues un groupe de pression comme un autre.” (p.189). Elles auraient ainsi “fini par perdre leur élan” (p.189). Ainsi pour Stéphane Sirot, ce n’est pas en renonçant à la grève que le syndicalisme pourrait retrouver une certaine dynamique, mais au contraire sa puissance de transformation sociale est profondément liée à cette pratique.

 

La troisième partie (que nous ne détaillerons pas) est consacrée au cas des électriciens-gaziers en France.

 

 

Les quatre âges du syndicalisme en France

 

Dans sa conclusion, l’auteur distingue trois âges et s’interroge sur le fait de savoir si le syndicalisme ne se dirigerait pas vers un quatrième...

 

Le premier âge est “celui de l’interdiction de l’organisation ouvrière à but revendicatif déclaré, qui court de la Révolution française aux dernières décennies du XIXe siècle”. Il rappelle en particulier le rôle des sociétés de secours mutuel comme lieu de résistance clandestin dans une première époque où, du fait de la Loi Le Chapelier, les syndicats sont interdits.

Durant la seconde époque qui court de la loi de 1884 - autorisant les organisations syndicales - à la Seconde guerre mondiale, le syndicalisme devient un fait social en voie d’intégration et qui se banalise. Le pluralisme syndical n'apparaît pas en définitive pour l’auteur comme un fait récent qui serait une des causes de déclin du syndicalisme, mais comme un fait déjà caractéristique de ce second âge.

La troisième phase va de la Seconde Guerre mondiale aux années 70-80. Le syndicalisme devient un contre-pouvoir institutionnalisé. D’une certaine manière, il commence à se situer dans un rôle de gestion sociale et abandonne en grande partie son projet de transformation sociale. Stéphane Sirot voit ainsi dans l’attitude de freinage du mouvement opéré durant mai 68 par la CGT une illustration de cette tendance.

 

Il termine en s’interrogeant sur le fait de savoir si le syndicalisme français de la fin du XXe ne s’oriente pas vers la cogestion et le syndicalisme d’accompagnement. Sirot souligne entre autres comment le discours citoyen dominant tend à ne considérer comme légitime que les revendications qui prennent la forme d’une défense d’un intérêt général universel. Or, le syndicalisme par définition s’était constitué sur la base des intérêts de corporation de métier et au-delà, sur des intérêts de classes. Un autre aspect qui marquerait cette transition vers un nouvel âge du syndicalisme serait sa dépolitisation. L’auteur se montre ainsi inquiet de l’évolution de la CGT à ce titre. Il rappelle par exemple l’éviction en 1995 des statuts de la Confédération de “la référence à l’appropriation par les travailleurs des moyens de production et d’échange” (p.340). Cette transition semble également perceptible par l’abandon de la ligne de “masse et de classe” de la CGT au profit du syndicalisme rassemblé qui marque la recherche de relations privilégiées avec la CFDT. Mais ce projet ne fait pas l’unanimité au sein de la CGT et suscite des réactions de la part de ses secteurs les plus combatifs.

Alors quel avenir pour le syndicalisme ? L’auteur constate que tout le long du XXe siècle, le syndicalisme s’est trouvé intégré à la société, domestiqué, ce qui a conduit à lui faire perdre son projet politique autonome.

Mais selon lui, l’histoire n’est pas linéaire et le syndicalisme peut se tourner vers ses racines. Cette voie passe alors non pas par la recherche d’un ancrage partisan, mais par une action autonome.

 

Irène Pereira

 

 

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