Lu: Descola Philippe, L’écologie des autres

L’anthropologie et la question de la nature

Versailles, Editions Quae, 2011, 106 p., 8 euros 50.

 

L’ouvrage est composé d’un texte de conférences de Philippe Descola prononcées à l’INRA, ainsi que des questions et des réponses qui ont suivi les deux interventions ayant eu lieu en 2007 et en 2008.

 

Pour ceux qui ne connaissent pas l’oeuvre de Descola, il est intéressant de souligner que dans la réponse à la première question, il fait un rapide résumé de ses travaux antérieurs (p.85-87). Cet anthropologue est en particulier connu pour sa relativisation de la division entre nature et culture. Il a mis en évidence le fait qu’il s’agit d’une ontologie propre à l’Europe et qui encore n’apparait qu’à l’époque moderne. Il utilise le nom de naturalisme pour désigner cette ontologie dualiste. Celle-ci est en réalité basée sur l’opposition entre ce qui relève des processus mentaux (intériorité) et ce qui relève des processus matériels (extériorité). Il distingue en outre trois autres ontologies non-occidentales. Dans l’animisme, les non-humains sont perçus comme ayant une intériorité proche des humains. Dans le totémisme, certains humains et non-humains sont classés dans la même catégorie. Enfin, dans l’analogisme, il n’existe que des singularités.

 

La conférence

 

Dans l’introduction de sa conférence, Descola rappelle que ce n’est qu’au XIXe siècle que la science occidentale a stabilisé l’opposition entre sciences de la nature et sciences de la culture.

 

Partant de là, il s’attache à une controverse entre Levis-Strauss, le fondateur de l’anthropologie structurale, et Marvin Harris, un théoricien du matérialisme culturel. La querelle porte sur les qualités d’un coquillage. Mais au-delà du thème apparemment anedoctique de cette querelle, Descola y voit l’opposition entre une conception structuraliste qui part des dimensions symboliques et une anthropologie matérialiste qui insiste sur les déterminations naturelles qui pèsent sur la culture. Ce qui revient à poser le problème suivant: “les sciences de la culture sont-elles autonomes ou ne peuvent-elles accéder à la rigueur qu’en empruntant aux sciences de la nature une partie de leurs méthodes et certains de leurs résultats ?” (p.18).

 

Or contrairement à ce que l’on pourrait penser, le réductionnisme matérialiste ne remet pas en cause le dualisme entre la nature et la culture. Ce qui préoccupe avant tout ce type de conception, c’est la remise en cause du relativisme culturel.

 

Ainsi pour Descola, la plupart des positions en anthroplogie sur la question des rapports entre nature et culture se situent entre l’idéalisme sémantique de Lévis Strauss et le matérialisme de Harris.

Mais de manière générale, ces différentes conceptions ne réussissent pas à sortir du dualisme entre nature et culture. Elles tendent à le présupposer comme étant une division objective qui aurait un sens également hors des sociétés européennes.

Descola examine différentes conceptions de l’anthropologie classique et contemporaine: aucune ne lui semble réellement remettre en cause la conception naturaliste occidentale selon laquelle il existerait une entité fixe et délimitée qui serait la nature.

 

Selon l’auteur, il existerait trois grandes stratégies utilisées par l’anthropologie pour rendre compte de l’existence de ces différences entre notre ontologie et celle des peuples non-modernes.

 

La première consiste à accorder une validité aux pratiques de ces peuples et à renvoyer leurs croyances dans la superstition.

Une autre conception consiste à les considérer comme des croyances erronées, mais qui témoignent néanmoins d’une authentique volonté de donner un ordre au monde.

Dernière conception, ces croyances traduisent des éléments des conditions réelles des sociétés qui les ont produites.

 

Il y a donc néanmoins, dans les trois cas, un partage entre les sociétés dont les conceptions reflètent de manière déformées le réel et celles qui ont accès à une connaissance scientifique du réel.

 

Néanmoins, de plus en plus de chercheurs tendent à remettre en cause le paradigme dualiste et tentent de trouver une autre voie d’analyse. Descola examine en particulier la voie phénomènologique et celle empruntée par Latour et Callon. Ces deux perspectives ne lui apparaissent pas satisfaisantes.

 

Il propose pour sa part de commencer par se débarasser de l’opposition entre relativisme et universalisme. En effet, dans l’ontologie naturaliste, l’universalité renvoie à la nature et la relativité à la culture. Il s’agit donc d’une opposition qui apparaît comme un corollaire du dualisme nature/culture.

Les objets matériels et immatériels qui nous entourent ne sont ni de pures réalités données, ni de pures constructions sociales, mais ils se composent de “qualités dont certaines sont détectées et d’autres ignorées” (p.77).

 

En conclusion, l’auteur rappelle la place prise aujourd’hui par les questions environnementales. Il lui semble ainsi que le dualisme nature/culture n’a plus guère de sens: “il est devenu difficile de continuer à croire que la nature est un domaine tout à fait séparé de la vie sociale [...] où s’arrête la nature, où commence la culture [...] On voit bien que la question n’a plus guère de sens”.

 

L’anthropologie doit donc renoncer à la distinction classique implicite que sous-tend ses différentes épistémologies. D’une part, il s’agit de ne plus aborder les phénomènes sociaux à partir d’une “nature naturante” qui serait la condition de possibilité de la culture, d’autre part de renoncer à traiter les phénomènes sociaux comme s’ils relevaient d’une nature naturée, c’est- à-dire construite socialement.

En définitive, il s’agit de dépasser l’opposition entre une épistémologie naturaliste et une épistémologie constructiviste qui réitère le dualisme nature/culture.

 

Avis:

 

Un texte court qui permet de s’initier aux théories de Philippe Descola.

Il est possible d’en retenir qu’une réflexion anthropologique sur les sociétés humaines, à l’heure où les questions environnementales prennent une place de plus en plus cruciale, nécessite une déconstruction du dualisme entre nature et culture.

 

Irène Pereira

 

N.B: Il faut bien distinguer la notion d’ontologie naturaliste de Descola et le naturalisme épistémologique.

L’ontologie naturaliste est la conception qui naît en Occident à partir du XVIIe siècle selon laquelle il existe deux réalités distinctes: la nature et la culture.

L’épistémologie naturaliste consiste à supposer qu’il est possible de réduire toute réalité, sociale ou spirituelle, à des mécanismes comparables à ceux mis en évidence par les sciences de la nature.

 

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