Graeber David, Pour une anthropologie anarchiste

Montréal, Lux, 2006, 167 p.

            

Les éditions Lux ont traduit et édité en français un petit ouvrage de David Graeber, anthropologue américain, dont l’original en anglais a été publié en 2004.

 

 

Graeber, ancien enseignant à l’Université de Yale, en fut limogé en 2005 pour des raisons controversées : ses convictions anarchistes pourraient être à l’origine de cette décision.


L’ouvrage se présente davantage comme une série de fragments que comme un essai avec un plan rigoureusement construit.

 

Néanmoins une thématique, voire une thèse commune, traverse l’ensemble de ces textes: l’idée selon laquelle il y aurait un lien entre anthropologie et anarchisme et que de ce fait, il y aurait un gain heuristique pour la théorie politique à mettre en œuvre un programme de recherche d’anthropologie anarchiste.

 

Les sujets, qui pourraient être alors explorés, selon Graeber, seraient par exemple: les régimes politiques, l'analyse de l'économie et du capitalisme, les rapports entre savoir et pouvoir, une écologie des associations volontaires…

 

Il y aurait par exemple une fonction heuristique à penser les points communs entre les sociétés acéphales, qu’Evans-Pritchards qualifiait en parlant des Nuers «d’anarchie ordonnée », et  les pratiques militantes anarchistes. David Graeber est spécialiste de l’une d’elles, située à Madagascar. Une société acéphale constitue un type d'organisation où les rapports de pouvoir politique sont encore moins constitués que dans les chefferies étudiées par Pierre Clastres dans La société contre l’Etat. En effet, dans les sociétés acéphales, il n’existe pas l’équivalent d’un chef, les décisions sont prises au consensus par des conseils, généralement d’anciens, à l’issue de palabres.

 

En particulier, David Graeber rapproche ce mode de prise de décision au consensus de ceux utilisés par les activistes anarchistes au sein du mouvement altermondialiste. Pour lui, comme pour Francis Dupuis-Deri, la démocratie et l’anarchisme se distinguent sur ce critère. Graeber fait ainsi remarquer que le mode de prise de décision à la majorité n’est né que dans le contexte de la thalassocratie athénienne et n'existe pas dans les sociétés de chasseurs/cueilleurs..

 

David Graeber a sans doute raison lorsqu’il défend la thèse selon laquelle l’étude des sociétés que nous qualifions de « primitives », voire de « premières », pourrait nous fournir des éléments pour comprendre certains phénomènes politiques de nos sociétés actuelles.

 

Cependant, une telle comparaison doit être entourée de certaines précautions méthodologiques. L’une des difficultés des anthropologues qui étudient des sociétés non-occidentales, c'est qu'ils sont dans une position inconfortable pour mettre en valeur les rapports de domination au sein de ces sociétés sans risquer de se voir accuser d’ethnocentrisme. Cela peut ainsi les conduire à idéaliser ces sociétés. Ainsi on a pu reprocher à Pierre Clastres d’atténuer, voire d'effacer les rapports de pouvoir qui existent dans la chefferie. Certes ceux-ci sont bien moins marqués que dans l’Etat, cependant ils le sont davantage que dans les sociétés acéphales. Second reproche qui a pu être fait aux analyses de Clastres, celui d’interpréter la division genrée du travail dans les sociétés de chasseurs/cueilleurs comme une complémentarité et non comme la marque d’un rapport d’exploitation hiérarchique: le patriarcat. Il faut ainsi prendre garde au fait que les sociétés dont parlent Graeber n’échappent pas aux rapports patriarcaux.


Il est possible de noter la présence d’une seconde forme de rapports de domination au sein de ces sociétés, ce sont ceux entre jeunes et anciens. Les sociétés traditionnelles sont basées sur une domination des anciens sur les jeunes. C’est une des particularités de nos sociétés postmodernes que d’avoir, depuis les années 68, engendré une complexification de ces rapports: ainsi se côtoient à la fois par exemple une gérontocratie politique et une valorisation de la jeunesse, ou encore une relative exclusion des jeunes d'un côté et des plus de 45 ans de l'autre, du marché du travail.

 

De manière générale, le recours à la comparaison anthropologique entre les sociétés de chasseurs/cueilleurs et le projet anarchiste peut s’exposer au risque de critique de régression primitiviste. Cette critique est par exemple adressée au courant anarcho-primitiviste dont John Zerzan est l’un des promoteurs. S’appuyant entre autres sur les travaux de Marshall Sahlins, les anarcho-primitivistes voient dans la révolution technique néolithique les origines de l’introduction des rapports de domination au sein de nos sociétés, non seulement de la domination de l’homme sur l’homme, mais également vis-à -vis de la nature.

 

Le second type de critique auquel s’expose une utilisation du comparatisme anthropologique qui ne s’entourerait pas de certaines précautions méthodologiques sont les mêmes que celles que l’on a pu opposer à Hannah Arendt, Cornelius Castoriadis ou Jacques Rancière, lorsqu’ils norment les démocraties représentatives actuelles à l’aune de la démocratie directe athénienne. Ce qui leur est reproché, c’est de ne pas prendre la mesure des différences en termes de complexité et de pluralisme qui séparent les communautés antiques et les sociétés modernes.

 

Néanmoins, une telle approche en termes de comparatisme anthropologique pourrait s’appuyer sur la relativisation de la coupure entre les sociétés modernes et traditionnelles opérée par la sociologie latourienne avec le « principe de symétrie » pour atténuer la portée de ces critiques.   

 

 Irène Pereira

 

 

 

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