Penser les révolutions...

L’actualité au prisme de la philosophie

 

Le mouvement social tunisien a abouti à ce qui est dénommé maintenant la Révolution de jasmin. Il y a quelques années, en 1989, on a parlé de Révolution de velours pour qualifier la fin du régime communiste en Tchécoslovaquie et de Révolution orange en 2004 pour baptiser les manifestations massives qui eurent lieu en Ukraine pour demander la réorganisation d’élections présidentielles. Néanmoins, ces évènements peuvent-ils être tous qualifiés au même titre de révolutions ? Qu’est ce qu’alors une révolution du point de vue de la philosophie politique ?

 

Quels liens, mais aussi en quoi une révolution se distingue-t-elle d’autres notions politiques telles que les émeutes, les manifestations, les coups d’Etat, les réformes, les insurrections ou les rebellions...? Y-a-t-il un ou plusieurs types de révolution ?

 

Cerner les révolutions

 

Il est intéressant de remarquer qu’il y a quelques années encore la notion de révolution semblait presque tombée en désuétude. Elle paraissait renvoyer à un changement brusque et radical de l’organisation politique et sociale qui ne semblait plus envisageable dans nos sociétés contemporaines.

 

Ce caractère brusque et global de la révolution est ce qui la distingue traditionnellement de la réforme, qui apparaît comme partielle et n’opérant pas de rupture avec le système qui la précède, mais le faisant évoluer progressivement. Dans le même ordre d’idée, on entend aujourd’hui opposer la “transition démocratique”, qui n’opère un changement que progressivement et selon une logique institutionnelle, à la révolution, qui s’effectue sous la pression de la rue.

 

Les insurrections, les rébellions ou les soulèvements ont le caractère brusque des révolutions, mais s’avèrent plus localisés et ne renversent pas le pouvoir central. On parle ainsi par exemple d’une zone en insurrection, d’une rébellion ou d’un soulèvement ayant lieu au niveau d’une région (par exemple la rébellion zapatiste au Chiapas).

 

Néanmoins, ces formes de mouvements sociaux peuvent partager avec la révolution le fait d’être des mouvements populaires. Ce caractère massif et populaire est ce qui distingue la révolution du coup d’Etat, fomenté par un groupe d’individus, généralement des militaires.

 

Les révolutions ne semblent pas, dans leur déclenchement, entretenir un rapport intrinsèque avec la violence politique. Elles peuvent partir d’émeutes (par exemple de la faim, donc à caractère social) ou de cortèges de manifestations pacifiques de protestation.

 

Révolution politique, révolution sociale, révolution culturelle

 

La notion de révolution semble être réutilisée depuis quelques années pour désigner des mouvements populaires de manifestation reposant sur des revendications démocratiques qui conduisent à mettre fin à un régime autoritaire. Il s’agit de ce que l’on aurait qualifié en d’autres temps de révolution politique.

 

Ainsi en 1848, en France, les révolutionnaires socialistes en appellent à une révolution sociale qui aurait pour objectif d’aller plus loin que la révolution politique qui venait de s’opérer et qui avait conduit à l’instauration de la République et du suffrage universel. La révolution sociale aurait eu pour objectif pour sa part non pas de se centrer sur les institutions politiques, mais sur l’organisation économique de la société.

 

Marx pour sa part va plus loin encore dans son analyse du phénomène révolutionnaire. En effet, pour lui les révolutions politiques ne sont en définitive que les conséquences les plus superficielles de changements économiques et sociaux qui affectent aussi bien les techniques de production que les rapports de production.

 

De fait, si le mouvement tunisien semble susciter la sympathie des forces militantes liées à la tradition socialiste, c’est certainement parce que, si ce mouvement porte des aspirations à une transformation démocratique du régime politique, il a trouvé son déclenchement dans des questions sociales liées au chômage et à l’augmentation du prix des produits de base.

 

Quant à l’expression de révolution culturelle, elle s’impose pour désigner dans un premier temps, durant les années 60, une phase du maoïsme. Mais elle va connaître une extension plus large, finissant par qualifier toute transformation sociétale profonde impliquant une révolution des moeurs et des mentalités.

 

Dans une certaine mesure, on peut se demander si ce n’est pas à partir du moment où la révolution a été particulièrement associée à ces formes de transformations sociétales, mais également, à l’inverse, à l’échec des régimes dits socialistes, que la révolution comme réorganisation brusque et générale de la société a paru devenir impossible.

 

On peut néanmoins également se demander si ce n’est pas paradoxalement à la faveur de son acception libérale, c’est-à-dire au sens d’un mouvement populaire de revendication des libertés civiles et démocratiques, que la notion de révolution a fait son retour pour désigner des évènements politiques durant ces dernières années.

 

Pour aller plus loin:

 

Marx Karl, “Avertissement à la critique de l’économie politique” [1859]

http://www.marxists.org/francais/marx/works/1859/01/km18590100b.htm

 

Furet François, Penser la Révolution française, Paris, Gallimard, 1978. (Conception qui a dominé la vision libérale en France des révolutions durant les années 1980).

 

Serna Pierre,“Les tunisiens ne sont pas en 1789! Ou impossible n’est pas tunisien”, CVUH, 3 février 2011.

 

Rabiah Nessa, Tarik Tzadait, Les théories du choix révolutionnaire, Paris, La Découverte, 2008. (Ouvrage qui se donne pour objectif de penser les évènements révolutionnaires à partir des théories du marxisme analytique).

 

 

 

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Commentaires : 1
  • #1

    sadia (mardi, 03 mai 2011 05:48)

    quelle est le lien avec karl marx ?