Actualité d'une réflexion sur le fascisme

L'invité de l'IRESMO

Entretien avec Larry Portis

 

Face à la fois aux récentes décisions du gouvernement, par rapport entre autres aux Roms, et face à la séduction que peut exercer un Front national relooké par Marine Le Pen, VISA (Vigilence et initiatives syndicalistes antifascistes) a lancé un appel à signer:

« Appel de syndicalistes contre la politique xénophobe du gouvernement et les idées du Front national ».

 

L’historien Larry Portis, ancien professeur à l’Université de Montpellier III, vient quant à lui de publier un petit ouvrage de synthèse sur le fascisme où il s’interroge sur les caractéristiques, l’histoire et l’actualité des mouvements qui peuvent ressortir d’une telle étiquette:

Qu’est-ce que le fascisme ?, Editions Alternative Libertaire, décembre 2010

 

Nous profitons de la sortie de cet ouvrage pour interroger l’auteur sur sa théorisation du fascisme et sur son analyse de la situation actuelle.

 

IRESMO: Comment définiriez-vous le fascisme ? Qu’est-ce qui distingue ce type de mouvement ou de régime d’autres formes autoritaires ? Pourquoi est-ce, par exemple, une notion qui vous parait plus pertinente que celle de totalitarisme ?

 

Larry Portis: La définition que j’adopte est simple, cependant il faut la comprendre en relation avec d’autres définitions et dans ses genèses nationales multiples. L’émergence du fascisme est un phénomène généralisé qui correspond à l’industrialisation, à l’émergence de mouvements contestataires progressistes, à l’intensification du nationalisme et de la xénophobie. Il reflète, dans les sociétés industrielles capitalistes, les difficultés des gouvernements à contrôler des populations en révolte contre les méfaits du système de production et contre ses dirigeants. Au fond, le fascisme est un mode de contrôle politique autoritaire et totalitaire qui émerge dans les sociétés industrielles capitalistes en réponse à une crise économique.

La spécificité du fascisme réside précisément dans le fait qu’il est étroitement lié au fonctionnement des institutions politiques démocratiques. Comme l’écrit Barrington Moore Jr., « le fascisme est inconcevable sans la démocratie c’est-à-dire l’entrée des masses sur la scène historique. Le fascisme est une tentative de rendre populaires et plébéiens la réaction et le conservatisme… ».

Dans mon livre, je cite également Eric Hobsbawm qui affirme que, par sa volonté de mobiliser les masses sur le terrain avec un langage populaire, le fascisme se distingue des autres tendances de la droite autoritaire. En effet, dit-il, la glorification du « peuple » fait des fascistes « les révolutionnaires de la contre-révolution dans leur rhétorique et dans leurs appels à ceux qui se considèrent des victimes de la société. » 

 

En ce qui concerne le totalitarisme, ce mot est plus général que “fascisme”. Un régime fasciste est forcément totalitaire puisque tout pluralisme est supprimé. Cependant, le type de totalitarisme issu des révolutions s’appuyant sur des idées égalitaires et libertaires—véritablement socialistes en inspiration, ainsi que des mouvements syndicaux de base, correspond à autre chose. En prenant en compte leurs genèses, leurs contenus idéologiques et les formes d’oppression qu’ils ont engendrées, dire que l’Union soviétique, le régime cubain castriste ou même l’Egypte nassérienne ont été des régimes ou sociétés fascistes est un amalgame anhistorique, voire non scientifique. Pour ses victimes, bien entendu, cette distinction se relativise, mais d’un point de vue analytique elle est importante.

 

IRESMO: Qu’est-ce qui caractérise l’idéologie fasciste ? En quoi néanmoins le fascisme ne se réduit-il pas à cela, c’est-à-dire pourquoi faut-il également l’analyser comme un mouvement ?

 

L.P: Les définitions officielles du fascisme, données par les dictionnaires et la plupart des manuels scolaires, affirment que c’est une question d’idéologie. Quant à moi, je suis convaincu qu’affirmer que les idées sont la cause essentielle de tout phénomène historique déplace les interprétations et le débat sur un terrain où les idéologues sont en confiance. Encore plus grave est que cette interprétation philosophiquement idéaliste de la réalité sociale privilégie des considérations apparemment déconnectées de la « réalité » quotidienne. En fait, les responsables fascistes et—il faut le dire—leurs commanditaires, ont une vision pragmatique : reprendre le contrôle d’une population en prise avec les dirigeants et les institutions politiques pour des raisons concrètes, généralement liées aux conjonctures économiques.

La force apparente du fascisme est qu’il semble nouveau dans la manière dont il aborde l’attaque contre les forces progressistes. En combinant la rhétorique socialiste et le nationalisme, tout en prônant un retour à un passé mythique, et en désignant un ennemi intérieur pendant que ses troupes de choc protègent les biens et les intérêts des élites, le fascisme semble représenter une force en mesure de faire face à une crise exceptionnelle. Cependant, un mouvement politique se construit en mobilisant une partie de la population, et c’est ici que les idées sont essentielles. En outre, il est normal que ces idées soient adoptées par des militants et une partie du public. Mais ceci est un épiphénomène.

 

IRESMO: Quel lien le fascisme entretient-il avec le capitalisme ? En quoi cela rend-il selon vous indispensable une analyse matérialiste de ce phénomène ?

 

L.P: D’abord il faut constater que les institutions politiques représentatives—donc l’ensemble qu’on appelle communément la démocratie—reflètent un besoin de mobilité sociale, de flexibilité économique, de liberté et d'innovation dans le fonctionnement du système productif capitaliste. Ce besoin de liberté fait tout le sens de la Révolution française, révolution qui libère la bourgeoisie d’alors des contraintes féodales pesant sur les activités liées au développement du capitalisme en France. Le problème est que, progressivement, cette liberté devient une contrainte pour la classe capitaliste car la liberté civique est de plus en plus confondue avec une revendication d’égalité sociale. Ceci est à terme inacceptable pour les dirigeants capitalistes qui ont recours aux méthodes politiques coercitives pour contrôler la population. Encore une fois, on peut dire, si l’on veut, que cette analyse est matérialiste. Mais je suis convaincu que cela relève presque du bon sens de prendre en compte les intérêts des classes sociales pour comprendre les agissements et les idées politiques des élites. En même temps, j'accorde également une place essentielle à une approche phénoménologique et pas seulement matérialiste..

 

IRESMO: Pourquoi le fascisme trouve-t-il, selon vous, uniquement ses conditions de possibilité dans les démocraties libérales ?

 

L.P: Je réagis toute de suite à la question pour dire que je ne vois pas le fascisme comme une personne. Le fascisme – cette réaction à une crise conjoncturelle d’un système politico-économique est multiforme et fait partie d’un effort pour contrôler une population relativement instruite. Idéologiquement, la participation aux élections est une partie importante du dispositif de contrôle, bien que ces élections soient largement orientées, manipulées et parfois contournées, voire annulées. L’encouragement d’une présence fasciste dans ce processus fait diversion, créant divisions et confusions. Ce genre de manipulation sert les dirigeants et les politiciens qui les représentent. Le fascisme est donc le phénomène spécifique d'une société industrielle capitaliste avec une population active instruite et dotée d'institutions politiques libérales. Parfois le fascisme est le moyen d'éliminer ces mêmes institutions lorsqu’elles menacent les intérêts capitalistes.

 

IRESMO: Quel rôle joue l’appareil d’Etat dans un régime fasciste ? Peut-on dire qu’il y aurait actuellement des dérives fascisantes au sein de l’Etat français ?

 

L.P: Oui. Le gouvernement de Sarkozy en France nous en offre un bel exemple. Je ne dis pas que Nicolas Sarkozy est un fasciste, mais lui et son gouvernement poussent la Cinquième République plus loin dans le sens de sa direction logique : à savoir la concentration du pouvoir dans les mains de l’exécutif, aux dépens du législatif, et d'une plus grande centralisation de l’administration étatique du territoire et de la population. Il y a une dérive certaine, expliquée à la population en termes « réformistes » auxquels on étend les mots « liberté », « autonomie », « la sauvegarde des acquis »… Par exemple, les réformes actuelles des universités sont un microcosme. Derrière un langage orwellien, le système universitaire devient plus hiérarchique entre les facultés pendant que les président-e-s des universités se trouvent avec un pouvoir accru avec des primes à la clé. En même temps, le financement de la recherche est encore plus étroitement « évalué » et contrôlé par des instances ministerielles. Ce langage faussement populiste est typique de la droite. Ce sont des mensonges

patents typiques de la rhétorique de la droite populiste et fascisante. Sarkozy emprunte sans vergogne les appels du Front National, qui ont pour effet de valoriser celui-ci. Ce qui en résulte est un milieu politique dans lequel sont associées des variantes d’une réaction multiforme à la crise économique actuelle. L’opportunisme des petits politicards comme Sarkozy et son clan, dans lequel se trouvent bien des anciens militants de l’extrême droite fascisante, se distingue des membres du FN surtout du fait qu’ils occupent des postes de pouvoir institutionnels. On assiste également à la militarisation de la police nationale.   A ce propos, je vous recommende le livre de Hacène Belmessous, Operation Banlieues. Comment l’état prépare la guerre urbaine dans les cités françaises[1].On est tenté de dire que la guerre sociale se prépare.

 

IRESMO: Peut-on considérer qu’il y a actuellement une montée des mouvements de jeunesse fascistes en France ? A quoi serait-elle due ? Ainsi à travers des mouvements de jeunes blancs tels que les “Identitaires” ou de l’alliance Dieudonné-Soral, assiste-t-on à la diffusion de deux types de fascisme ?

 

L.P: Je ne développe pas ce thème dans mon livre, mais ce que j’ai lu semble indiquer une attirance pour la radicalité des appels fascistes de la part de jeunes. Il ne faut pas sous-estimer la force explicative du racisme et de la xénophobie. Dire que les maux sociaux et l’hypocrisie des politiques sont dus à une présence étrangère est mobilisateur lorsque les gens n’ont pas d’autres repères analytiques. Auparavant il y avait plus de syndicats et d 'organisations progressistes qui expliquaient les processus économiques et les rapports entre les classes sociales. Il y avait un débat politique permanent qui a été évacué par les médias de masse. Lorsque le gouvernement dilue encore plus l’étude de l’histoire dans les écoles et élimine des mots comme, par exemple, « chômage » et « classe sociale » des manuels scolaires, il ne faut pas s’étonner que la jeunesse soit dans la confusion et se laisse embobiner par les fascistes, très présents sur Internet.

 

En fait, on trouve la confusion partout, mais souvent elle se mélange avec l’opportunisme. Difficile en effet de saisir les basculements des personnages poussés soit par des idées fixes, soit par des ambitions politiques. L’histoire du fascisme est remplie d’alliances qui semblent contre-nature et de transfuges entre la gauche et la droite. Les exemples sont légion : Mussolini, Largardelle, Doriot, Lyndon Larouche… Faut-il ajouter Dieudonné et Alain Soral à la liste ? Le fascisme ne peut pas être réduit à un parti politique ou à des idées spécifiques. Ce qu’il faut faire, c'est analyser l’usage des idées, leur instrumentalisation. Faire cela est une chose. S’allier carrément avec le Front National, comme ont fait Dieudonné et Soral, en est une autre. Je ne pense pas que, individuellement, ils, représentent des types de fascisme, mais plutôt le genre de dérives intellectuelles et personnelles qui accompagnent une mouvance fasciste protéiforme.

 

IRESMO: Pourquoi selon vous les classes populaires peuvent-elles se laisser séduire par les mouvements fascistes ? Comment est-il possible de tenter d’enrayer un tel phénomène ?

 

L.P.: Depuis quelques décennies, la population française a eu généralement un niveau de vie historiquement sans précédent. Cependant ces acquis sont appelés à disparaître avec la crise du capitalisme en Occident. Les syndicats et les partis politiques de gauche sont complices dans tout le processus. Il y a, en conséquence un grand désarroi d’ordre politique et culturel. Dans une situation où la gauche politique est largement discréditée, les fascistes se prétendent « ni de droite, ni de gauche ». Ils condamnent tout le monde et maintiennent une rhétorique radicale calculée pour attirer les mécontents de tout bord. On le voit par l'influence des médias, voire la complicité honteuse mais logique des chaînes de radio et de télévision, ainsi que les mesures prises par le gouvernement pour empêcher toute velléité de pensée critique dans les écoles. On a alors de quoi se sentir concerné. Récemment, on a appris l’existence d’un projet ministériel destiné à éliminer les mots « chômage » et « classe sociale » des manuels scolaires. C’est de la bonne guerre idéologique… de classe ! Les individus, les groupes, et les organisations qui ont une analyse percutante de ce système capitaliste en déroute doivent conjuguer leurs actions avec les événements et les manifestations qui suivront immanquablement la destruction des protections sociales.

 

IRESMO : Est-ce que le Front national peut-être analysé comme un parti fasciste ?

 

L.P. : Sans problème, bien qu’il faille comprendre qu’un parti fasciste aujourd’hui ne peut plus porter les habits des partis fascistes de l’entre-deux-guerres. Dès sa création en 1972, le Front national affichait sa volonté d’apparaître plus ou moins modéré par rapport aux fascistes d’antan, malgré le passé de Jean-Marie Le Pen et ses fréquentes déclarations.à caractère raciste ou négationniste. Cette démarche a toujours agacé les membres purs et durs du parti, et l’on voit que l’ascension de Marine Le Pen est une continuation de cette même politique. En plus, la corruption politicienne de l'UMP.semble marquer la fin du Gaullisme, ce qui donne une aubaine au FN afin d’apparaître comme le digne héritier d’une tradition régalienne au-dessus la mêlée.

La question devient alors : est-ce que le FN peut continuer à ratisser de plus en plus large pour remplacer l'UMP à droite ou est-ce que l’aggravation de la crise économique radicalise la population au point qu’un mouvement fasciste plus classique se justifie ? La présidence désastreuse de Sarkozy se prête à la première hypothèse. Actuellement, Marine Le Pen semble presque sympathique et sincère à côté d’un Sarkozy méprisant, faux et bourré de tics.

Personnellement, je pense que le FN est un parti fasciste. Cependant la conjoncture impose une modération dans l’expression de ses idées fondamentales et de son rôle de rassembleur des forces réactionnaires. Il y a un vivier de nervis racistes prêts à servir comme milices et provocateurs s’il y a besoin. Ce sont les événements qui seront déterminants. Si les oligarques capitalistes trouvent que ni l’UMP (Union pour un mouvement populaire—il faut le rappeler), ni le Parti socialiste ne sont capables de mater la volonté d’une population devenue ingouvernable, ils soutiendront le FN. Mais une fois au pouvoir avec le même programme libéral que le parti de Sarkozy, peut-on penser que la fuite en avant vers un régime autoritaire liberticide sera ralentie ?



[1]    Paru aux éditions La Découverte en 2010. 

 

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Commentaires : 1
  • #1

    Irène (mardi, 07 juin 2011 00:32)

    Nous avons appris dimanche 05 juin 2011, avec tristesse, le décès de Larry Portis.