Le FN: permanences et mutations d’un parti d’extrême droite

L’actualité au prisme de la philosophie

 

Le Front national vient de se choisir un(e) nouveau(elle) chef(fe). Si ce changement instaure un pouvoir dynastique, il semble s’être fait sans entraîner pour l’instant une explosion ou un affaiblissement de ce parti. Au contraire, l'infléchissement effectué par Marine Le Pen des thématiques du FN semble la créditer de 18% d’intentions de vote. Quels éléments la sociologie et la philosophie peuvent-ils nous donner pour analyser un tel phénomène ?  

 

La présence d’une extrême droite forte, atteignant régulièrement les 15% des suffrages, n’est pas un phénomène isolé à la France, mais caractérise nombre de pays d’Europe ( Autriche, Danemark, Suisse, Belgique, Italie...). Sur fond de crise économique et sociale, cette situation interroge, entre autres, le rapport de nos sociétés européennes à leurs immigrés.

 

- Le FN: une rhétorique xénophobe en constante évolution

 

Jean-Marie Le Pen, le fondateur de ce mouvement politique, a commencé sa carrière politique aux côtés de Poujade et de son mouvement dans les années 50: le poujadisme se présente comme le défenseur des petits commerçants dans une société où ceux-ci subissent de plus en plus la concurrence de la grande distribution. Il s’agit donc d’un mouvement qui cherche à s’appuyer sur des réactions corporatistes de peur. Le futur leader du Front national est également un ardent partisan de l’Algérie française.

 

Le Front national est fondé pour sa part en 1972. A cette époque, la rhétorique de son leader est tournée vers l’anti-communisme. Ce n’est qu’au début des années 1980, sur fond de crise économique, de montée d’un chômage de masse et de chute électorale du parti communiste, qu’il s’empare de la thématique de l’immigration. Durant cette période, en pleine restructuration industrielle, l’argumentation consiste à mettre de manière simpliste en équation le nombre de chômeurs et le nombre d’immigrés: “3 millions de chômeurs = 3 millions d’immigrés”. Ce qui est, bien sûr, ici passé sous silence, c’est l’inadéquation entre les emplois occupés par les immigrés et les emplois auxquels aspirent les chômeurs dits “français de souche”.

 

Au cours des années 1990-2000, le discours de stigmatisation des immigrés par le Front national se déplace de la question sociale à la question sécuritaire. Ce discours se concentre en particulier sur les enfants d’immigrés de la seconde génération, originaires du Maghreb ou de l’Afrique noire, accusés d’être des vecteurs d’insécurité et de délinquance. Une telle affirmation oblitère par exemple le rôle de la discrimination “raciale” à l’embauche et la corrélation entre chômage et délinquance pour faire de la délinquance une simple question raciale. Sans compter qu’il n’existe pas de statistiques ethniques en France permettant d’affirmer qu’il y aurait davantage d’actes de délinquance ou d’agressions commis par des personnes issues de l’immigration.

 

Durant les années 90, en particulier à la faveur du Traité de Maastricht, le Front national se fait également le champion d’un discours nationaliste et souverainiste contre la technocratie et le pouvoir supra-national des instances de l’Union européenne. Il récupère à cette faveur une partie des symboles du discours républicain. Il tente ainsi de se présenter comme un parti de “patriotes” et non pas comme un parti “xénophobe et raciste”.

 

Durant les années 1990 et 2000, dans le contexte de l’affaire dite du voile et des attentats islamistes, le Front national s'empare également de la thématique de l’islamisation de la société française présentée comme un danger. Certaines revendications maladroites de laïcité ont ainsi servi l’exacerbation de tendances racistes présentes au sein de la société française.

 

Le discours de Marine Le Pen apparaît comme héritant de ces diverses thématiques - amalgame de l’insécurité et de l’Islam - tout en se faisant la défenseuse de valeurs considérées comme habituellement liées au progressisme de gauche: laïcité républicaine, féminisme et lutte contre l’homophobie.

 

- Spécificités de l’électorat Front national

 

L’électorat du Front national présente quelques spécificités. Le discours de Marine Le Pen semble traduire la volonté de toucher de nouvelles cibles électorales.

 

L'électorat du Front national possède en partie une base populaire. Sans être le premier parti ouvrier au sens strict (puisque celui-ci serait plutôt constitué par l’abstention), le Front national a récupéré à la faveur de la crise économique une partie de l'électorat type du parti communiste français. Plus que comme un vote d’adhésion, le vote FN peut être analysé comme un vote protestataire face à des élites politiques: les électeurs ont l’impression que les partis du jeu politique institutionnalisé ne font pas assez pour leur condition sociale et leur cadre de vie.

 

Le discours du Front national tend également à connaître une percée auprès d’un électorat vieillissant qui peut se montrer sensible au discours sécuritaire. La peur fantasmatique de l’insécurité physique constitue une dimension du vote Front national puisque des zones à faible taux d’immigrés et à faible taux de délinquance, comme certaines zones rurales, votent Front national, craignant de subir à leur tour ce qu’elles imaginent être la situation des quartiers populaires des périphéries des grandes villes.

 

Néanmoins, le vote Front national connaît une évolution marquée par une plus grande porosité entre son électorat et l'électorat traditionnel de la droite dite républicaine. Ce point marque une banalisation des thèses du Front national au sein de cette droite, certainement favorisée par la reprise par la droite gouvernementale de ces thématiques.

 

En revanche, deux catégories sociales apparaissent généralement réticentes au vote Front national: ce sont les femmes et les classes moyennes cultivées (ces dernières constituant l'électorat privilégié du parti socialiste et des Verts).

 

La dangerosité du discours de Marine Le Pen, c’est sa tentative de produire un discours marketing visant à conquérir de nouvelles cibles électorales. Le défi est d’y parvenir tout en essayant de ne pas se couper des cibles habituelles du Front national. Ainsi, le fait d’être une femme, d’être favorable à l’avortement, au divorce, de se présenter comme une “défenseuse” du droit des femmes aurait pour objectif de lui permettre de conquérir l’électorat féminin. La laïcité, le droit des femmes et la lutte contre l’homophobie sont des discours visant plus spécifiquement les classes moyennes cultivées. Son discours d’ouverture vers la droite dite républicaine a pour fonction de continuer le travail de banalisation du Front national au sein de l'électorat de la droite classique.

 

- Le Front national: un parti populiste ? un parti fasciste ?

 

La notion de parti populiste est ambigüe. Certains philosophes politiques, comme Jacques Rancière, font valoir que la notion de populisme, entendue dans son sens péjoratif, pourrait bien masquer en réalité une position élitiste qui tend à renvoyer systématiquement les classes populaires du côté des instincts xénophobes et des intérêts les plus étroits.

 

En ce qui concerne la nature fasciste de ce parti, il est possible qu’il ne possède pas toutes les caractéristiques attribuées habituellement à ce type de mouvement. Si l’on prend par exemple le critère de l’idéologie, le fascisme se caractérise par l’articulation de thématiques nationalistes et socialistes. De ce point de vue, si le Front national séduit certains pans des classes populaires par son discours protestataire, néanmoins son programme économique est très libéral. Cependant, l’inflexion que fait subir Marine Le Pen au discours du Front national peut paraître aller dans le sens d’un renforcement des tendances fascistes de ce parti. En effet, le fascisme du point de vu idéologique se caractérise par sa volonté de brouiller les frontières idéologiques entre l’extrême-droite et la gauche radicale. L’association d’un discours nationaliste et xénophobe à la laïcité républicaine et à des éléments du libéralisme culturel semble bien aller dans ce sens.

 

Pour aller plus loin:

 

Bihr Alain, L’Actualité d’un archaïsme. La pensée d’extrême droite, éd. Page deux – coll. Cahiers libres, 1998 ;

 

Bihr Alain, Le Spectre de l’extrême droite. Les Français dans le miroir du Front National, éd. de l’Atelier, 1998.

 

Collowald Annie, “Le populisme du Front national”, un dangereux contresens, Editions du Croquant, 2004.

 

Portis Larry, Qu’est ce que le fascisme ?, Alternative Libertaire, 2010.

 

Pierre Tévanian et Sylvie Tissot, Mots à maux. Dictionnaire de la lepénisation des esprits, éd. Dagorno, 1998.

 

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