Tyrannie, despotisme ou régime autoritaire

L'actualité au prisme de la philosophie

 

Les récents événements en Tunisie ayant abouti au départ du Président Ben Ali soulèvent concrètement trois problèmes classiques de la philosophie politique: la raison d’Etat, le despotisme et la révolte du peuple contre le pouvoir injuste. Nous souhaitons plus particulièrement nous intéresser à la question du despotisme.

 

La philosophie politique a été amenée à s’interroger depuis l’Antiquité sur le pouvoir. Pourtant, au fil des époques, la désignation d’un pouvoir concentré dans les mains d’un seul homme a été désignée par des notions différentes: tyrannie, despotisme, régime autoritaire... Que recouvrent ces différences de notion ?

 

- La tyrannie

 

La question du classement des régimes politiques selon le nombre de gouvernants a été posée dès les débuts de la philosophie aussi bien par Platon que par Aristote. Pour ces philosophes, pour autant, ce n’est pas la concentration des pouvoirs politiques dans les mains d’un seul homme qui constitue un problème, mais le rapport de celui-ci à la raison. Ainsi, pour Platon, dans La république, la monarchie (étymologiquement “le pouvoir d’un seul”) est associée au règne rationnel du philosophe roi, tandis que la tyrannie, qui est une dégénérescence non pas de la monarchie mais de la démocratie, est considérée comme le pouvoir d’un homme guidé non pas par sa raison, mais par ses désirs.

 

- La dictature

 

La notion de dictature quant à elle est à l’origine une procédure juridique de la république romaine qui permet de confier à un homme pour une période limitée et dans une situation de crise des pouvoirs exceptionnels.

 

Cette notion est reprise par Babeuf, par Blanqui, puis par Marx dans les mouvements communistes du XIXe s. L’instauration d’une dictature y apparaît en période révolutionnaire comme une phase nécessaire pour faire aboutir la réorganisation communiste de la société.

 

Dans le droit français contemporain, c’est l’article 16 de la Consitution de 1958 qui a pu être comparé à cette institution de la dictature. En effet, cet article permet de voter les pleins pouvoirs au Président de la République en cas de crise grave. De Gaulle s’était ainsi, au moment du vote de ce texte, défendu de vouloir commencer une carrière de dictateur.

 

- Le despotisme

 

Cette notion se trouve en particulier théorisée par Montesquieu dans L’Esprit des lois et associée aux régimes orientaux. Le despote se rapproche beaucoup dans sa conceptualisation du tyran antique puisqu’il est un individu qui règne sans lois, uniquement en suivant son caprice.

 

Mais la notion de despote va connaître un autre usage conceptuel dans la philosophie politique des Lumières avec la notion de “despote éclairé” que défendent par exemple Diderot ou Voltaire. Le despote éclairé est certes un autocrate, concentrant entre ses mains tous les pouvoirs, mais il agit suivant la raison selon une visée progressiste et modernisatrice.

 

- Régime autoritaire et totalitarisme

 

La philosophie politique contemporaine a été caractérisée par sa tentative de conceptualiser la distinction entre régime autoritaire et totalitarisme.

Théorisée en particulier par Hannah Arendt dans Le système totalitaire, la notion de totalitarisme est née d’une tentative de comparer les régimes nazi et stalinien. Dans sa forme pure, le totalitarisme désigne un régime dans lequel l’Etat a investi toutes les sphères de la société au point d’abolir la distinction entre public et privé.

Le régime autoritaire pour sa part se définit par sa distinction avec deux dimensions qui caractériseraient les démocraties politiques contemporaines. Il serait marqué d’une part par son opposition avec l’Etat de droit, c’est-à-dire qu’il ne respecte pas les libertés publiques des individus (liberté d’expression, d’aller et venir...), et d’autre part par son opposition avec la démocratie représentative, dans laquelle les élections sont considérées comme le moyen indirect pour les citoyens d’agir sur l’action politique du gouvernement. De ce point de vue le régime autoritaire est dépourvu d'élections libres.

 

 

En définitive le régime de Ben Ali, suivant la philosophie politique, apparaissait sans doute comme un régime autoritaire par son refus de la liberté de la presse ou d’une opposition et d'élections libres. Mais il est également possible de constater, qu’à travers le soutien que des démocraties libérales, comme la France, ont pu lui accorder, la croyance au despotisme éclairé n’a pas disparu. En effet, c’est bien parce qu’il prétendait promouvoir l’instruction publique, être un rempart à l’islamisme et développer économiquement la Tunisie, en particulier par le tourisme, que des démocraties libérales ont pu justifier leur soutien à ce régime pourtant liberticide.

 

 

 

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