WikiLeaks: raison d’Etat et démocratie

L'actualité au prisme de la philosophie

 

L’actualité au prisme de la philosophie

 

Du point de vue de la philosophie politique, l’affaire de la mise en ligne par le site Internet WikiLeaks de centaines de documents diplomatiques confidentiels pose le problème classique des rapports de l’activité politique à l’idéal de transparence de l’information. Cette polémique a vivement secoué durant la première semaine de décembre les principaux quotidiens français (Le Monde, Libération, Le figaro).

 

Sans prétendre trancher cette question, il est intéressant de reprendre certains des arguments évoqués lors de cette affaire.

 

Idéal de transparence et situation totalitaire

 

Un des arguments consiste à considérer que la revendication d’une transparence totale de l’information, loin d’être un objectif démocratique, serait au contraire le propre d’une société totalitaire.

Or il est nécessaire de remarquer sur quoi porte la demande de transparence. Il faut en effet distinguer celle qui vise à une transparence et à un contrôle total des activités des citoyens et celle qui porte sur l’activité du politique. C’est un contrôle total des activités des citoyens par l’Etat qui caractérise les régimes totalitaires.

L’idéal d’une transparence totale de l’activité de ces individus qui ont un mandat politique dans une démocratie relève d’une autre problématique qui est celle du rapport entre démocratie et raison d’Etat.

Or bon nombre des arguments entendus concernant Wikileaks confondent ces deux niveaux: la revendication d’une transparence du pouvoir politique et le risque d’une divulgation des informations électroniques concernant les individus qui pose le problème du rapport entre respect de la vie privée et données informatiques.

 

Raison démocratique et raison d’Etat

 

Il existe tout un courant de penseurs politiques qui ont développé, au moins depuis Machiavel, une théorie de la raison d’Etat.

Celle-ci s’appuie sur une nécessaire déconnexion entre action politique et morale. L’idéal d’une société transparente serait impossible dans la mesure où il existe toujours des individus portés à la dissimulation, au mensonge et à la transgression. De fait, pour assurer la sécurité collective et l’ordre public, l’Etat devrait nécessairement avoir recours au secret et peut être amené à agir de manière contraire à la morale.

La revendication d’une transparence absolue de l’action politique relèverait alors d’un idéal angélique: elle conviendrait à une société d’anges, mais pas d’humains.

Il y aurait ainsi une contradiction irrémédiable entre l’idéal de contrôle démocratique de l’activité des politiques par leur mandants et les intérêts posés par la sécurité publique.

 

Il est ainsi possible de se souvenir que Kant, dans son Projet de paix perpétuelle,reprend le problème du rapport entre la morale et la politique en énonçant l’adage suivant d’une politique démocratique: “La politique dit : "Soyez prudents comme les serpents" ; la morale ajoute (comme condition restrictive) : "et sans fausseté comme les colombes”.

La politique démocratique d’une république universelle supposerait ainsi une transparence de l’information qui serait une condition d’un idéal de paix universel. Si donc cet idéal de transparence est un idéal régulateur de toute politique démocratique, pour autant la pratique politique, tout en tendant à cet idéal, ne peut et ne doit se départir de toute prudence.

Cela conduit ainsi à introduire une distinction dans l’action politique entre une politique machiavélienne qui ferait du mensonge une condition nécessaire du politique et une politique démocratique qui ferait de la confidentialité de certaines information un impératif de prudence.

 

Transparence démocratique et médias

 

Néanmoins, cette critique d’un idéal de transparence qu’incarnerait le site WikiLeaks, tel qu’il s’est développé dans les grands quotidiens nationaux français,repose en réalité sur le fait que celui-ci n’a pas mis en ligne directement les informations diplomatiques, mais que celles-ci sont filtrées par cinq grands journaux parmi lesquels le quotidien français Le Monde. Par conséquent, cette polémique doit être comprise sur fond de rivalités entre un quotidien qui a accès aux scoops WikiLeaks et ceux qui en sont écartés.

Cependant, il est possible de constater que grand nombre d’informations divulguées ne s’élèvent guère au-dessus du niveau des journaux d’information people, comme celle par exemple de “Nicolas Sarkozy, du petit chien et du lapin”.

 

Ainsi, que les tenants de la raison d’Etat se rassurent, il semble fort douteux que de grands médias ayant pignon sur rue se permettent de faire trembler les fondements des équilibres géopolitiques internationaux.

 

 Irène Pereira

 

Pour aller plus loin:

 

Machiavel N., Le prince (1515) . Disponible sur: http://classiques.uqac.ca/classiques/machiavel_nicolas/le_prince/le_prince.html

 

Kant E., “Appendice I”, Projet de paix perpetuelle" (1795). Disponible sur: http://books.google.fr/books?id=Ltx5LUhxhaYC&printsec=frontcover&dq=kant+projet+de+paix+perp%C3%A9tuelle&source=bl&ots=Nj6TG13Sck&sig=BrFEnxRn4kF3GdUup6JAb45szqw&hl=fr&ei=yVQFTdC7B8f44gaBg6H9CQ&sa=X&oi=book_result&ct=result&resnum=3&sqi=2&ved=0CCwQ6AEwAg#v=onepage&q&f=false

 

Arendt H., Les origines du totalitarisme, Le système totalitaire T.1 (1951).  

 

 

 

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Commentaires : 1
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