Dix ans après, qu'avons nous appris de la télé-réalité ?

L'actualité au prisme de la philosophie


 Dix ans après, qu’avons nous appris de la télé-réalité ?

 

 

Alors que “Qui veut épouser mon fils ?” est la nouvelle émission qui défraie la chronique, le CSA annonce son intention d’effectuer un rapport sur la télé-réalité qui fasse le bilan de ces dix années. Depuis "Loft Story”, qu’est-ce qui, dans la télé réalité pose problème ?

 

Une erreur d’appréciation

 

Lorsque la première émission de télé-réalité est arrivée en France, il y a dix ans, les critiques ont mis en garde contre l’atteinte à l’intimité que pouvait constituer un spectacle qui se proposait de filmer des personnes 24h sur 24. Ce spectacle avait été rapproché de la logique totalitaire de 1984.

 

Dix ans plus tard, il semble que ces critiques aient été une erreur. Pourquoi ?

Parce qu’il y a eu ici une confusion entre l’image et la réalité. La télé-réalité n’a pas été l’avènement de la réalité à la télévision dans ce qu’elle avait de plus cru et de plus trivial. La télé-réalité joue sur un ressort classique du spectacle: l’imitation de la réalité.

Elle n’a fait que nous faire redécouvrir, de ce point de vue, que la représentation n’est pas la réalité: “la carte n’est pas le territoire”, “ceci n’est pas une pipe” ou encore “autre est le cercle, autre est l’idée du cercle”...

L’imitation de la réalité fascine, mais la réalité, ou plutôt le quotidien dans ce qu’il a de plus banal, ne saurait suffire à faire du spectacle. Il est donc apparu nécessaire de scénariser, de monter, de diriger “les acteurs”. Ainsi les participants aux émissions de télé-réalité ont été reconnus comme exerçant une activité de comédiens (arrêt de la Cour de cassation du 3 juin 2009).

 

Cependant, le recrutement de ces “acteurs” s’ appuie bien souvent sur les rêves de célébrité des classes populaires et la scénarisation sur leur caricaturisation outrancière.

 

La critique juste de la télé-réalité ne portait donc pas sur le fait qu’il s’agissait d’un spectacle totalitaire qui portait atteinte à la vie privée des participants. Une telle analyse s’est révélée être une confusion entre l’image et la réalité. Ceux qui l’ont pensé ou le pensent encore restent soumis à l’illusion de l’imitation.

 

Un spectacle qui rentre en contradiction avec notre idéal du moi

 

Mais alors, sachant même qu’il s’agit d’une construction, qu’est ce qui nous porte à critiquer ce type d’émissions ?

 

La télé-réalité, comme de manière générale, la télévision, s’adresse en priorité aux 60% de la population qui constituent les classes populaires. C’est un spectacle populaire. Mais attention, car cette expression est ambivalente, elle désigne deux réalités opposées. D’une part, il existe des productions de loisirs culturels qui sont le produit des milieux populaires eux-mêmes. D’autre part, il existe des formes de loisirs de masse qui sont produites à destination principalement des classes populaires, avec la visée de s’adapter à ce que ceux qui les produisent estiment être les goûts et le niveau populaire. Ces producteurs opposent le fait que ces classes sociales ne goûtent pas aux émissions d’Arte par exemple, qui sont pour leur part des productions adaptées à la culture et au niveau scolaire des classes moyennes intellectuelles.

 

La production de loisirs pour les classes populaires, organisée par le pouvoir politique ou l’économie marchande, ne date pas d’aujourd’hui. On peut citer les “jeux du cirque” dans l’Antiquité ou encore les zoos humains au XIXè siècle.

 

Qu’est-ce qui apparaît comme gênant dans ce type de spectacles ? Est-ce le fait qu’ils représentent des situations contraires à la morale et aux bonnes moeurs ? Il semble que l’on puisse écarter cette hypothèse. En effet, la lecture de Sade peut mettre mal à l’aise, mais ce n’est pas pour le même type de raisons. Lorsque l’on lit Sade, il est possible de considérer que cette lecture nous donne à penser sur le fait, par exemple, de savoir s’il s’agit ou non de vivre selon la nature.

 

D’autres oeuvres peuvent être orientées dans leur représentation par le fait de provoquer des émotions, de susciter des affects. Il est possible d’éprouver une émotion en écoutant de la chanson populaire, imaginons par exemple en entendant Edith Piaf. Il s’agit ici d’une oeuvre qui s’adresse aux classes populaires et qui ne suscite pas par ailleurs la réflexion et s’adresse plutôt à la sensibilité.

 

Mais la différence entre la télé-réalité et ces deux exemples, c’est que dans ce dernier cas le spectacle nous donne l’impression de nous avilir et non de nous élever, soit dans la réflexion, soit dans la sensibilité, vers notre idéal du moi. Nous nous sommes tous construit une certaine conception de ce qui présente un caractère élevé: ce qui nous donne à réfléchir ou ce qui provoque des sentiments que nous estimons “nobles”. Ce malaise est lié en partie au sentiment de honte que provoque chez le spectateur le fait de se livrer à une activité de loisirs dont le plaisir qu’il en retire s’appuie sur tout le contraire de ce qu’il s’est construit comme idéal du moi.

 

Cet idéal du moi n’est pas le produit de valeurs transcendantes d’origine métaphysique, il est en partie lié à la culture et en partie l’effet de l’histoire individuelle de chaque sujet, il peut donc varier en partie d’un individu à un autre, mais sa dimension culturelle lui assure également un caractère collectif.

 

 

Pour aller plus loin:

 

Magritte, Ceci n’est pas une pipe (peinture)

 

Truman Show (Film américain de 1998)

 

Debord Guy, La société du spectacle, Paris, Buchet/Chastel, 1967 

 

Ouvrage collectif: Zoos humains, Paris, La découverte, 2002.

 

 

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