Billet d'humeur: bienvenue à l'assistance publique

Par Nada

Maternité de l’hôpital Lariboisière, Xè arrondissement, Paris, un vendredi d’octobre, puis un autre de novembre 2010.

 

On arrive dans un hall d’attente, alignement de bancs en métal passablement remplis. Des femmes surtout, des catégories sociales défavorisées, d’origine africaine, maghrébine, européenne de l’est ou asiatique, quelques rares conjoints, des enfants. C’est la population habituelle de cette partie de Paris qui entoure la gare du Nord.

 

Sur le côté du hall d’attente, toutes portes ouvertes, une salle contenant des box pour les prises de sang, une autre pour les examens d’urine et la pesée et enfin, un bureau.

 

Ça commence dans le bureau, où on vous demande très aimablement, avec un sourire très professionnel, votre carte d’identité, sur la foi de laquelle on vous remet une feuille A4 d’étiquettes à code-barres portant votre nom et on vous prie de passer dans la pièce d’à-côté.

 

Ici, tout aussi aimablement, « bonjour, oui, c’est pour un rendez-vous avec l’obstétricien (ou la sage femme, la deuxième fois, quand l’obstétricien, au bout d’un examen pressé mené le téléphone à l’oreille et un œil sur l’agenda de ses césariennes a déclaré que tout était normal et que le suivi de grossesse pouvait désormais se faire avec une sage-femme). D’accord, allez-y ». Où ça ? « Faire pipi ! » Ah bon, mais vous ne me donnez pas un flacon ? « Si, prenez un gobelet là, sur l’évier » (où trônent déjà plusieurs petits gobelets à pique-nique en plastic blanc contenant des quantités différentes de liquide jaunâtre). Dans les toilettes (seule porte qu’on peut fermer), on est prié de ne pas cracher par terre et de ne pas tirer la chasse sur le rouleau de papier toilette s’il venait à y tomber. Quand on revient avec le pot, on vous dit de le poser là, avec les autres (dont aucun ne porte d’étiquette) et de vous peser. « Je vais vous demander d’enlever les chaussures, s’il vous plaît ».

 

La balance est près de la porte, on en profite pour jeter un coup d’œil dans la salle d’attente. Oui, le public est bien là, il attend, lui aussi, l’annonce du poids. 56 kilos. Des femmes, en équilibre précaire, essayent de remettre leurs chaussures. Il y a une chaise noire à accoudoirs, au fond. Elle est tâchée, mais pour remettre ses bottes, ça fera bien l’affaire. « Je vais vous laisser monter voir la sage femme. Vous prenez l’ascenseur au fond, troisième étage, salle des analyses fonctionnelles ».

 

Les couloirs sont les mêmes, même lino grisâtre, même papier jaunâtre, mêmes traces noirâtres sur le sol et les murs. On frappe à une porte tellement tachée qu’on à du mal à se convaincre qu’il s’agit du bureau recherché. Mais après deux coups, « entrez !». Ce n’est pas elle qu’on voit en premier, mais la femme allongée sur un lit en face, raccordée à une machine qui émet des pulsations, puis l’autre, sur le côté gauche, au fond de la longue pièce. Enfin, on croit la voir, car on n’ose pas regarder. On pensait arriver dans un cabinet de consultation, mais c’est une salle d’examens médicaux. De son bureau, peu importe l’heure de votre rendez-vous, la sage-femme vous envoie en salle d’attente. « Il va y avoir de l’attente vous savez ». « Je ne sais pas combien de temps, mais beaucoup ». Et si on lui demande naïvement si ce problème d’attente, on ne le gère pas quand on donne les rendez-vous, « on ne peut pas faire autrement, vous savez… ».

 

Elle a le même air las que l’obstétricien gris, qu’on a croisé aujourd’hui, les yeux rivés à ses chaussures, traînant sa dépression ou son manque de sommeil (les deux peut-être), jusqu’à son bureau sur le côté du grand hall en bas. En salle d’attente, il y a peut-être six places, toutes occupées et dans le couloir, debout contre le mur, deux femmes lourdement enceintes, appuyant leur dos au mur faute de chaises pour s’asseoir…

 

Personne ne se plaint. Le personnel est d’une amabilité déconcertante. Même au comble de la rage, on se plie patiemment, faisant comme toutes les autres, en essayant de ne pas y penser, à la petite routine déshumanisante qui porte le corps du patient d’un bureau à un cabinet de toilettes à un lit d’examen, d’une porte grand-ouverte à l’autre, sans jamais un paravent ou une semi-cloison qui viennent donner le soupçon hypocrite (on n’a pas les moyens ici) que l’intimité, la dignité de la personne ou simplement son individualité pourraient figurer un seul instant parmi les préoccupations de l’Assistance publique.

 

Vous avez dit publique ? Oui, mais pas au sens où elle serait la responsabilité et la propriété de la Cité, qui ne rêve que de se délester de ces dépenses étatiques inutiles qui ruinent la France. Publique parce que le corps, celui qu’on n’a pas, comme ces femmes que j’ai vues à l’hôpital, les moyens de faire soigner dans une clinique privée ou peut-être même de revendiquer simplement comme étant digne de respect, ne vous appartient plus.

Il est, tant que dure le soin, passé dans le domaine public… Pas le domaine de ce qui est soustrait aux égoïsmes individuels, mais celui de la machine bureaucratique qui ne traite, en guise d’individus, que des immatriculés sociaux.

 

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Commentaires : 1
  • #1

    Barrie (dimanche, 22 juillet 2012 17:16)

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