Vu: Ce n'est qu'un début, de J.-P. Pozzi et P. Barougier. Sortie le 17 novembre.

Par Nada

Des enfants de grande section de maternelle, sagement assis en face de leur institutrice qui allume une bougie et déclare d’une voix mystérieuse, qui capte avec une efficacité redoutable l’attention de son public, la séance ouverte.

Il s’agit d’une des séances de philo, une activité proposée dans cette école maternelle d’une commune à forte mixité ethnique et sociale de la Seine-et-Marne. Tout au long de l’année, l’institutrice, devant un public majoritairement enthousiaste (même s’il y a toujours, y compris chez les tout petits, quelqu’un pour contester l’utilité qu’il y a à « réfléchir »), et avec le soutien des parents, entraîne les enfants dans une réflexion collective, construite à partir d’une démarche de questionnement oral, sur ce que c’est que penser, sur l’amour, la mort, l’amitié ou encore la pauvreté. L’institutrice annonce le thème du jour, lance une question, et les interventions des enfants s’enchaînent, se télescopent et entrent parfois en conflit, l’adulte ne cherchant jamais à canaliser la parole autrement qu’en remettant de temps en temps les choses sur les rails.

Notre réaction a d’abord été un étonnement : c’est de la philo ça ? Ce genre de questions, de discussion avec les enfants, ça ne fait pas partie des activités « normales » en maternelle ? Nous n’en savons rien de toute façon et l’essentiel n’est pas là. Ce qui a continué ensuite à provoquer chez nous une surprise à la fois attendrie et admirative, c’est l’aisance avec laquelle les enfants finissent par manier un certain registre conceptuel relatif à la réflexion et à la position/résolution de problèmes et la façon dont le travail de groupe, guidé par l’enseignante, aboutit à une démarche de mise en place des critères qui permettent de définir une notion ou de répondre à une question.

Aucune normativité dans les interventions de l’adulte : elle ne corrige jamais les enfants, y compris quand ils font des fautes de français, et se contente de s’étonner de certaines de leurs remarques pour les amener à réagir d’eux-mêmes aux problèmes qu’elles peuvent poser. Pour faire la différence entre un homme et une femme, quels critères retenir ? Les enfants, hésitent : la douceur de la voix ? Mais ma maman, quand elle se fâche, elle n’a plus la voix si douce. La longueur des cheveux ? Mais il y a des garçons qui ont les cheveux longs… Et ça ne va jamais plus loin que ça.

Les séances nous donnent l’impression de séries de moments bien circonscrits dans le temps et l’espace (autour de la bougie allumée), ce qui permet aux enfants de bien les séparer des autres activités, pendant lesquels on pense : on se pose une question et finalement… on y répond par d’autres questions ! Ne faut-il pas alors regretter, quand il s’agit des opinions tranchées des enfants sur la différence des genres, sur l’homosexualité ou sur les pauvres, que jamais la réflexion ne vienne contrarier les certitudes insidieusement acquises à travers le discours des adultes de la famille ? L’enseignante n’empêche pas, par exemple, un enfant de dire qu’il n’aimerait pas être noir. Au contraire : elle lui demande pourquoi !

Les enfants arrivent donc avec à la fois des questions (leurs questions d’enfants) et des certitudes (celles de leurs parents). Mais c’est bien avec des questions qu’ils repartent : leurs questions retravaillées par la construction collective des problèmes. Ce n’est qu’un début ? Oui, parce qu’ils n’ont que cinq ans. Mais il y a bien quelque chose de très important qui a été réussi pendant cette année de maternelle et qui, on l’espère, est peut-être acquis pour l’ensemble de la scolarité et la vie adulte : ces enfants, et c’est tellement rare, ont appris à interroger leurs certitudes et celles du monde qui les entoure.

 

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