Manifester aujourd’hui: quel sens ? quelle portée ?

Entretien avec Danielle Tartakowsky

 

Danielle Tartakowsky est professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Paris VIII Saint-Denis. Spécialiste des mobilisations collectives, elle a en particulier travaillé sur les manifestations de rue.

 

Son dernier ouvrage sur le sujet (qui vient de paraître):

 

Manifester à Paris (1880-2010),Paris, Champ Vallon, novembre 2010.

 

IRESMO: Pourriez-vous nous rappeler brièvement quand apparaît ce répertoire d’action qu’est la manifestation de rue et de quelle manière ? Peut-on dire par exemple qu’en France, la mise en place d’un espace public citoyen, dans la continuité de la Révolution française, a pu constituer une condition de possibilité de son émergence ?

 

Danielle Tartakowsky: Je crois effectivement qu’il existe un lien nécessaire entre manifestation et espace public. Le rapport obligé qu’elle entretiendrait avec la Révolution française me paraît en revanche moins évident. L’émergence des manifestations de rue en France s’inscrit en effet dans une histoire plus globale qui, dans le premier XIXe siècle, affecte à la fois l’Europe occidentale, les Etats-unis et l’Australie. Selon Charles Tilly, l’émergence de ce nouveau mode d’action participe du basculement de l’ancien répertoire d’action collective vers un nouveau répertoire d’action, qui s’affirme dans une société marchande, marquée par la Révolution industrielle, vers 1850. Il ne prend pas en compte cette coupure politique entre toutes qu’est la Révolution française. Divers travaux consacrés aux années de guerres révolutionnaire et impériale et à leurs effets sur tel point de l’Europe montrent que cet ébranlement qu’a été la Révolution française et ses suites immédiates s’accompagne de la possible émergence de cortèges à vocation contestataire qui présentent toutefois un caractère exceptionnel et paraissent relever de ce que Vincent Rober1tqualifie de « queues de crises » plus que de la manifestation de rue dans son acception contemporaine. Si continuité il y avait avec la Révolution française, elle ne serait donc pas spécifiquement française.

Qu’on excepte l’Angleterre oùmeetings, manifestations et marches s’imposent précocement et constituent une des puissantes modalités du mouvement Chartiste et ce mode d’action reste lié aux phases de crises ouvertes dans la plupart des pays d’Europe occidentale jusqu’au dernier tiers du XIXe siècle. En l’absence d’un espace public digne de ce nom, ce sont les phases de crise ouverte (1848 par exemple) qui permettent de faire émerger des espaces et des temps de manifestations (quelque nom qu’on leur donne alors), rapidement refermés. Il s'agit donc de phénomènes demeurés exceptionnels qui, pour n’être plus patronnés ; au sens que Tilly donne à ce terme, ne sont du moins pas totalement autonomes dès lors qu’ils se développent souvent à la faveur de ces événements d’un autre type que sont les fêtes de souveraineté ou les enterrements, en épousant leurs codes2.

 

IRESMO: Quand naît la manifestation de rue ? Quels sont les grands évènements qui marquent son instauration en France ?

 

DT: De récents travaux, dont ceux d’ Emmanuel Fureix, déjà cités, la font émerger sous la Restauration et la Monarchie de Juillet. Ils confortent à ce titre les hypothèses que Maurice Agulhon avançait dans sa contribution à l’histoire urbaine de la France. Un certain nombre de similitudes formelles entre les enterrements libéraux et les manifestations ultérieures sont indéniables. Je pense toutefois, comme Vincent Robert, et me situant sans doute dans une perspective plus politique, que les rassemblements sur la voie publique changent radicalement de nature selon qu’ils se situent en amont ou en aval de l’avènement du Suffrage universel. Dans de nombreux pays d’Europe occidentale, la manifestation a été un puissant instrument de lutte pour la conquête du Suffrage universel ce qui lui a confère une très grande légitimité. Dans ces pays (Allemagne, Belgique, Grande-Bretagne), les cortèges puissants avant l’établissement du Suffrage universel ne conservent ensuite qu'un rôle de cortège appendice. La manifestation perd là de sa centralité pour ne la retrouver qu’à la faveur de crises majeures du régime, s’agissant de l’Allemagne

A cet égard, la France a une histoire décalée. Parce que le Suffrage universel est acquis en 1848, on a été citoyen en France avant d'être manifestant. La philosophie politique des républicains, qui l’emportent définitivement au début des années 1880, leur interdit de penser la légitimité de corps intermédiaires qui viendraient interférer entre le citoyen et cette expression légitime du peuple souverain que sont les assemblées élues. Ce qui vaut alors pour les partis ou toute autre forme d’organisations soupçonnées de donner corps à des intérêts particuliers contraires à l’intérêt collectif vaut évidemment à plus fort titre pour la manifestation de rue qui n’est pas inscrite au nombre des libertés fondamentales garanties au débat des années 1880. Ce mode d’action ne sera légitimé que beaucoup plus tardivement que dans d’autres pays voisins, l'Angleterre et la Belgique par exemple, longtemps invoqués comme modèles par les militants ouvriers français.

Ce long processus de légitimation dure près de 50 ans. En 1907, Clemenceau admet que l’on peut tolérer certaines démonstrations, en fonction de la personnalité de leurs organisateurs et de leur capacité à les encadrer, en accord avec les pouvoirs publics. La première du genre est la « grande protestation » contre l’exécution de Francisco Ferrer, le 17 octobre 1909. En 1921 est créé un corps de gendarmes mobiles spécialisés dans le maintien de l’ordre. Le 23 octobre 1935, un décret-loi stipule que « les cortèges, défilés, rassemblements de personnes et toute manifestation sur la voie publique sont soumis à l’obligation d’une déclaration préalable auprès du préfet de police ». Conçu pour mieux maîtriser les usages politiques de la rue après les manifestations sanglantes advenues entre février 1934 et août 1935, il confère, du même coup, à la manifestation le statut dont elle était jusqu’alors dépourvue et demeure, à ce jour, en vigueur malgré son caractère provisoire et l’absence de ratification législative ultérieure. On constate qu’il s’agit là de mesures visant à contrôler la manifestation qui n’est toujours pas perçue comme une liberté nécessaire..

 

3) IRESMO: Qu'est ce qui différencie selon vous l'émeute de la manifestation de rue ?

 

D.T: Les insurrections, émeutes ou attroupements se caractérisent par leur rapport d’immédiateté avec leurs causes ou leurs objectifs (spatialement et temporellement confondus) et se déploient fréquemment sur le lieu même de l’injustice dénoncée, en impliquant souvent la violence. La manifestation, qui exprime des exigences tout en affirmant l’identité du groupe qui en est porteur, introduit, au contraire, une relation distanciée au temps de la politique, qui cesse d’être celui de l’immédiateté et de l’urgence pour devenir celui du détour possible et s’essaie à démontrer sa force pour éviter la violence. Elle suppose l’existence d’organisations dotées, sinon d’une stratégie, du moins d’une capacité relative à maîtriser ce qui cesse d’être une foule, de régimes prêts à admettre sa spécificité ou du moins l’existence d’une sphère publique et privilégie les abords des lieux de pouvoir ou tout autre lieu propre à attirer l’attention. Ce basculement des « mouvements de la rue » (où la Rue est sujet fantasmatique de l’histoire, où la rue devient espace) s’opère entre 1880 et 1914. Sans qu’il s’agisse naturellement d’une évolution linéaire et irréversible.

On peut ainsi se demander à bon droit si les mouvements dans les « banlieues » que l'on a connu en 2005 par exemple relèvent de l’émeute ou constituent une modalité de manifestation de rue ? La question ne pas paraît pouvoir être tranchée facilement. Il y a peut être des éléments de stratégie politique, qu’on ne saurait réduire à de l'infra-politique, dans ce qu'on a appelé par facilité, et en se cantonnant là leurs aspects les plus visibles, les émeutes de banlieue.

 

4) IRESMO: Quel rapport la manifestation entretient-elle avec la violence physique au cours de son histoire ?

 

D.T: On peut différencier trois types de violences à l’œuvre dans les manifestations : la violence assumée par les manifestants qui, en France, est un phénomène exceptionnel, souvent plus verbal que réel, la manifestation Ridgway de 1952 constituant une exception notable. La violence entre manifestants, pouvant se solder par mort d’hommes, dans les manifestations entre catholiques et anticléricaux de 1924-1925 ou entre 1934 et 1935, lors d’affrontements entre les ligues et les antifascistes. Mais c’est évidemment la violence policière qui, dans la longue durée de l’histoire des manifestations, a été la plus forte. Avec, à cet égard, une histoire qui n’est pas linéaire non plus.

La résurgence contemporaine de certaines actions violentes relève d’un autre type. Qu’on excepte le phénomène « casseur » dont l’histoire reste à faire, et elle relève d’avantage d’un retour en force de modes d’action étrangers à la manifestation de rue que de phénomènes qui lui seraient consubstantiels. Ainsi les menaces de destruction de l’outil de travail lors de certaines grèves récentes, les barrages, blocages… Ils résultent à l’évidence d’une inadéquation ressentie entre l’offre politique et la demande, mais ne concernent les manifestations qu’en tant qu’elles apparaissent à certains comme inefficaces et routinisées, en un sens résolument péjoratif.

Les années 1970 constituent, il est vrai, un infléchissement dans les usages de la rue.

La manifestation de rue s’est affirmée précocement comme une image de la marche vers un avenir radieux ou du moins meilleur. Elle a été longtemps une manière de dire le mouvement de l'histoire. La mise à mal de cette conception d’une histoire orientée vers un progrès continu a nécessairement affecté ce système de représentation. Elle n’invalide en rien ce mode d’action qu’est la manifestation de rue mais contribue à redéfinir le rapport au temps de l’action. En particuliers parmi les principales victimes de la crise. Certaines luttes contemporaines qui, souvent, se caractérisent par l’énergie du désespoir, renouent à l’évidence avec des mouvements caractérisés par leur inscription dans l’immédiateté.

 

5) IRESMO: Peut-on distinguer actuellement différents types de manifestation de rue ? Par exemple, y-a-t-il des différences substantielles, et si oui lesquelles, entre la manifestation du rue appelée par des organisations syndicales en semaine lors d’une journée de grève et une manifestation appelée le samedi après-midi par, par exemple, par des organisations anti-racistes ?

 

D.T: Il y a bien sûr différents types de manifestations. En France, il n’y a guère d’acteurs sociaux ou politiques qui n’aient usé de cette forme d’action et dès lors que la manifestation sert aussi à construire une image du groupe donnée à voir tant à soi même qu’à autrui, chacun s’est doté de marqueurs symboliques. Le choix des lieux investis (ou revendiqués) peut participer de la construction de ces images. Prenons un exemple. Le triangle République-Bastille-Nation s’est imposé à partir de 1934 et durablement pour celui des manifestations populaires et s’est, à ce titre, chargé d’une histoire. Il est intéressant de voir si les manifestations anti-racistes, de solidarité internationale, d’étrangers ou de sans-papiers choisissent de s’approprier ce parcours qui les inscrit implicitement dans une histoire commune avec les organisations ouvrières, le 1ermai par exemple, ou le récusent. C’est le cas des manifestations ayant pour cible des pays socialistes (Tibet, sud-Vietnam...) qui préfèrent l’esplanade du Trocadéro.

Ajoutons que les manifestations syndicales ne sont pas toutes de même nature. Parce qu’il existe des cultures confédérales et fédérales mais également parce que les rapports entre grève et manifestation ne sont pas univoques. La manifestation peut être un préalable à la grève, une amplification, une manifestation de solidarité. Elle peut s’organiser durant le temps ordinaire du travail en impliquant alors la grève, ou en appui, en fin de semaine…

 

6) IRESMO: Peut-on considérer que la manifestation du rue s’est routinisée, de manière générale, ou existe-t-il également des éléments d’un renouvellement de ce répertoire d’action ?

 

D.T:A partir des années trente s’est constitué un « système manifestant », doté de ses codes, de ses symboles et défini par ses relations complexes à l’Etat et à l’histoire. Ce système manifestant est une des modalités de transmission de l’histoire et de la politique, en autorisant des rejeux. 1936 rejoue la Révolution française en la retranscrivant, 1968 rejoue tout à la fois la Commune, 1936 et la Libération de Paris. Les manifestations contemporaines procèdent à de fréquents rejeux de 1995, via les fumigènes… Il ne s’agit pas de simples mises en scène. Ces rejeux, quand ils adviennent, disent de quelle histoire on se réclame en exprimant par là même la force des attentes. Ils sont constitutifs de ce qu’on nomme en France la « grande manifestation ». Ce « système manifestant » n’est pas épuisé. Les manifestations anti-Le Pen de 2002, durant lesquelles on a beaucoup « rejoué du Delacroix », en sont sans doute le meilleur exemple. Mais elles coexistent depuis les années 1970 avec d'autres formes de manifestation initiées outre-Atlantique et déployées à l’initiative de nouveaux mouvements sociaux (Greenpeace, Act up..). Elles véhiculent de nouveaux rapports à l’espace et au temps, supposent parfois de nouveaux termes (parades...). Il advient toutefois que ces générations de manifestations différentes puissent se retrouver au sein d’un même cortège.

 

7) IRESMO: Dans quelle mesure peut-on dire ou non, selon vous, actuellement, que les manifestations de rue peuvent peser sur le pouvoir politique ?

 

D.T:Il convient de distinguer les manifestations de rue de mobilisations qui, telles les révolutions oranges, se déroulent dans l’espace public mais relèvent d’un tout autre rapport à l’Etat. Les premières peuvent être une modalité de gestion des crises dans le cadre du régime existant (ainsi en 1934 et 1968), en constituant à ce titre une modalité de recherche d’un nouvel équilibre au sein d’un régime démocratique, quand les secondes sont le moyen de renversement d’un régime aux fins de lui en substituer un nouveau.

La manifestation de rue, longtemps illégitime en France, a su, de fait, acquérir une centralité politique et, par là même, une légitimité.

Certaines manifestations ont participé à des recompositions majeures du champ politique : ainsi le 14 juillet 1935, qui constitue l’acte de naissance du rassemblement populaire. Les manifestations altermondialistes constituent une tentative de même nature, suivie de premiers effets.

D’autres, plus nombreuses, se sont imposées pour des manières de référendum d’initiative populaire quand ils n’existent pas à telle échelle dans notre constitution. Cela vaut tout particulièrement à partir de 1984, quand une énorme manifestation des partisans de l’Ecole libre a raison de loi Savary, de Savary lui-même et du gouvernement dont il était membre. De 1984 à 1995, une dizaine de lois ou projets de loi subiront le même sort sous l’effet de mobilisations d’envergure. Sans qu’aucun des épisodes concernés ne soient pensés en terme de crises politiques majeures.

En affirmant que « la rue ne gouverne pas » après s’être donné les moyens de lui résister, Jean-Pierre Raffarin entendait peut être au moins autant casser ce processus, dont il convient de rappeler qu’il fut en 1984 initié par la droite, que faire passer sa réforme.

Est-ce à dire que la manifestation aurait aujourd’hui perdu de sa puissance et de sa capacité de peser sur l’élaboration de la loi ? Il faut se garder de toute conclusion décisive que la suite des événements s’empresserait de démentir . On est aujourd’hui dans une (longue) phase où les rapports de force et leurs modes d’expression politique sont en redéfinition profonde. Les manifestations participent, à leur place et à leur place seulement, aux recompositions à l’œuvre. Car si la manifestation est bien un signe de santé de la démocratie, elle est aussi un symptôme du dysfonctionnement de ses formes institutionnelles et de la difficulté à se faire entendre dans les formes réputées convenues. Au risque de cette radicalisation que nous évoquons plus haut. Radicalisation sans doute limitée de la part des acteurs dotés d’une culture manifestante mais exacerbée et plus difficile à gérer chez les autres.

 

 

Principaux autres travaux de Danielle Tartakowsky consacrés aux manifestations de rue:

 

Le pouvoir est dans la rue, Crises politiques et manifestations en France,Aubier, 1998.

Les manifestations de rue en France, 1918-1968, Publications de la Sorbonne, 1998.

La manif en éclats, La dispute, 2004.

La manifestation, Les presses de Sciences Po, 2008, collection Contester. Avec Olivier Fillieule

 


1 Vincent Robert, Les chemins de la manifestation, 1848-1924, Lyon, PUL, 1996

2 Cf sur ce point l’ouvrage de Emmanuel Fureix, La France des larmes, deuil politique à l’âge romantique, Champ vallon, 2009

 

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Commentaires : 1
  • #1

    Bartholomew (lundi, 23 juillet 2012 04:21)

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