Mises en perspective sociologiques sur le mouvement de grève contre la réforme des retraites

 

Voici quelques tentatives de mises en perspective sociologiques sur des questions que l’on pourrait se poser au sujet du mouvement social actuel contre la réforme des retraites.

 

 

Question: Le mouvement est-il en train de s'étioler ou va-t-il perdurer et se radicaliser ?

 

Réponse: Bergson, dans une conférence intitulée “Le possible et le réel”, répondait à un journaliste qui lui posait la question de savoir s'il pouvait lui prédire les grandes tendances de l'avenir, que s'il les connaissait il écrirait par exemple le futur roman ou la mélodie à succès à venir.

Or ce que disait Bergson est important pour comprendre le mouvement actuel et les mouvements sociaux en général. Bergson avait eu une certaine influence sur des théoriciens du syndicalisme d'action directe au début du XXè s. comme Georges Sorel.

Or l'aspect commun aux mouvements actuels et au syndicalisme d'action directe du début du siècle dernier, c'est cette mise au fondement de leur stratégie de l'action directe, et non la foi en une fin inéluctable. Cela veut dire qu'il me semble d'autant plus difficile de prédire le devenir du mouvement actuel qu'il repose en partie sur des expérimentations décentralisées d'actions directes et non pas uniquement sur les mots d'ordre issus de l'intersyndicale nationale.

- Il est en outre possible de voir ce mouvement comme la marque d'un cycle de conflictualité plus large, liée au creusement des inégalités sociales dans notre société, et qui lui, risque de ne pas s'éteindre avec le mouvement des retraites.

 

Question: La radicalisation du mouvement peut-elle lui être néfaste ?

 

Réponse: 1) On ne peut pas poser la question de manière détachée de tout contexte. Il se peut que des franges très radicalisées au sein d'un mouvement de lutte puisse se couper de la masse des autres participants en entreprenant des actions trop radicales, qui ne bénéficient pas d'une légitimité suffisante auprès des participants au mouvement ou même du grand public.

2) Mais si par exemple on compare avec le mouvement anti-CPE, on ne peut pas dire que la radicalisation du mouvement lui a été fatale. Elle a permis d'instaurer une nouvelle forme de rapport de force qui n'était pas là auparavant faute de grève générale.

 

Question: - Assiste-t-on à une radicalisation des mouvements sociaux de manière générale ? Comment analyser par exemple le recours aux blocages lors du mouvement anti-CPE et du mouvement actuel contre la réforme des retraites ?

 

Réponse: - Il faut, je crois, mettre en perspective les événements que nous sommes en train de vivre pour juger de la radicalité du mouvement.

 

- 1) Si l'on se place sur le temps de l'histoire contemporaine, c'est-à-dire de l'ensemble des mouvements qu'a connu la France depuis 1789, ou même si on se place seulement par rapport aux années 1970, le mouvement que nous connaissons actuellement n'est pas particulièrement radical. Il utilise des répertoires d'action – tels que les blocages – qui sont des répertoires classiques du mouvement ouvrier. On peut même dire que certains répertoires ne sont pas mis en oeuvre: occupation, sabotage... En 1936, par exemple, on a une occupation massive des lieux de production par les ouvriers. Cet évènement – certes illégal- n'apparaît pas néanmoins particulièrement scandaleux au regard de la manière dont il est présenté par la mémoire collective.

 

- 2) En revanche, le mouvement social actuel nous apparaît radical par rapport au niveau de conflictualité dans le monde du travail que nous avons connu depuis les années 1980. Les sociologues eux-mêmes s'y sont trompés puisque certains avaient prédit, à partir des années 1970, un affaiblissement définitif des conflits du travail au profit de revendications post-matérialistes de type écologiste ou féministe...

 

-3) Ce qu'on constate c'est, depuis le début des années 1990, un réveil des mouvements sociaux: droit au logement, mouvements de chômeurs, altermondialisme...Ces mouvements sont caractérisés , entre autres, par le recours à l'action directe. Mais attention il faut bien définir cette notion d'action directe: elle recouvre le recours à des actions alternatives à la représentation politique pour se faire entendre ou faire aboutir ses revendications. Elle peuvent être légales ou illégales, violentes ou non-violentes. Ce que les sociologues ont particulièrement mis en avant, ces dernières années, c'est le recours à l'action directe non-violente.

 

-4) Le mouvement actuel s'inscrit dans ce contexte général depuis 20 ans. La grève, les blocages, les piquets de grève sont des modes d'action directe non-violents qui peuvent être certes illégaux. Cette notion d'action directe renvoie d'ailleurs à l'histoire du syndicalisme français puisque ce sont les syndicalistes qui définissent cette notion au début du XXè siècle. Elle désigne alors: la grève, le boycott, le sabotage et le label syndical.

 

5) On sait en outre que lors du mouvement anti-CPE, c’est lorsque l'appel à la grève générale n'arrive pas à s'étendre des étudiants aux salariés, que les étudiants envisagent d’avoir recours à des formes de blocage de l'économie autres que la grève. Puisque pour établir un rapport de force et faire céder le gouvernement, il faut dans cette logique bloquer l'économie.

 

6) Il faut d'ailleurs remarquer, il me semble, une transformation majeure qui a été assez peu mise en valeur même par les sociologues. La théorie marxiste avait fait des usines le centre de la production et donc le centre du rapport de force. Les nouvelles théories du capitalisme en réseau font du “cognitariat” – artistes et intellectuels précaires – l'avant-garde de la transformation sociale actuelle, par exemple à travers le mouvement des intermittents.

Or il est possible de remarquer qu'actuellement, dans une économie en réseau, la puissance de blocage de l'économie par les travailleurs ne se situe pas tant dans les réseaux de télécommunication que dans les réseaux de transport. C'est la question du blocage des transports qui semble au centre du pouvoir actuel des travailleurs: train, métro, pétrole, bateaux ou transports routiers...Ces différentes professions dont on craint le pouvoir de blocage sont liées au transport des biens et des personnes.

 

7) Dernier point concernant le réveil de la conflictualité et de la radicalité: la doxa dominante sur le syndicalisme avait parlé d'un affaiblissement de la conflictualité au travail (marqué en particulier par la baisse des journées de grève). Or des études récentes ont plutôt montré qu'il s'agissait d'une transformation des modes d'action (ex: pétitions, débrayages de quelques heures...).

Mais ces travaux ont également montré la dimension de prisme déformant et grossissant que peuvent jouer les médias. Ainsi on a pu mettre en avant, il y a un ou deux ans, les phénomènes de séquestration de patrons. Mais il faut replacer ce phénomène dans sa proportion réelle, il s'agit de faits qui restaient en réalité très largement minoritaires.

 

Question: - Comment analyser le phénomène des casseurs ?

 

Réponse: Un(e) sociologue n'a pas pour fonction de porter un jugement moral, mais d'essayer de mettre en perspective et d'analyser ce qui se passe.

 

- 1) Tout d'abord concernant le phénomène de la “casse”, il faut ramener ce fait à ses proportions. Il s'agit d'un phénomène qui implique un nombre très peu important de personnes au regard du nombre de manifestants. S'il en était autrement, on ne parlerait pas de « casse», mais d'émeutes ou même si la proportion était plus nombreuse, d'insurrections...

- En tant que sociologue, je suis plutôt amenée à me demander pourquoi un phénomène aussi minoritaire fascine autant les médias. Par exemple, je peux constater un usage esthétisant dans la photographie de presse de ces scènes.

- En tant que philosophe, ce que je suis également par formation, je ne peux que me souvenir de ce qu'écrivait Spinoza. Il y a deux manières de gouverner les hommes: par la raison ou les passions. Et lorsqu'on les gouverne par les passions, on peut les mener par l'espoir ou la crainte. Ce que je veux dire par là, c'est que c'est une constante dans l'histoire que celle de l'usage par le pouvoir politique de la crainte du désordre comme justification de son pouvoir.

 

- 2) Si maintenant, on essaie néanmoins de porter un regard sociologique sur le phénomène des casseurs, le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il y a déjà une difficulté à identifier les acteurs et qu'il est probable que derrière cette appellation sont désignés et accusés des acteurs différents (sans que l'on sache réellement qui ils sont): jeunes politisés – en particulier de la mouvance autonome -, jeunes des quartiers populaires – en particulier issus de l'immigration; jeunes lycéens ou étudiants, policiers – agents provocateurs-. On s'aperçoit qu'il est en tout cas difficile d'identifier les acteurs de la “casse”.

 

3)- Si maintenant, certains trouvent anormal ce phénomène de casse, sachant que ce qui est qualifié de criminel et d'anormal du point de vue sociologique n'est pas quelque chose qui existe en soi, mais ce qui est défini comme tel par une société, dans ce cas, la méthode que préconise le sociologue est de s'interroger sur les causes sociales de ce phénomène. Qu'est ce qui ne va pas dans l'organisation de notre société et qui conduirait des jeunes à n'avoir d'autre expression que le vandalisme ? Cela peut être lié au fait par exemple qu’ils se perçoivent comme étant dans une société particulièrement injuste, et inégalitaire, qui ne laisse que peu de perspectives à sa jeunesse. Cela peut être le fait que des jeunes se considèrent comme régulièrement humiliés et brimés par les forces de police qui alimente leur rancoeur à leur égard.

 

Question: - Faut-il expulser les casseurs d' « origine étrangère » comme cela a pu être proposé ?

 

Réponse: 1) J'avoue ne pas comprendre cette expression d' « origine étrangère ». Est-ce qu'elle désigne des personnes qui sont de nationalité étrangère ou des personnes qui ont acquis la nationalité française, mais qui sont nées à l'étranger ou de parents étrangers ?

2) S'il s'agit de personnes qui ont la nationalité française. Il a été déjà souligné par des constitutionalistes que déchoir des personnes de leur nationalité et les expulser était problématique par rapport à l'art.1 de la constitution qui pose l'égalité entre tous les citoyens français (et ce même si une mesure de ce type a été adoptée pour les meurtriers de policiers).

3) S'il s'agit de personnes qui n'ont pas la nationalité française, se posent d’autres problèmes. Le premier concerne la question de la procédure des comparutions immédiates qui n'est pas sans soulever des critiques de la part des organisations de défense des libertés publiques.

Le second concerne le fait que si l'expulsion se double d'une autre peine, elle pose là aussi le problème d'un autre type de mesure contestable du point de vue du droit, celle de la double peine, alors que « nul ne peut être condamné deux fois pour le même crime ».

 

Question: - Les réquisitions portent-elles atteinte au droit de grève ?

 

Réponse: Le recours en référé contre l'arrêté préfectoral, effectué par les grévistes de la raffinerie de Grandpuits, a été rejeté par le tribunal de Melun au motif qu'il y avait une atteinte à la sécurité et que seule une partie des grévistes avaient été réquisitionnés et donc qu'il ne s'agit pas d'une atteinte au droit de grève.

 

1) Il faut souligner, du point de vue de la sociologie, les points suivants: a) Il existe une zone grise dans le droit qui concerne ce qui n'est ni légal, ni illégal, ce dont le statut est incertain. Bien souvent les actions de désobéissance civile actuelles ou des actions directes syndicales vont se situer à ce niveau. b) Le juge a de ce point de vue un caractère créateur de droit. Il intervient pour dire là où l'on ne sait pas où se trouve exactement la frontière entre le légal et l'illégal. Cette création de droit ne renvoie pas à un droit naturel, mais varie selon l'implantation géographique des tribunaux ou les époques: il y a des tribunaux qui ont une jurisprudence qui est plutôt défavorable aux salariés ou aux syndicats et d'autres qui leur sont plus favorables. Donc une décision juridique ne nous dit pas ce qui est légitime en soi, mais définit la légalité à un moment et un lieu donné.

 

2) Le second point tient au fait que le rapport du syndicalisme au droit est un rapport complexe. Le syndicat s'appuie sur le droit pour le faire respecter et pour défendre les droits des travailleurs. Mais en même temps, l'action du syndicalisme ne se limite pas à la légalité parce que le syndicalisme se donne aussi pour fonction de faire progresser le droit. Or cette extension des droits des travailleurs a bien souvent été acquise dans l'histoire par le recours à l'illégalité de la part des syndicalistes. Il faut par exemple se rappeler que la grève était illégale jusqu'en 1864 et jusqu'en 1946 pour les fonctionnaires.

 

Question: - Christine Lagarde a déclaré s'inquiéter du coût de la grève, qui serait selon elle de 200 à 400 millions par jour. Laurence Parisot parle de « catastrophe ». La grève met-elle en péril l'économie française ?

 

Réponse: Il faut souligner les divergences d'analyse entre les économistes eux-mêmes.

Néanmoins, il semble là aussi utile de mettre cette interrogation en perspective avec de précédents conflits.

Si la grève de 1995 a eu un coût non négligeable, ce coût apparaît faible rapporté à l'ensemble du PIB. De plus, il y a eu par la suite, rapidement, des effets de rattrapage de l'économie. Il est donc difficile d'établir un effet mécanique entre un mouvement de grève national et son impact sur l'économie.

A vrai dire, il semble que le coût de la grève soit bien plus important proportionnellement pour un syndicat ou pour un gréviste que pour l'économie française....

 

 

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Commentaires : 1
  • #1

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