Syndicalisme révolutionnaire et philosophie de l’action

Remarques sur Edouard Berth, “Anarchisme individualiste, marxisme orthodoxe, et syndicalisme révolutionnaire” (1905), paru dans la revue Le mouvement socialiste

 

L’article d’Edouard Berth entend distinguer le syndicalisme révolutionnaire par rapport d’une part à l’anarchisme individualiste et d’autre part à ce qu’il appelle le “marxisme orthodoxe”. Alors que ces deux derniers mouvements se situeraient dans une lignée rationaliste et scientiste, le syndicalisme révolutionnaire selon lui serait l’expression d’une philosophie de la vie, de l’action et du mouvement.

 

** “Je pose tout de suite la thèse que je voudrais établir : le “marxisme orthodoxe” et l’anarchisme individualiste traditionnel sont les deux aspects divergents, mais complémentaires, d'une psychologie sociale au fond identique, et dont le trait dominant est une foi excessive dans le rationalisme et la science”. (p.9)

 

Les deux courants sont renvoyés dos-à-dos. Alors qu’ils pourraient sembler s’opposer, l’anarchisme individualiste accordant le primat à l’individu et étant anti-étatique et le “marxisme orthodoxe” étant communiste et étatiste, les deux mouvements partagent, selon Berth, une foi commune rationaliste et scientiste.

Ce n’est pourtant pas à toute forme de science que s’attaque Berth, mais à une conception abstraite, intellectualiste et en définitive métaphysique. Au contraire, il valorise des formes de pratique scientifique qui sont comme des “techniques raisonnées”.

 

** “Il est manifeste, à bien des signes, qu'il se forme en effet actuellement une nouvelle philosophie la vie, et que dans la hiérarchie des valeurs que cette nouvelle philosophie institue, ce n'est plus la science qui occupera la place souveraine, mais l'action. J'ajouterai que Proudhon et Marx me semblent avoir été les précurseurs, peu compris et partout dénaturés, de cette nouvelle philosophie, dont je trouve dans tout l'effort intellectuel de Nietzche et dans la tentative actuelle de M. Bergson les éléments convergents” (p.10).

 

Plusieurs philosophes contemporains de l’émergence du syndicalisme révolutionnaire en France effectuent une critique de la rationalité au profit du mouvement et de la vie...

Ainsi Nietzsche, avec lesConsidérations inactuelles, et Bergson, avec L’évolution créatrice, font l’objet dans des numéros suivants de la revue Le mouvement socialiste, de longs commentaires, en particulier de la part de Georges Sorel.

Si Edouard Berth ne fait pas allusion explicitement au pragmatisme philosophique, il est intéressant de remarquer comment sa qualification de ce nouveau courant philosophique rejoint la définition que G. Cantecor en 1907 propose de la philosophie pragmatiste dans la revue L’année psychologique: “La vie est supérieure à la pensée dont elle est la fin ou même la règle”[1].

L’analyse scientifique du marxisme fait l’objet de deux types de critique de la part des “philosophes de la Nouvelle école” (Lagardelle, Berth, Sorel). D’une part, l’approche rationnelle et scientifique de l’histoire à partir des forces productives ne permet pas de rendre compte de la dynamique de lutte de classe. D’une certaine manière, elle la rend impossible à comprendre d’un point de vue théorique tout comme l’analyse rationnelle et géométrique ne permet pas selon Bergson de comprendre le mouvement. D’autre part, cette analyse amène à condamner le syndicalisme révolutionnaire dans la mesure où celui-ci ne part pas d’une science de l’histoire, mais de l’action.

Le syndicalisme révolutionnaire marque donc le passage d’un socialisme dit scientifique à un socialisme pratique.

 

** “L'intellectualisme anarchiste — il n'échappe pas à la loi de tout intellectualisme — aboutit ainsi au plus parfait autoritarisme. C'est fatal II n'y a pas place pour la liberté dans un système intellectualiste, quel qu'il soit. La liberté, c'est l'invention, le droit et le pouvoir de trouver quelque chose de nouveau, d'ajouter du neuf à l'univers : mais, s'il y a une Vérité, une et universelle, qui nous est révélée par la religion ou par la science, et en dehors de laquelle il n'y a ni bonheur individuel ni ordre social, la liberté n'a pas sa raison d'être, elle n'existe que négativement ; la Science réclame la liberté contre la religion, et, quand la Science domine, la religion réclame la liberté contre la Science, mais comme il ne peut coexister deux vérités unes et universelles, il faut que l'une extermine l'autre; car s'il y a une vérité, c'est au nom de cette vérité une que doit se réaliser l'unité sociale, l'unité morale, nationale, internationale, humaine”. (p.14)

 

Pour Berth, l’anarchisme individualiste est tout autant dogmatique que le marxisme orthodoxe. En effet, il s’appuie sur des spéculations abstraites et métaphysiques pour établir ses conceptions. Il trouve son origine dans des lectures individuelles, et non dans une pratique collective, à la différence du syndicalisme révolutionnaire.

De fait, l’anarchisme individualiste se rattache à la conception de la science que Berth décrit comme métaphysique et non liée à une pratique concrète. Cette science absolue n’est en définitive pas différente dans sa nature de la religion.

Au contraire, le type de science que valorise le philosophe syndicaliste est issue de la pratique et non de la spéculation. C’est une science qui ne se présente pas comme une vérité, un savoir absolu, mais comme une pratique dans la lignée de Vico pour qui le vrai est ce que l’on fait (théorie du verum-factum).

 

** “C'est le désir d'Aristote, au contraire, qui va être réalisé : l'humanité va posséder dans les machines des esclaves de fer qui la délivreront de l'esclavage ; nous serons affranchis de tout travail servile, et tous les hommes pourront être élevés à la dignité d'hommes libres. [...] Ce qui caractérise essentiellement cette conception, on le sait, c'est qu'elle fait résider l'humanité dans l'intellectualité et la généralité : l'homme ne doit pas s'absorber dans son travail professionnel, rester rivé à son métier; il faut, pour qu'il soit un homme complet, un homme véritable, qu'il s'élève aux idées générales, qu'il puisse parcourir tout le domaine de la connaissance; il y a deux parts dans la vie : une part professionnelle, étroite, matérielle, mesquine, sans horizon, dont il faut s'affranchir le plus possible et le plus tôt possible ; — et une part générale, humaine, large, spirituelle, intellectuelle, qu'il faut élargir sans cesse, au contraire, aux dépens de l'autre. Nous avons affaire à une psychologie intellectualiste, pour qui la contemplation, l'idée, sont supérieures à l'action et au travail, et à une pédagogie intellectualiste, pour qui élever consiste à meubler un cerveau d'idées générales, et non à préparer l'homme à son rôle de producteur futur” (p.22).

 

On retrouve dans cette critique que Berth effectue du scientisme que partageraient l’anarchisme individualiste et le marxisme orthodoxe une remise en cause du dualisme social entre pratique et théorie, travail manuel et activité intellectuelle. Ce dualisme social se caractérise par une supériorité accordée à l’intellect sur la pratique. Berth rejoint ici le “pragmatisme travailliste” (Jean Bancal) de Proudhon. Une telle conception s’avère antinomique avec la thèse d’une fin du travail que rendrait possible le progrès technique. Ce point tient à la nature même de l’activité humaine. Seule une conception intellectualiste peut considérer qu’il peut exister une activité humaine dans laquelle l’être humain réaliserait sa liberté et qui serait dégagée de la matérialité du travail.

 

** “Avec le syndicalisme révolutionnaire, nous y pénétrons enfin. N'est-ce pas, déjà, un fait remarquable que ce soit la lutte, et la lutte seule, qui ait conduit les militants syndicalistes aux conceptions où ils sont arrivés ? Ils ne sont pas partis d'une théorie ou d'une dogmatique quelconque ; c'est l'action seule qui les a amenés aux théories qu'ils soutiennent à l'heure actuelle”. (p.24)

 

Ce qui caractérise en premier lieu le syndicalisme révolutionnaire, c’est son caractère non-intellectualiste, il part de l’action et non de la théorie, du mouvement et non d’une analyse rationnelle. En cela, Bergson semble être pour les philosophes de la Nouvelle école, le grammairien du syndicalisme révolutionnaire. Par l’usage qu’il fait des catégories de la philosophie de Bergson, Edouard Berth pourrait apparaître comme un sociologue pragmatique avant l’heure.

 

** “Mais, pour bien comprendre le syndicalisme révolutionnaire, et la position théorique et pratique qu'il a prise, il faut, comme nous avons fait pour l'anarchisme individualiste et le « marxisme orthodoxe », le rabattre sur le plan même de la vie matérielle et lui trouver sa forme économique adéquate”. (p.24)

 

La méthode d’analyse adoptée par Edouard Berth peut là encore être rapprochée de celle que nous avons développée concernant la sociologie pragmatique. Elle consiste à partir de mouvements existants dont Berth décrit ce que nous aurions appelé des grammaires: “marxisme orthodoxe”, anarchisme individualiste, syndicalisme révolutionnaire. A partir de ces mouvements, il essaie d’induire la base matérielle qui en constitue la condition de possibilité. Dans une conception pragmatique, cette induction ne peut donner lieu qu’à des hypothèses.

 

** “Sorel [...] met admirablement en lumière le vrai caractère de la grande industrie moderne. Il développe cette idée que la grande industrie recherche le travail extra-qualifié, que les hauts salaires et les courtes journées s'accordent parfaitement avec le progrès de l'outillage, et que le salariat acquiert, sous la pression syndicale, des avantages que les théoriciens avaient vainement demandés à l'association et à la participation”. (p.25)

 

Dans le cas du syndicalisme révolutionnaire, le groupe social auquel correspond ce mouvement est un type d’ouvrier bien particulier, qui se différencie de celui qui caractériserait le marxisme orthodoxe. Dans ce dernier cas, il s’agirait de l’ouvrier de la grande fabrique capitaliste qui ne dispose d’aucune individualité, au contraire dans le cas du syndicalisme révolutionnaire, il s’agit de l’ouvrier hautement qualifié de la grande industrie.

 

** “Dans l'un et l'autre cas [les conceptions anarchistes individualistes et marxistes orthodoxes de la liberté], nous retrouvons, violemment accusé, l'antique divorce de la théorie et de la pratique, de la pensée et de l'action, de la science et de la vie : d'un côté, une science toute spéculative et abstraite, la science oisive ; de l'autre, une activité, une pratique toutes empiriques, toutes routinières: l'union de la pensée et de la vie, la compénétration de la science et du travail, condition essentielle et postulat fondamental d'une philosophie socialiste de la vie, ne sont pas réalisées, et la liberté reste négative, abstraite, suspendue en quelque sorte dans le vide. Comment, en effet, la liberté prendrait-elle corps, si l'individu ne considère pas son travail social comme le centre de sa vie? Il ne prête son être à la société que quelques heures : qu'importe que la société le mécanise pendant ce court laps de temps, si, une fois sorti de l'atelier, il recouvre l'enivrement de sa liberté abstraite? Il ne demande qu'une chose à la société : le bien-être, c'est-à-dire, de quoi pouvoir se procurer des loisirs riches de jouissances personnelles”. (p.30)

 

La conception syndicaliste révolutionnaire de la liberté, selon Berth, en partant de l’action ne se donne pas comme objectif d’établir une société dans laquelle le travail a disparu, ni une réduction du temps de travail qui suppose que l’individu s’épanouit avant tout durant son temps de loisir.

 

** “Mais les choses, naturellement, changent radicalement d'aspect, si dans la vie se trouve réalisée, au contraire, la compénétration de la pensée et du travail, si le travail est tel que l'individu s'y livre tout entier, avec amour, avec joie, en artiste ; et, nous l'avons vu, c'est précisément le cas de l'ouvrier de la grande industrie moderne perfectionnée : il n'est plus comparable, écrit Sorel, qu’à l’artisan-artiste, qui jamais n’avait été qu'une exception ! Dans l'atelier moderne, nous trouvons intimement unies deux choses qui semblaient incompatibles et inconciliables : la discipline collective et la personnalité individuelle” (p.30-31). 

 

C’est au contraire dans le travail que l’individu peut devenir libre. En effet, l’activité artistique, elle-même est un travail et pour Sorel, le travail industriel possède les mêmes caractéristiques d’innovation que la création artistique. La liberté que tend à réaliser le syndicalisme révolutionnaire, dans la continuité de “l’Etude sur le travail” effectuée par Proudhon, voit dans le travail ce par quoi les êtres humains réalisent une liberté concrète et non la liberté abstraite de l’intellectualisme.

 

** “L'usine n'est plus une caserne ; c'est une association de travailleurs libres ; et quand aura disparu le caractère capitaliste de la production, quand les travailleurs seront maîtres de cet atelier où la volonté extérieure et transcendante du capital les rassemble encore, le socialisme sera pleinement réalisé” (p.31).


Par conséquent, la réalisation de cette liberté concrète ne peut être effectuée que lorsque le travail est autogéré par les travailleurs. Le capitalisme, mais également l’Etat, apparaissent comme des modes d’organisation du social transcendant car se posant en pouvoir supérieur à la libre association des travailleurs.

 

** “Avec le syndicalisme révolutionnaire, au contraire, la théorie et la pratique, l'autorité et la liberté, la force et le droit se réconcilient en une synthèse originale, et un mouvement social est inauguré qui résorbera en lui, définitivement, la puissance de cet Etat que les négations abstraites de la démocratie, de l'anarchisme individualiste et du « marxisme orthodoxe », n'avaient fait que renforcer”. (p.35)

 

En définitive, le syndicalisme révolutionnaire apparaît à Edouard Berth comme une nouvelle manière de remettre en cause des antinomies sociales. Berth utilise le terme de “synthèse”, là où Proudhon lui préfère celui plus modeste d’équilibration.

 

 

Texte de l’article d’Edouard Berth disponible en version numérisée sur le site www.archive.org: Le mouvement socialiste, 1905, (Vol.3)

 

Annexe de l’article:

Irène Pereira, “Syndicalisme révolutionnaire et philosophie pragmatiste: des affinités séléctives”, IRESMO, juin 2011.

 



[1]Cantecor G., “Le pragmatisme”, L’année psychologique, Vol.14, n°14, p.355-379

 

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Commentaires : 1

  • #1

    Derick (samedi, 21 juillet 2012 19:43)

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